Comment les théories du complot modifient la réalité : l’exemple de la Guinée

Une femme vote aux élections présidentielles en Guinée, dans la capitale Conakry, en octobre 2015. EPA/STR

En Guinée, la population manifeste dans les rues contre la tentative présumée du président Alpha Condé d’orchestrer une révision de la constitution qui l’autoriserait à rester au pouvoir au-delà du terme de son second mandat, l’an prochain.

Face aux manifestants, la police a riposté par la violence. Au moins huit personnes ont été tuées et beaucoup d’autres blessées. Des chefs de file du mouvement contestataire ont aussi été incarcérés.

À ce stade, les choses semblent claires : la population civile s’unit pour lutter contre la menace d’un gouvernement autoritaire. Mais à mesure que la situation évolue, le discours et les actes politiques des Guinéens risquent de ne plus être aussi limpides. La question de savoir qui détient le pouvoir – et qui devrait le détenir à l’avenir – pourrait faire l’objet de théories, d’interprétations et de suspicions contradictoires, comme ce fut le cas par le passé.

Il y a neuf ans, lorsque le M. Condé a été élu pour la première fois, des théories du complot ont circulé à travers le pays. De nombreux Guinéens étaient persuadés que des personnages haut placés complotaient pour truquer les élections. J’étais sur place à l’époque, pour étudier les mouvements migratoires, la politique et l’islam.

Dans un article récemment publié, j’analyse la manière dont ces théories du complot autour de certains politiciens ou événements politiques ont pris une place centrale lors des élections de 2010. Je démontre que les théories populaires sur l’existence d’une conspiration électorale dans les plus hautes sphères de l’État ont fait émerger de nouvelles orientations politiques. Elles ont influencé des actions individuelles et, parfois, conduit à la violence, laquelle a, à son tour, renforcé les soupçons de conspiration.

Les théories du complot sont souvent vues comme de simples manifestations irrationnelles de paranoïa, bien qu’elles soient fréquemment révélatrices de vérités plus générales. C’est notamment le cas lorsqu’elles se répandent au sein de populations vulnérables dans des contextes d’insécurité. Or les Guinéens, qui ont fait aussi bien l’expérience de l’exploitation coloniale que celle de la répression conduite par un État socialiste, ont de bonnes raisons d’être méfiants.

Loin d’être la manifestation d’un discours politique ignare ou irrationnel, la théorie du complot donne aux gens le sentiment que ce qui leur arrive a un sens. Et ce sens est au cœur des actions qu’ils entreprennent et des événements auxquels ils participent.

La plupart des principaux acteurs de l’élection de 2010 sont toujours engagés en politique aujourd’hui. Leur présence risque d’alimenter de nouveaux soupçons à l’approche du scrutin de 2020, ce qui pourrait avoir de lourdes conséquences.

Le contexte des élections de 2010

Les présidentielles guinéennes de 2010 sont la conséquence de deux années tumultueuses. En décembre 2008, le président qui avait dirigé le pays pendant de longues années est décédé, et une junte de sous-officiers s’est emparée du pouvoir lors d’un coup d’État. Quelques mois plus tard, le 28 septembre, les militaires ont massacré des manifestants. Enfin, en décembre 2009, une tentative d’assassinat contre le chef de la junte a contraint ce dernier à quitter ses fonctions.

Après ces événements dramatiques, des élections ont finalement été organisées, dans une atmosphère tendue, avec un premier tour en juin et un second en novembre. Ce scrutin a été largement perçu comme la première élection présidentielle démocratique qu’ait connue le pays depuis son indépendance en 1958.

Durant ces mois d’incertitude, les nouvelles concernant le déroulement du scrutin furent souvent difficiles à obtenir. Malgré tout, les Guinéens ont pu récolter et échanger des informations issues de sources multiples : une chaîne de télévision contrôlée par le gouvernement, des émissions de radio internationales, des appels téléphoniques à des amis vivant dans la capitale, des conversations dans des cafés… Sans aucun moyen de distinguer clairement les faits des rumeurs sans fondement, les gens se sont mis à spéculer sur la signification de certains événements et ont activement cherché à découvrir ce que leurs dirigeants cherchaient peut-être à leur cacher.

Face aux accusations de fraude, aux fréquents reports de diverses échéances et autres retards, l’existence d’un complot visant à falsifier les résultats de l’élection semblait être, aux yeux de beaucoup, l’explication la plus plausible.

Habitant moi-même dans le massif montagneux de Fouta Djalon à l’époque où ces complots supposés sont devenus des sujets de conversation de plus en plus populaires, j’ai été témoin de la façon dont le discours des gens évoluait. Les identités ethniques prenaient de l’importance et devenaient plus rigides. Un politicien dont on se méfiait autrefois était soudain présenté comme un sauveur. Certains se sont mis à justifier le recours à la violence, qu’ils considéraient comme une option regrettable mais nécessaire face aux menaces.

