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Comment le voile a donné naissance à la « hijabista » mondiale

Le voile musulman sème la confusion chez les Occidentaux. Bessi/Pixabay

Comment le voile a donné naissance à la « hijabista » mondiale

Comment le voile, une simple pièce de tissu aux déclinaisons diverses, a-t-il pu devenir un vêtement mondialisé, suscitant d’importantes controverses ?

Ainsi, tout début juin, le maire de la commune de Lorette a rédigé un arrêté anti-burkini, interdisant le port du burkini et du voile sur un plan d’eau municipal. La polémique suscitée par son acte l’a poussé à le retirer au bout d’une semaine, le 8 juin. En ce même mois, de l’autre côté de l’Atlantique, le magazine de mode américain Allure a illustré sa une, par une photo de la modèle somalienne Hamali Aden, portant un hijab.

Une dizaine d’années de terrain en Afghanistan et de nombreux voyages au Moyen-Orient m’ont menée à réaliser un travail anthropologique et historique du costume féminin.

Cependant, il m’a été difficile d’ignorer les transformations sociétales européennes de ces dix dernières années. L’habillement des jeunes femmes musulmanes a en effet engendré des débats virulents.

Le voile, un mot, des variantes

En France, où je vis, le terme voile est particulièrement confus, puisqu’il recouvre des variantes qui s’excluent souvent mutuellement : le foulard, la burqa, le niqab, le hijab, le jilbab.

Ces termes décrivent des formes différentes de voile, plus ou moins enveloppantes. La burqa afghano-pakistanaise bleue et le niqab noir d’Arabie saoudite, recouvrent le visage aussi bien que le corps. C’est une version du niqab que portent les jeunes musulmans et les convertis qui se sont tournés vers un islam puriste, basé sur une lecture fondamentalisme des textes.

Un défilé de mode, dans un salon de la femme musulmane ayant eu lieu en France. C.M.

Le hijab est le terme utilisé pour désigner une coiffure islamique colorée, couvrant le crâne, le cou et les épaules. Cette coiffe est notamment portée dans le monde issu des colonies anglaises, en Inde, au Pakistan, au Bangladesh.

En Indonésie, le terme jilbab signifie à peu près la même chose. Ailleurs, par exemple sur les catalogues de vente en ligne – dont les plus pudiques mettent un flou sur les visages des mannequins-, il désigne la tenue en une pièce qui recouvre la tête et le corps.

Le port du simple foulard est l’antithèse du niqab (le voile intégral), puisque le foulard permet la participation à l’espace public de celle qui le porte, alors que le niqab l’exclut définitivement. L’individualité d’un côté, l’anonymat de l’autre, au nom de préceptes religieux qui se voudraient partagés mais qui offrent des oscillations déterminantes, parfois choisies, parfois contraintes.

Du voile honni au voile plébiscité ?

Une version médiane, qui ne révèle que le visage, est imposée par la loi en Iran et Irak chiites : le tchador noir, vêtement politique aussi bien que religieux, était censé représenter la femme musulmane idéale, produite par la révolution khomeiniste de 1979. Mais son détournement imaginatif à Téhéran est devenu un sport national.

Le visage est alors investi en tant que terrain d’expression, voire de contestation, par le maquillage, les sourcils, et même la chirurgie esthétique.

Le voile intégral est obligatoire dans quelques pays comme l’Arabie Saoudite (niqab/abaya), ou au sud de l’Afghanistan surtout rural (burqa), où le taux l’alphabétisation féminin 16 % est l’un des plus bas sur terre selon l’UNICEF.

Dans les jardins publics de Kaboul, en Afghanistan. C.M

Dans de nombreux autres pays, y compris ceux où réside une vaste communauté musulmane pratiquante, les lois n’imposent certes pas explicitement le port d’un tel vêtement dédié, mais une exigence de « modestie » s’applique, selon les canons en vigueur. Il est impensable, par exemple, de se promener en short ou jean moulant au Pakistan, même si aucune loi constitutionnelle ne l’interdit.

