Le virus de la polio peut provoquer la paralysie. Grâce à la vaccination massive, un pays comme l'Inde a pu récemment l'éradiquer. Et le combat contre la polio peut nous apprendre aujourd'hui comment combattre un autre redoutable virus: la grippe. Shutterstock

Comment la lutte contre la polio nous aide à combattre aujourd'hui la grippe

La poliomyélite est causée par un virus qui, au début du 20ème siècle, provoquait à chaque année la paralysie de centaines de milliers de personnes, peu importe leur situation sociale. Douze ans avant qu’il ne soit élu à la présidence des États-Unis en 1933, Franklin Delano Roosevelt a reçu un diagnostic de poliomyélite.

Aujourd’hui, l'acceptation généralisée de la vaccination a permis d’éradiquer totalement la poliomyélite au Canada, et presque complètement à l’échelle mondiale. Malgré certaines réticences initiales contre la vaccination, un grand pays comme l’Inde a récemment démontré qu’il était possible d’initier un programme de vaccination qui a mené à l’éradication complète et rapide de la poliomyélite.

Un jeune garçon reçoit un vaccin contre la polio, lors de la National Immunisation Day, à Guwahati, en Inde, le 10 mars 2019. Shutterstock

Les succès actuels de la vaccination contre la polio découlent d’un travail colossal réalisé par des chercheurs convaincus des bénéfices d’un combat acharné contre les maladies infectieuses.

Polio: l'histoire de l’éradication - acte 1.

Découverte du vaccin anti-poliomyélitique

En 1954, les scientifiques américains John Enders, Thomas Weller et Frederick Robbins ont été récompensés par un prix Nobel pour avoir trouvé la façon de cultiver le virus de la poliomyélite en laboratoire. Grâce à cette découverte, le virologue américain Jonas Salk a pu confectionner le premier vaccin contre la polio en 1955. Ce travail a été financé par la Fondation nationale pour la paralysie infantile, créée par Roosevelt pour lutter contre la polio.

Entre 1955 et 1956, Albert Sabin aux États-Unis et Pierre Lépine en France ont aussi développé de façon indépendante des vaccins contre la poliomyélite.

Malgré l’énorme progression de nos connaissances sur le virus de la polio et sur les façons de prévenir sa transmission dans la population, il n’existe toujours pas de traitements capables de guérir cette maladie chez les personnes atteintes. Bien qu’une majorité des patients infectés guérissent de façon spontanée, de un à cinq patients sur 1 000 développeront la poliomyélite respiratoire ou la poliomyélite spinale. De ce nombre, environ 10% en mourront.

Vers un traitement de la poliomyélite : des trouvailles canadiennes

En 1957, le regretté John Colter, un jeune scientifique canadien (fondateur de l’un des plus réputés départements de biochimie au Canada à l’Université de l’Alberta à Edmonton), avec l’aide de Raymond Brown (de l’American Cyanamid Company à Pearl River, New York), a fait la surprenante découverte que le virus de la poliomyélite utilisait l’acide ribonucléique (ARN) pour infecter les cellules du cerveau et de la moelle épinière. Puisque l'acide désoxyribonucléique (ADN) était considéré à ce moment là comme la seule molécule capable de conserver l'information génétique, la découverte d’un rôle semblable pour l'ARN, bien qu’inattendue, constituait un pas de géant dans notre compréhension des mécanismes de transmission des maladies infectieuses.

L'information génétique est contenue dans l'ADN sous forme de gènes. L'ARN est copié à partir de l’ADN et devient un messager qui est transporté vers la machinerie (le ribosome) en charge de traduire le message pour produire la protéine correspondante. Grâce au travail révolutionnaire de John Colter, nous savons que le virus de la polio utilise l’ARN pour deux tâches : directement pour conserver et transmettre son information génétique, mais aussi comme message pour diriger la production de toutes les protéines virales nécessaires à sa propagation.

Illustration 3D d'une infection cérébrale causée par le virus de la polio. Shutterstick

Trente ans après la découverte de John Colter, le biologiste moléculaire Nahum Sonenberg de l'Université McGill amorçait une série de découvertes remarquables démontrant la façon inédite dont le virus de la polio recrute le ribosome afin de produire ses protéines virales tout en empêchant la production des protéines de la cellule.

Controlling Protein Synthesis With Nahum Sonenberg.

Les connaissances générées par la recherche fondamentale menée par des scientifiques comme Nahum Sonenberg permettent d’envisager de nouvelles stratégies innovatrices qui pourront potentiellement mener, dans un avenir proche, à la guérison des patients infectés par des virus comme celui de la poliomyélite. D’ici à ce jour, le vaccin, là où il est disponible, restera notre seule ligne de défense.

Le défi présenté par la grippe

Comme pour la polio, nous n’avons présentement aucun moyen de guérir les patients infectés par la plupart des virus. La vaccination demeure ainsi notre seule arme pour empêcher l’infection. Le virus de la grippe est un bel exemple permettant d’illustrer ce défi. La grippe espagnole, qui a tué près de 100 millions de personnes au début du 20ème siècle, nous rappelle l’impact catastrophique qu’une nouvelle épidémie peut provoquer en absence de prévention et de traitement.

Comme pour la polio, il n’y a pas de remède contre la grippe. À ce jour, la vaccination annuelle représente le seul moyen de limiter l’infection au virus de la grippe. Malheureusement, les récents mouvements anti-vaccination rendent cet objectif plus difficile à réaliser. Le défi est de taille puisque si une souche hautement meurtrière de la grippe devait apparaître aujourd'hui, il pourrait y avoir jusqu’à 250 millions de morts. Il n’existe pas de vaccin universel contre le virus de la grippe. À chaque année, les souches virales en éclosion sont pistées à travers le monde de façon à produire le vaccin le plus efficace possible. Mais le temps requis pour développer un nouveau vaccin contre une souche hyper-virulente non-prédite est d’au moins six mois après le début de la pandémie.

La science fondamentale comme source d'espoir

Cent ans après la pandémie de grippe espagnole, la « Food and Drug Administration » des États-Unis a récemment approuvé un nouveau médicament contre la grippe qui empêche l’ARN viral d’être reconnu par le ribosome, empêchant ainsi spécifiquement la production des protéines du virus. D’ici cinq ans, nous devrions savoir si cette nouvelle génération de médicaments protègent non seulement contre l’infection par les souches connues du virus de la grippe, mais aussi par des souches mortelles contre lesquelles aucune défense n’est encore disponible. Ces développements basés sur des années de recherche acharnée sont encourageants, et d’autant plus nécessaires puisque que l’arrivée d’une nouvelle pandémie grippale est jugée imminente.

Un récent sondage a révélé que les citoyens canadiens souhaitent que la recherche fondamentale soit une priorité pour le gouvernement dans leurs politiques de santé et d’éducation. Le soutien et le développement de la recherche fondamentale sont absolument essentiels, car les découvertes qui en découlent permettent d’élaborer des solutions efficaces aux problèmes de santé publique.

John Bergeron remercie Kathleen Dickson en tant que co-auteure et Imed Gallouzi ( Université McGill ) et Benoit Chabot ( Université de Sherbrooke ) pour les idées, corrections et modifications.