Dans la course à l’investiture, Donald Trump gagnant à tous les coups

Donald Trump en route pour l'investiture républicaine. Scott Olson/AFP

Cela fait des mois que l’on entend que les cadres du Parti républicain veulent empêcher Donald Trump de décrocher l’investiture de leur parti. Les outrances, insultes et anathèmes qui sont devenues la marque de fabrique du candidat milliardaire ont dressé contre lui tous les cadres du parti de Lincoln. Mais cette campagne n’a rien de commune avec celles du passé et les électeurs ne se sont jamais détournés du New-Yorkais. Bien au contraire, au grand dam des journalistes, spécialistes et politiciens qui n’ont cessé de prédire une chute qui n’est jamais arrivée.

La dernière polémique sur l’avortement est à ranger dans le même placard et ne gênera en rien Trump dans son irrésistible ascension. Alors les couteaux sont maintenant tirés et l’establishment a jeté ses dernières forces dans la bataille : Mitt Romney, John McCain, Lindsey Graham et dernièrement Jeb Bush ou Scott Walker ont fait un chemin curieux et se rangeant derrière Ted Cruz, un homme qu’ils détestent tous cordialement et qu’ils tentent aujourd’hui de présenter comme un « bon conservateur », bien loin pourtant de leurs désir de modération.

La démarche est d’autant plus curieuse qu’il semble de plus en plus assuré que Donald Trump ne peut plus échouer dans cette compétition des primaires. Comme toujours, en politique américaine, c’est la calculette qui fait foi : or, à ce jour, Donald Trump a remporté 754 délégués. Ses challengers, même ensemble, n’arrivent pas à un tel nombre : à peine 114 délégués pour John Kasich et 465 pour Ted Cruz, soit 609 en tout. Même en comptant les délégués collectés par les candidats qui ont abandonné, il obtient toujours la majorité des 1494 délégués répartis à ce jour.

Les nombreux éditorialistes, tels Philip Bump dans le Washington Post ou James Freeman dans le Wall Street Journal qui envisagent une victoire finale de Ted Cruz, ou plus étonnamment de John Kasich (comme Jim Newell dans Slate), semblent espérer un retournement très improbable, ou une solution miracle qui surgirait lors de la convention, fin juillet, à Cleveland.

Tous contre un !

La posture du « tous contre un » – une constante depuis le début de cette compétition – a prouvé ses limites : loin d’arrêter Donald Trump, elle a au contraire agrégé autour de lui une frange dure de l’électorat, qui est désormais sourde à tous les arguments contre leur champion. La position victimaire fonctionne donc encore et sert la thématique populiste et du « tous pourris ».

Rien n’ébranle le candidat atypique. Bien au contraire, toutes ses sorties, surtout les plus outrancières, resserrent les rangs de ses troupes. Les attaques incessantes – et légitimes – provenant de l’intérieur même du parti aboutissent donc à l’effet inverse de celui qui est recherché. Annoncé mort politiquement à maintes reprises, le Donald continue sa route, imperturbable, avec un électorat qui ne cesse de s’étendre et, surtout, qui se ferme à toute remise en cause et à la parole politique « classique ».

Ainsi, en soudant à Trump ces électeurs qui se sentaient exclus du jeu, les caciques du Parti républicain ont perdu la bataille idéologique, la bataille stratégique et, surtout, celle des mathématiques.

Du côté des idées

La bataille idéologique est celle du positionnement : Reince Priebus, qui est le chef du Parti républicain, rêvait d’un repositionnement du parti, qui s’ouvrirait à la nouvelle démographie américaine et préparerait le futur. De ce point de vue là, l’élection 2016 est un fiasco : le Parti républicain est désormais clairement marqué à droite, avec un retour aux conservatismes les plus durs. La majorité blanche a imposé ses vues et refuse cette ouverture aux minorités, qu’elle soit de genre ou de race.

Le repli sur soi est encore plus net au centre des États-Unis, cette Amérique rurale qui a fait le choix de Cruz, l’ultra-conservateur, dès les premières heures de la campagne.

Quant à l’Amérique urbaine, celle des petites comme des grandes villes, prisonnière de ses peurs du terrorisme et d’une frustration née d’une crise trop pesante, elle s’est tournée vers un homme qui bousculait le système, faisant le choix de Trump.