En revanche, dans les pays aux lois explicitement répressives comme l’Iran, la Malaisie, les régions dominées par Daech et Boko-Haram au Sahel et au Moyen-Orient, une police des mœurs religieuse veille et rappelle à l’ordre les contrevenants, souvent par des moyens violents. Elle est généralement rattachée à un « Comité pour la promotion de la vertu et la répression du vice ».

Mes amies féministes iraniennes et afghanes sont ainsi consternées lorsque des organisations comme Amnesty International ou la Ligue des Droits de l’homme s’insurgent, au nom des libertés personnelles, contre l’interdiction du port du voile intégral, statuée par l’Union européenne en 2014.

À l’époque où les Américains et leurs alliés intervenaient en Afghanistan (à partir de 2002), ces mêmes organisations jugeaient que la burqa (version locale du niqab) était emblématique des restrictions extrêmes imposées aux femmes par les talibans et représentait un refus de leurs droits humains.

Comment, en l’espace de quinze ans, s’est opéré ce bouleversement absolu ?

La religion, une certitude rassurante

Selon un rapport de l’INED, l’un des facteurs le plus important serait la montée du fait religieux auprès des jeunes, en particulier chez les immigrés se déclarant musulmans de la deuxième génération. Ils estiment vivre une « forte religiosité », souvent différente de celle pratiquée par leurs propres parents.

Selon ce même rapport, la sécularisation, voire l’athéisme s’enracinent plus chez les migrants ou natifs d’origine chrétienne.

Peu importe leur religion, les enfants du millénaire vivent ce qui a été appelé « la fin des idéologies », ou le « désenchantement du monde », selon les expressions consacrées, avec par exemple, la montée du néo-libéralisme à tout cran et son lot de désillusions. Parmi celles-ci, la normalisation de l’incrédulité et le manque de confiance face aux processus démocratiques et aux personnalités politiques ont joué un rôle majeur.

Des étudiantes à Beyrouth (Liban) : la femme située au milieu porte son voile dans un style « sunnite ». C.M.

Au Moyen-Orient, les jeunes ont été élevés dans le contexte d’une guerre violente ou de basse intensité, du terrorisme, de l’effondrement de l’option relativement laïque des gouvernements post-coloniaux de Ben-Ali en Tunisie et de Moubarak en Egypte, ainsi que de l’échec des révoltes populaires comme le Printemps arabe.

Les débats autour de l’occupation de la Cisjordanie depuis un demi-siècle a d’autant plus cristallisé les débats en France, rassemblant la jeunesse souvent issue de l’immigration musulmane autour d’un même combat.

Peu à peu, la religion politisée a été érigée en un nouvel idéal, comme l’a démontré le politologue Gilles Kepel, notamment dans son ouvrage La Fracture.

Un processus partiellement comparable s’est opéré dans les pays occidentaux tels que le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada, ainsi qu’en Scandinavie. Dans ces territoires, le principe communautariste domine : soit une société plurielle où est reconnue l’appartenance affichée, à des communautés religieuses et ethniques, jusque dans l’espace public, au détriment parfois d’une idée d’appartenance nationale unificatrice.

Selon les critiques français, cette tendance encouragerait la dissolution identitaire dans l’assimilation totale. En 1997, le sociologue Michel Wieviorka avait déjà cerné les écueils d’une trop grande rigidité.

Le vêtement véhicule identitaire

Le vêtement figure aujourd’hui parmi les signes les plus évidents de cette soif de reconnaissance identitaire. Une classe moyenne éduquée, dynamique, moderne et religieuse a émergé en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord. Elle affirme son appartenance musulmane et revendique le droit de faire du hijab un objet de mode.

En 2016, le Huffington Post recensait d’ailleurs les 17 femmes musulmanes américaines qui avaient contribué à la bonne image des États-Unis en 2016. On peut y admirer, en foulard et souvent très maquillées, des avocates, des femmes d’affaires et des activistes.

