Conversation avec Jacques Treiner : « Intégrer l’anthropocène au programme des étudiants »

Combien serons-nous sur Terre ? Les travaux et les enseignements des démographes, indispensables pour aborder les défis futurs. Shutterstock

Le texte qui suit est le fruit d’une discussion initiée à Lyon en octobre dernier lors des Assises du réseau d’écoles universitaires d’ingénieurs Polytech, consacrées à la transition numérique. Ces assises réunissaient l’ensemble des acteurs du réseau et ont notamment accueilli le physicien théoricien Jacques Treiner pour une conférence et un débat autour des thèmes de l’énergie, du climat et de la population.

Lors de son intervention, Jacques Treiner a souligné combien une approche globale des problématiques énergétiques, climatiques et démographies était devenue indispensable. Une approche qu’il s’agit désormais d’intégrer dans les enseignements destinés aux élèves ingénieurs, aux étudiants en sciences et technologies mais également à ceux travaillant en sciences humaines et sociales, les « humanités » ; tous sont concernés par ces questionnements et ces approches globales.


Marc Bidan : À l’issue de la récente conférence sur les changements climatiques, la COP23 qui s’est tenue à Bonn, quelle est votre analyse de ces négociations internationales ?

Jacques Treiner : L’Accord de Paris de 2015 a marqué une étape dans les négociations internationales concernant le climat : l’ensemble des États signataires a pris acte des effets des émissions de gaz à effet de serre (GES) sur le climat de la planète ; chacun a défini des engagements pour réduire ses propres émissions, avec un horizon fixé à 2030. Le préambule de l’Accord, dans son point 17, insiste bien sur le fait que ces engagements (les « contributions déterminées à l’échelle nationale ») ne placent pas le monde sur une trajectoire permettant de contenir le réchauffement climatique en dessous de 2 °C ; il n’empêche que le centre de gravité des préoccupations s’est déplacé vers les scénarios de transition énergétique pour des économies décarbonées, et les prospectives d’adaptation à un changement climatique déjà joué, compte tenu des émissions passées.

Aujourd’hui, 80 % de l’énergie primaire consommée par l’humanité est d’origine fossile (charbon, pétrole, gaz), et la sortie du carbone représente un défi jamais rencontré. Par le passé, lorsqu’une nouvelle source d’énergie était découverte, elle venait s’ajouter à celles déjà utilisées. Il s’agit aujourd’hui de substituer certaines sources, disponibles mais néfastes, par d’autres peu ou pas émettrices de GES (les énergies renouvelables, l’énergie nucléaire).

M.B.: Quelles sont les conséquences de cette nouvelle donne globale en termes de (nouveaux) corpus théoriques et de champs disciplinaires ?

J.T.: L’ensemble des champs de la connaissance est et sera concerné par cette transition, ou plus précisément par ces transitions – car elles comporteront des spécificités locales et régionales. Sciences de la nature et technologies, bien sûr, pour faire l’état des lieux de la planète et de l’évolution de la biosphère et repérer les possibles à un moment donné. Les « humanités » également : géographie pour l’évolution de la population mondiale et l’aménagement des territoires tenant compte des ressources locales, histoire pour l’étude des transitions passées, économie pour le choix des technologies et leur mode de financement, gestion pour l’analyse des modèles d’affaires, sociologie pour les formes d’élaboration des choix sociaux, politique pour la mise en œuvre de solutions démocratiquement choisies, littérature et arts pour la création de nouvelles formes de civilisation.

M.B.: Faites-vous référence ici au concept d’anthropocène, médiatisé par le prix Nobel de chimie, Paul Crutzen, en 1995 ?

J.T.: Certains chercheurs ont effectivement proposé de nommer « anthropocène » cette nouvelle ère où, avec la révolution industrielle, l’humanité est devenue une force géologique capable de modifier, à une échelle de temps jamais rencontrée auparavant, les conditions physico-chimiques dans lesquelles les sociétés humaines se développent. L’humanité ne s’est jamais limitée à s’adapter à un environnement donné, elle s’est toujours efforcée de modifier son environnement dans un sens favorable à sa survie. Mais ces modifications demeuraient partielles et locales. Il se trouve qu’avec deux siècles de révolution industrielle, les limites physiques du monde deviennent perceptibles, et les effets de retour se font sentir à l’échelle d’une génération. Si l’humanité est réellement engagée sur une trajectoire de réchauffement de 3 ou 4 degrés, la question climatique ne peut plus être considérée comme un dossier parmi d’autres, elle les conditionnera tous.

M.B.: Quelles seraient vos propositions pour aborder ces problématiques dès l’entrée dans l’enseignement supérieur ?

J.T.: Il semble utile, voire essentiel, que tout étudiant entrant dans le cycle d’études supérieures soit exposé à un état des lieux de la planète selon ces trois axes : population, énergie, climat. De même que, dans l’enseignement secondaire, l’enseignement moral et civique s’adresse à tous les élèves, il convient, dans le supérieur, que tout étudiant prenne connaissance des conditions géophysiques globales dans lesquelles l’humanité se trouve désormais placée, et qui affecteront son activité, quelle qu’elle soit. Un tel enseignement devrait se dérouler en début d’études universitaires, sans doute au second semestre pour que les étudiants se soient déjà familiarisés avec leur nouvel environnement d’étude. Un volume en présentiel, compris entre 10 et 20 heures, se terminant par un travail personnel sous la forme d’une note de synthèse sur des sujets adaptés aux différents cursus universitaires, permettrait d’ouvrir les esprits à des problématiques plus vastes que celles du seul cursus choisi.

M.B.: Quelles seraient les grandes lignes de cet enseignement introductif à l’anthropocène, destiné à de jeunes étudiants, bac+2 par exemple ?

J.T.: Cet enseignement pourrait s’appuyer sur les quatre domaines suivants, à présenter sous forme de mots-clés et, surtout, de questionnements :

  • Première partie. La population : Combien sommes-nous et combien serons-nous ? De quelles projections de population pays par pays disposons-nous ? Comment travaillent les démographes ? Quels sont les ingrédients qui permettent de faire évoluer une pyramide des âges ?

  • Seconde partie. L’effet de serre : Qu’est-ce que l’effet de serre ? Qu’est-ce que l’effet de serre naturel ? Quelle est la contribution anthropique ? Comment se manifeste le changement climatique ? Quels effets attendre sur la biosphère, sur les ressources en eau et sur l’agriculture ? Comment les effets globaux se répercutent aux échelles régionales ?

  • Troisième partie. L’énergie : Qu’est-ce que l’énergie ? Quels sont les liens entre consommation d’énergie et développement des sociétés ? Quelles sont les principales caractéristiques des systèmes énergétiques ? Quid des notions de « stock » et de « flux » ? Énergie et puissance ? Sources concentrées versus sources diluées ? Sources pilotables versus sources intermittentes ? Quid du stockage de l’énergie ?

  • Quatrième partie. Quelles politiques climatiques ? Quid des arbitrages entre atténuation et adaptation ?

M.B.: Merci Jacques de cette mise en perspective. Reste à passer à l’étape suivante en déployant ces modules dans nos enseignements.

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