Les prochains scrutins ne se joueront plus sur un terreau dominé par des chrétiens évangéliques ou ultra-conservateurs et l’avantage n’est pas dans le camp de Ted Cruz.

La faillite stratégique

La bataille stratégique a permis de maintenir l’illusion qu’un candidat de l’establishment pourrait l’emporter. Cette bataille-là se joue dans les caucus, car le vote y est plus facilement contrôlable : l’électeur est un militant, qui a des habitudes, des amitiés et des intérêts qui l’amènent à suivre des consigne ou une ligne impulsée par les dirigeants. L’échec de Bush, puis de Rubio a profité à Cruz.

Cet élan ne peut plus mener nulle part, désormais, puisque de tous les scrutins à venir, aucun ne sera joué sous la forme d’un caucus. Le parti a épuisé toutes ses possibilités de blocages techniques, même s’il reste la réécriture des règles de la convention. Mais c’est là un risque très grand de voir le parti imploser. Pourtant, tout cela ne serait pas arrivé avec les règles des primaires telles qu’elles existent au Parti démocrate et, notamment, un nombre plus élevé de super-délégués. La leçon sera certainement retenue pour une prochaine échéance.

Dans l’immédiat, c’est donc dans la confrontation populaire que le sort de Trump va se jouer, là où il excelle. Plus le vote est ouvert, plus il l’emporte avec un écart important. La plupart des primaires à venir seront toutefois « fermées », ce qui laissera les indépendants à la porte : peu importe, ce seront des primaires tout de même. Les sympathisants déclarés pourront voter et ne s’en priveront pas : Trump a réussi cet exploit de ramener vers le vote une population qui avait délaissé cette pratique.

Le compte est bon

La bataille mathématique tourne donc à l’avantage de Donald Trump. En mettant à part le Wisconsin, qui sera disputé ce mardi 5 avril, et vraisemblablement remporté par Ted Cruz, les votes à venir dans les États du Nebraska, du Dakota du Sud et du Montana devraient très logiquement être acquis à ce dernier. Ce sont tous des winner-take-all : le gagnant emporte tous les délégués – ce qui fera un gain de 92 délégués pour le candidat conservateur.

Un populiste décomplexé, qui exploite à son profit les critiques des médias et de ses adversaires. Ethan Miller/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

Il s’agit cependant un leurre car ce sera largement insuffisant pour espérer inquiéter un Trump qui l’emportera à coup sûr dans son État, New York (95 délégués), avant de dominer très largement dans le prochain grand rendez-vous, le troisième Super Tuesday du 26 avril : Maryland, Connecticut, Rhode Island, Pennsylvanie et Delaware tomberont dans son escarcelle pour une moisson de délégués que l’on peut évaluer entre 85 et 100 pour cette seule journée.

Le mois de mai confirmera cette domination en Indiana, Virginie occidentale et Oregon, L’état de Washington (24 mai) sera cependant très disputé et Cruz devrait pouvoir l’emporter. Peu importe alors le résultat dans le Nouveau Mexique, le 7 juin, qui pourrait voter Cruz comme le Dakota et la Montana ; Trump, lui, se concentrera sur les grosses prises : le New Jersey (51 délégués) et surtout la Californie (172 délégués).

Trump-compatibles

Son score sera alors compris entre 1 150 et 1 280 délégués, le chiffre « magique » étant de 1 237. C’est une nouvelle bataille qui commencera alors : celle de l’acceptation. Car personne n’imagine une guerre ouverte à la convention de Cleveland, qui serait un désastre pour le Parti républicain.

L’establishment va alors mettre au placard certains de ses cadres, qui se seront trop impliqués dans une lutte anti-Trump et mettra en première ligne des Trump-compatibles, à commencer par les sénateurs dont le siège se jouera le 8 novembre prochain.

Si certains caciques se liguent aujourd’hui contre le candidat-trublion, ce dernier a aussi gagné parce qu’il a compris très vite ce que d’autres n’avaient pas vu : le Parti républicain crie très fort mais ne mord pas. Il est devenu trop faible pour ça.

Jean-Eric Branaa vient de publier « Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump », Editions de Passy, mars 2016.

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