Cette représentation est inimaginable en France, où la réussite sociale signifie conformité au modèle républicain, y compris dans le style de vie. C’est ainsi que les sites web vendant des vêtements plus orthodoxes en France, tels que des niqabs et des jilbabs, sont plutôt réservés à un marché populaire, généralement sans emploi.

Aux États-Unis au contraire, c’est une classe bourgeoise de consommatrices qui, affichant clairement son attachement à l’islam, a permis le développement du « modest wear ». Au départ, dans les années 1980, cette mode était destinée aux femmes juives orthodoxes et mormones, et se retrouve aujourd’hui sur les sites Internet.

À Jérusalem, des femmes juives orthodoxes, portant des coiffes sur la tête. C.M.

Le business florissant de la mode « islamique »

Les styles aujourd’hui en vente ne se conforment pas uniquement aux injonctions de piété, mais également aux critères temporaux et sociaux de la mode actuelle, par la coupe et les couleurs.

Ainsi, alors que 40 couturiers internationaux présentaient la première Modest Fashion Week à Londres en février 2017, le lancement, en 2016, de collections de prêt-à-porter « modest wear » par Uniqlo, D&G, Tommy Hilfiger, et Oscar de la Renta, ont suscité la polémique en France.

Créations de Afdlin Shauki durant l’Islamic Fashion Festival, Kuala Lumpur, 2014. Samsul Said/Reuters

On ne saurait accuser ces entreprises de prosélytisme en faveur de l’islam : elles capitalisent avant tout sur une croissance annoncée d’un marché de plus en plus large. D’après Thomson Reuters et son rapport « State of Global Islamic Economy 2014-2015 », ce marché était de 266 milliards de dollars en 2013 et devrait atteindre les 484 milliards de dollars d’ici 2019.

Cette croissance coïncide avec le boom démographique de la population musulmane dans le monde, passant de 1,6 milliard à presque 3 milliards d’ici 2050.

Hijabista branchée

Aujourd’hui la hijabista a le vent en poupe : c’est une jeune femme, vivant en Occident, qui a décidé de vivre sur son corps sa foi musulmane de façon moderne et branchée, selon les référents toujours changeants de la mode ; on retrouve ce phénomène, de façon plus limitée, au Moyen-Orient, au Pakistan et en Asie du Sud-est.

Hijabi, de l'artiste Mona Haydar revendique un féminisme islamique internationaliste, décomplexé vis à vis de la religion.

La différence, c’est que la figure de la hijabista constitue une particularité de la jeunesse actuelle en Europe et sur le continent américain, qui continue à revendiquer une neutralité religieuse, alors que dans les pays musulmans, elle est la norme, comme l’explique la sociologue pionnière du modest fashion, Reina Lewis.

La mode permet justement d’intégrer celles qui l’endossent, de vivre au temps présent et non pas de les emmurer dans un état supposément religieux, figé dans la temporalité inerte des textes et selon l’interprétation des islamistes.

Ces dernières, voilées de pied en cap, refusent le principe même de la mode. Cependant, elles ne « représentaient » en France que 687 verbalisations en 2016, et 1 500 en cinq ans. En France, l’interdiction policière comme unique stratégie peine à atteindre le but escompté, soit une invisibilisation du fait musulman, où du moins sa réduction, dans l’espace public.

À l’inverse, elle exacerbe les tensions et renvoie ces femmes et leurs familles à l’entre-soi islamiste rigoriste, qui se manifeste dans les salons spécialisés organisés pour les « Musulmans de France », anciennement l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), historiquement proches des Frères Musulmans. On y voit défiler par centaines des niqabs et jilbabs, d’ailleurs en vente sur place.

Au contraire, la mode des jeunes musulmanes, joyeuse, colorée, libérée, in fine jouissive, est un phénomène positif, puisqu’elle s’oppose d’emblée au niqab mortifère et à ses défenseurs. Elle permet une fluidité vestimentaire et, surtout, la possibilité de changer d’avis à tout moment.


Carol Mann vient de publier « De la burqa afghane à la hijabista mondialisée », aux éditions de L’Harmattan.

This article was originally published in English

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