Une réalité altérée

Dans mon article, j’étudie en particulier deux théories du complot qui ont circulé lors de ces élections.

La première concerne le terrible drame survenu le 28 septembre 2009. Ce jour-là, les représentants de plusieurs partis politiques avaient organisé une manifestation au stade de Conakry pour protester contre le maintien au pouvoir de la junte militaire et réclamer des élections démocratiques.

Les soldats ont réagi en bloquant les issues du stade et en tirant sur la foule. Plus de 156 personnes ont été tuées et au moins 109 femmes et jeunes filles ont été violées. La plupart des Guinéens que je connaissais ont accusé Moussa Dadis Camara, le chef de la junte et président autoproclamé du pays, d’être le responsable de ces exactions. Une enquête des Nations unies a établi sa culpabilité et celles d’autres membres de la junte, confirmant les soupçons de la population.

Un an plus tard, le premier tour des élections a désigné les deux candidats qui allaient s’affronter : Alpha Condé, de l’ethnie Maninka, et Cellou Dalein Diallo, de l’ethnie Fulɓe. À ce moment-là, la façon dont les habitants de la région du Fouta Djalon parlaient du massacre du stade a commencé à évoluer. Au lieu de voir le bain de sang comme un crime perpétré par les militaires à l’encontre de civils sans défense, de nombreux locaux, majoritairement Fulɓe, ont fait courir le bruit qu’Alpha Condé et d’autres figures influentes issues de l’ethnie Maninka avaient orchestré le massacre afin d’éliminer Cellou Dalein Diallo et, par extension, tous les Fulɓe.

Une vidéo de Moussa Dadis Camara accusant Alpha Condé d’avoir organisé la tuerie pour se débarrasser de ses rivaux politiques a été massivement partagée. Des gens qui avaient auparavant vilipendé le chef de la junte pour avoir perpétré le massacre ont commencé à le considérer comme la victime d’un complot dont le cerveau n’était autre que le candidat à la présidentielle. Beaucoup d’habitants du massif de Fouta Djalon ont manifesté une angoisse croissante à l’idée que le futur président Condé les persécute.

Des personnes qui avaient précédemment déploré la prise de pouvoir de la junte militaire ont déclaré préférer le maintien des militaires à la perspective d’une présidence Condé. D’autres, qui avaient critiqué Cellou Dalein Diallo pour son implication dans les affaires de corruption qui gangrénaient le gouvernement, l’ont soudain encensé comme un héros dont la présidence marquerait le début d’une nouvelle ère de grandeur pour le pays.

Le second exemple de théorie du complot implique des allégations d’empoisonnement. Des personnes qui assistaient à un rassemblement organisé par le parti d’Alpha Condé sont tombées malades et ont accusé les partisans de son rival, Cellou Dalein Diallo, de les avoir empoisonnées. Une série de violentes attaques contre des maisons et des commerces appartenant à des Fulɓe s’est ensuivie.

Dans la région du Fouta Djalon, les locaux ont émis l’hypothèse que les représentants du parti de Condé avaient empoisonné leurs propres partisans pour inciter à la violence contre les Fulɓe. En développant ces théories de complot et de contre-complot autour de l’empoisonnement présumé, ils se sont convaincus qu’un grave danger les menaçait en tant qu’ethnie. S’unir pour soutenir Cellou Dalein Diallo était à leurs yeux leur seule chance de survie.

Enfin, quand leur candidat a perdu aux élections, beaucoup de ces personnes ont interprété sa défaite comme la conséquence d’un vaste complot visant à empêcher les Fulɓe d’accéder au pouvoir. Cette conviction en a poussé certaines à perpétrer de violentes attaques contre les propriétés de leurs voisins Maninka.

D’autres en ont fait un prétexte pour légitimer cette violence, y voyant une forme de justice. Les gens parlaient et agissaient d’une façon qui aurait été jugée inacceptable peu de temps auparavant. La réalité avait changé.

De nouvelles réalités sociales et politiques

Les théories du complot semblent souvent paranoïaques et irrationnelles, mais elles révèlent parfois des vérités plus générales.

Dix ans plus tard, plusieurs individus ont été accusés d’avoir perpétré le massacre du 28 septembre 2009, mais aucun n’a encore été jugé. Alpha Condé, réélu pour un second mandat présidentiel en 2015 (face, encore une fois, à Cellou Dalein Diallo), projetterait de modifier la Constitution guinéenne pour s’arroger le droit de briguer un troisième mandat en 2020. Il semble qu’il puisse compter sur le soutien de la Russie.

Il y a là encore matière à échafauder des théories, qui pourraient à leur tour provoquer l’émergence de nouvelles réalités sociales et politiques.


Cet article a été traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.

This article was originally published in English