Brésil : catastrophe en vue

Opération de l'armée dans une favela de la province de Rio (novembre 2017). Mauro Pimentel/AFP

L’année dernière, la destitution controversée de Dilma Rousseff avait permis à la droite brésilienne d’éliminer du pouvoir le Parti des Travailleurs (PT) et de reprendre la présidence de la République dont elle avait été écartée à quatre reprises consécutives par le suffrage universel. Depuis l’investiture de Michel Temer (PMDB), qui a activement participé à la conspiration contre la présidente et bat des records d’impopularité (97 % !), le Brésil poursuit sa dégringolade et semble s’acheminer vers un régime autoritaire.

Une République bananière de 210 millions d’habitants

C’est un véritable « gang de malfaiteurs », selon les mots de l’ex-procureur général de la République, qui a élu résidence dans les allées du pouvoir et se montre prêt à tout pour s’y maintenir et perpétuer ses pratiques condamnables. En septembre dernier, la police fédérale a ainsi découvert une cache avec 15 millions d’euros en liquide, gérés par un vieux compagnon de Temer. Il y a quelques mois, un homme de confiance du Président a aussi été surpris recevant un pot-de-vin de 150 000 euros dont le destinataire pourrait être le chef de l’État.

Pour ces faits et quelques autres, Michel Temer a récemment fait l’objet de deux actes d’accusation par le ministère public pour corruption passive, entrave à la justice et association de malfaiteurs. Celle-ci, où figurent deux importants ministres, aurait détourné 154 millions d’euros à la Chambre des députés. Mais Temer n’aura pas l’occasion de laver son honneur outragé ni de prouver son innocence : il a littéralement acheté aux députés le classement de ces affaires à grand renfort de subventions, de nominations à des postes juteux, de rallonges budgétaires, etc., le tout pour 8 milliards d’euros.

Pour complaire aux propriétaires fonciers, Temer a cherché à assouplir les critères qui définissent l’esclavage moderne et à limiter les prérogatives des inspecteurs du travail. Il a aussi tenté de livrer une réserve naturelle aux compagnies minières, avant de faire machine arrière. Sous la présidence Temer, les grands agrariens s’en donnent à cœur joie pour étendre leurs possessions déjà vastes, et écarter tous les gêneurs – petits paysans, Amérindiens, syndicalistes, par la force et l’assassinat…

Le gouvernement marchande ainsi quotidiennement sa survie et son impunité en bradant les richesses nationales et en laissant la bride sur le cou à ce qu’il y a de pire dans la société brésilienne aux dépens de l’intérêt général.

La diabolisation de Lula

Le meilleur allié de Temer, Aécio Neves, a été pris en flagrant délit d’extorsion de 350 000 euros, en tenant un langage de gangster. Pourtant, Neves continue sans dommage sa vie de sénateur, avec la bénédiction de ses collègues.

Pendant ce temps, l’ancien président Lula a été condamné à 9 ans de prison en première instance, sur la simple foi de dénonciations, pour un confortable appartement dans une station balnéaire considérée comme ringarde. Lula n’est certainement pas un saint et a conforté le système de corruption généralisé. Mais, à la différence des cas mentionnés plus haut, aucun enregistrement, aucun extrait de compte, aucune valise de billets ne sont là pour l’accabler. Ses biens, placés sous séquestre par la justice, feraient peine aux classes supérieures brésiliennes. Comme l’avait signifié en riant le maire d’une grande ville, Lula a conservé de son milieu d’origine des « goûts de pauvre » : deux voitures de série, trois appartements dans un Gennevilliers pauliste, quelques placements… Rien d’extravagant pour un homme qui a été pendant huit ans président du Brésil.

Dilma Rousseff et Lula, le 30 octobre, lors d’un meeting à Belo Horizonte. Douglas Magno/AFP

Lula, qui a quitté le pouvoir en 2010 avec 87 % d’opinions favorables, après avoir tiré de la pauvreté plus de trente millions de personnes, assuré le plein emploi et fait exister le Brésil dans les relations internationales, est devenu l’homme à abattre pour la droite et est traîné dans la boue comme « le plus grand voleur de toute l’histoire du Brésil ». Malgré cette entreprise systématique de dénigrement qui obère l’image du pays à l’étranger, il continue à être en tête des intentions de vote pour 2018, grâce aux classes populaires, mais sera inéligible, selon toute vraisemblance. La gauche non luliste est politiquement inexistante et n’offre pour l’instant aucune alternative.

La montée de l’extrême droite et l’ouverture de la chasse aux sorcières

La droite brésilienne vise un succès aux prochaines élections et s’alliera avec le diable pour éviter tout retour de la gauche au pouvoir. Les partis de droite traditionnels – le PSDB et le DEM – échafaudent toutes sortes de combinaisons destinées à remporter le futur scrutin, mais ces calculs d’appareils et ces ambitions individuelles risquent d’être submergés par la puissante vague d’extrême droite qui est en train de se former.

