Plusieurs découvertes faites par des femmes dans les sciences de la vie sont ignorées ou reconnues trop tard. Le Canada est loin de la parité hommes-femmes en sciences. Shutterstock

Comment assurer une parité hommes-femmes dans les sciences de la vie ?

Ottawa a annoncé hier l'investissement de plus de 80 millions de dollars dans l’établissement de huit nouvelles chaires d'excellence en recherche du Canada, en sciences, en recherche et en innovation.

Ce qu'il y a de particulier dans cette annonce, c'est que 60% des nouvelles chaires sont attribuées à des femmes, et que toutes sont des sommités mondiales dans leur domaine.

Elles viennent de loin.

Le 8 mars dernier, le monde entier célébrait la 108ème Journée internationale des femmes. Née des manifestations sur le droit des femmes de voter, de travailler et d’occuper des postes publics organisées pour la première fois en Europe le 19 mars 1911, ce n’est qu’en 1977 que les Nations Unies l'ont officialisée, et invité tous les pays à consacrer une journée pour promouvoir le droit des femmes. Devrions-nous vraiment nous en réjouir quand on sait que la Journée internationale des hommes, soutenue aussi par les Nations Unies et célébrée le 19 novembre de chaque année, vise à promouvoir leur santé et leur bien-être physique, émotionnel, social et spirituel?

Clairement, des batailles et des enjeux bien différents.

Au Canada en 1911, les droits des femmes étaient sévèrement restreints, et la pratique forçant les femmes à quitter leur emploi après le mariage était en vigueur. Selon la politique de la protection maritale, la femme perdait au Royaume-Uni et dans ses colonies son identité juridique distincte lors du mariage et le mari se voyait octroyer une autorité et une responsabilité exclusives du statut juridique de son épouse. Les femmes, en particulier dans les domaines à prédominance masculine comme la science, devaient ainsi essentiellement choisir entre le mariage et une carrière.

Au Québec, la Ligue des droits des femmes dirigée par Thérèse Forget-Casgrain obtient enfin le droit de vote des femmes en 1940. Claire Kirkland-Casgrain, première femme élue à l’Assemblée nationale et première femme ministre, présente en 1964 la loi 16 qui redonne aux femmes le plein exercice de leurs droits juridiques, même après le mariage.

Dans les années 1970-1980, la Loi québecoise sur la réforme du droit de la famille et la Loi canadienne sur les droits de la personne ont finalement permis de mettre fin à cette discrimination. La société était en voie de changement.

Pendant ce temps, les sciences de la vie connaissent, comme toutes les professions et disciplines, leur lot de journées sombres; des découvertes faites par des femmes sont ignorées ou reconnues trop tard. En voici deux exemples:

Lydia DeWitt (1859-1928)

Le centième anniversaire de la découverte de l’insuline célébrera le seul et unique prix Nobel de médecine attribué en 1923 au Canada à Frederick Banting et John Macleod. Pourtant, les bases de cette découverte ont été fournies par la pathologiste américaine Lydia DeWitt.

En 1906, DeWitt a publié son étude visionnaire. En étudiant les îlots de Langerhans du pancréas, DeWitt a préparé un extrait soluble et a montré qu’il était biologiquement actif lorsqu’ajouté à une préparation musculaire.

Micrographie au microscope électronique à transmission de fausses couleurs d'un îlot de Langerhans, montrant des granules d'insuline (bleu), des mitochondries (vert) et un noyau (violet). Shutterstock

DeWitt a alors conclu que les îlots produisaient « une substance qui favorise l’activité glycolytique du ferment musculaire ». Nous comprenons aujourd’hui que cette substance est l’insuline et que l’action est la conversion du glucose en glycogène. DeWitt avait alors suggéré que cet extrait soit testé pour étudier « son effet sur le diabète expérimental d’animaux et sur le diabète humain ».

La découverte de DeWitt précède donc de plusieurs années les études de Banting et MacLeod, et de Collip et Best, à qui la découverte de l’insuline a été attribuée. La stratégie de chirurgie pancréatique de DeWitt a été utilisée par ces chercheurs pour isoler l'insuline et l'injecter à des diabétiques, comme l’avait suggéré DeWitt. Leur découverte a sauvé des millions de patients du coma diabétique et de la mort. Pourtant, les travaux pionniers de Lydia DeWitt n’ont jamais été reconnus lors de l’attribution du prix Nobel.