Selon les dernières enquêtes d’opinion, le candidat qui disputerait un second tour avec Lula, si les élections avaient lieu aujourd’hui, serait Jair Messias Bolsonaro, un ancien para, député fédéral depuis 1991. Bolsonaro est un ardent partisan de la dictature militaire (1964-1985) dans ses aspects les plus répressifs. Il fait l’apologie de la torture et d’une justice sommaire, est ouvertement raciste, misogyne et homophobe et entend en finir définitivement avec la démocratie et la gauche, ce que n’avait achevé la dictature.

Dans un entretien accordé en 1999, il annonçait sans fard que le Brésil avait besoin d’une bonne guerre civile et de 30 000 morts pour repartir sur de bons rails. Bolsonaro, qui traîne à sa suite toute l’extrême droite militaire fascisante, n’est pas le seul à œuvrer en faveur d’un Brésil autoritaire. Des associations qui se sont développées sur les réseaux sociaux trouvent un écho croissant dans une société traversée par le rejet viscéral d’un « communisme » qui relève du pur fantasme.

Manifestation à São Paulo, le 7 novembre, contre la visite d’une philosophe américaine, Judith Butler, chef de file des études de genre. Nelson Almeida/AFP

Le MBL (Mouvement pour un Brésil libre), très actif dans la mobilisation des foules contre Dilma Rousseff, est un organe créé par de jeunes gens, appartenant aux milieux privilégiés de São Paulo, qui a la prétention de choisir le futur Président. Il prêche à la fois un néo-libéralisme intégral et un ordre moral ultraconservateur. Le MBL, devenu une inquisition ultra-puritaine, s’illustre par des happenings violents contre toute manifestation culturelle censée contrevenir aux valeurs de la famille traditionnelle. Les artistes, dont les plus illustres représentants de la chanson brésilienne comme Caetano Veloso, sont ainsi accusés gratuitement de « pédophilie » et d’autres crimes inexpiables contre les bonnes mœurs, comme la prétendue « théorie du genre », l’abomination suprême.

L’évangélisme comme philosophie politique

Le MBL marche de pair avec un autre redoutable mouvement, celui de l’« école sans parti », qui avance ses pions dans les municipalités et les États de la Fédération et s’efforce d’imposer dans l’enseignement public une éducation dépourvue de tout sens critique et soigneusement encadrée et expurgée. Les professeurs taxés de « marxisme » sont dénoncés par les élèves et leurs parents et encourent de lourdes sanctions.

Surtout, certaines officines évangéliques, comme la très riche multinationale Église Universelle du Royaume de Dieu (IURD), ne dissimulent pas leurs ambitions. Il existe désormais un évangélisme politique, dont le degré de spiritualité est très faible, qui vise la conquête du pouvoir, la démolition de ce qui reste de laïcité au Brésil, la restriction des libertés, des droits des femmes et des minorités.

Or l’IURD s’est emparée aux dernières élections municipales de la ville de Rio de Janeiro, avec le vote quasi unanime des quartiers populaires et s’attaque, entre autres, aux expressions de la culture « païenne » comme les cultes afro-brésiliens ou le célèbre carnaval de Rio. Une autre secte, encore confidentielle et intitulée « génération Jésus Christ », a lancé une « croisade » pour remplacer la Constitution par la Bible et englobe dans la catégorie « pédophile » le vaste répertoire de ses ennemis.

L’affaire relèverait du triste folklore si les inscriptions proclamant « Oui à la Bible, non à la Constitution » n’étaient pas en train de fleurir sur les murs et les pare-brises des voitures à Rio de Janeiro.

Le grand saut vers l’abîme ?

Dans un pays où la gauche est complètement déboussolée, où des partis totalement discrédités organisent les conditions de leur perpétuation au pouvoir, où les autorités sont complètement défaillantes à assurer la sécurité des biens et des personnes, où les salaires des fonctionnaires ne sont plus versés (comme dans l’État de Rio de Janeiro), où, chaque jour, les scandales et l’énumération des sommes détournées donnent le tournis, la possibilité que les électeurs soient guidés en 2018 par la rage plutôt que par raison est très grande.

La bourgeoisie brésilienne se situe actuellement dans une logique « plutôt Hitler que Blum », en l’occurrence, « plutôt Bolsonaro que Lula ». L’attachement des Brésiliens à la démocratie a fondu comme neige au soleil pendant que croît l’intérêt pour les solutions autoritaires et expéditives.

Il y a fort à craindre que l’opération « mains propres » (Lava Jato), qui bouleverse depuis 2014 la vie politique brésilienne, n’ait servi qu’à anéantir la gauche réformiste et à paver la voie, non à un Berlusconi – ce qui, dans les circonstances, serait presque un moindre mal – mais à une dictature rétrograde, fondée sur l’alliance du néo-libéralisme le plus extrême et du néo-conservatisme évangélique.