Rosalind Franklin (1920-1958)

Le rôle de Rosalind Franklin dans la découverte de l'ADN est de plus en plus reconnu. Jenifer Glynn., CC BY-SA

Ce n’est que 66 ans après la publication de la structure de l’ADN par James Watson et Francis Crick que les contributions de la chimiste anglaise Rosalind Franklin ont été finalement reconnues. Comme il a été mentionné à plusieurs reprises, Maurice Wilkins, qui partage le prix Nobel avec Watson et Crick , avait montré à Watson l’une des photographies de Franklin, le Cliché 51. Cette photo, une image de diffraction de rayon-X, montrait un motif en forme de croix identifiant clairement une structure en double hélice.

Le fait que ces lauréats du prix Nobel de 1962 aient jugé acceptable de prendre crédit pour un élément décisif, sans la moindre reconnaissance à Rosalind Franklin, demeure à ce jour pour le moins surprenant.

Proposition pour un nouveau modèle canadien

Y a-t-il place au Canada pour un nouveau modèle en vue de combler l'écart entre les hommes et les femmes? L’écart persistant en matière de sélection des talents dans le domaine de la biomédecine doit être résolu. Dans de nombreux programmes canadiens de sciences et de technologie, les femmes représentent actuellement la majorité des étudiants. Pourtant, les écarts hommes-femmes subsistent dans le recrutement du corps professoral et la rémunération. Par exemple, les chaires d'excellence en recherche du Canada demeurent à prédominance masculine avec un ratio hommes-femmes de 28:6 jusqu'à présent. Les huit nouvelles chaires annoncées hier devraient changer la donne. Mais les tentatives d’équité sont sporadiques, peu transparentes et souvent inefficaces.

En 2023, la célébration du centième anniversaire de la découverte de l'insuline par des scientifiques canadiens nous rappellera amèrement qu'un siècle plus tard, le Canada n’a pas su développer compétence et compétitivité pour s’assurer d’un autre prix Nobel de médecine. Une nouvelle direction s’impose. Les femmes chercheures sont peut-être un pas vers la solution.

Le déséquilibre dans le bassin de chaires d'excellence en recherche au Canada pourrait être corrigé comme on l'a fait hier, en ciblant le recrutement de chercheures très talentueuses en début de carrière dans un environnement favorable. L’Institut Janelia aux États-Unis, l’Institut Crick au Royaume-Uni et le Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL) en Allemagne se consacrent tous au recrutement de chercheurs en sciences de la vie en début de carrière, le moment clé pour les découvertes les plus porteuses. Après 10 à 15 années, ces scientifiques sont disponibles pour le recrutement par les universités, les instituts de recherche, les sociétés de biotechnologie et les sociétés pharmaceutiques. À l'EMBL, par exemple, Christiane Nüsslein-Volhard représentait le tiers de l'équipe ayant reçu le prix Nobel de médecine en 1995.

Le Canada n'a pas d'institutions de jeunes chercheurs en début de carrière et est loin de la parité hommes-femmes en sciences. Des tentatives ont été faites pour traiter le financement de la recherche par la mise en œuvre partielle d'un examen de soutien fédéral aux sciences. L’auteur et président émérite de l’Université de Toronto, David Naylor, a déclaré: « La principale source de préoccupation pour moi est le rythme et la finalité des nouveaux investissements dans le financement de concours de subventions ». Mais encore là, les femmes sont souvent moins bien représentées.

Mettre l'accent sur le recrutement de femmes hautement qualifiées et compétitives dans un nouvel institut dédié aux chercheurs en début de carrière pourrait être l’une des solutions pour permettre aux femmes scientifiques d’atteindre enfin une équité qui leur a toujours échappée.

John Bergeron remercie Kathleen Dickson en tant que co-auteure et Edith Hamel (Université McGill - Institut Neurologique de Montréal) pour ses idées, corrections et modifications.

This article was originally published in English