De la difficulté d’être chercheur natif en territoire ultra-marin : vue de Guyane

En 2013 l'Université Antilles-Guyane a signé un accord avec le ministère de l'Enseignement afin d'obtenir plus d'autonomie. JODY AMIET / AFP

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017 dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Être chercheur et natif dans une société dont l’histoire est liée à la colonisation européenne et à la Traite négrière place le chercheur au cœur d’interactions sociales complexes.

En effet, dans ces sociétés, le type physique étant prépondérant dans la discrimination, le chercheur devient à la fois observateur et partie prenante puisqu’il est lui-même porteur du préjugé de couleur.

En Guyane, département français d’Amérique du Sud, où 63 % de la population n’est pas née dans le pays, le fait d’être « natif » a une connotation toute particulière lors des interactions. « Endogènes » et « Exogènes » s’affrontent sur le terrain symboliquement (comme le rappelle le site La fierté d'être Guyanais) mais aussi statistiquement car la réalité fait que les natifs sont minoritaires dans le pays dans lequel ils sont nés.

Chaque vague migratoire, organisée par l’État (Européens, esclaves africains, Chinois, Libanais, Indiens, Hmong) ou spontanée (Brésiliens, Surinamais, Haïtiens, Sainte-Luciens) a contribué à façonner cette société. Ainsi, la division ethnique des activités professionnelles, telle que décrite par les anthropologues Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart en 1995 pour les États-Unis, est également palpable en Guyane. Or, cette diversité est marginalisée dans les programmes scolaires français.

Ecole coloniale

À l’école, de nombreuses générations de Guyanais – aux origines pourtant multiples – ont appris sans sourciller que leurs ancêtres étaient Gaulois et, lorsque les leçons concernaient la Guyane, les idéologies transmises étaient évolutionnistes. À ce propos, relisons un passage de ma leçon d’histoire écrite en 1979 :

« En 1492, Christophe Colomb traversa l’Atlantique et découvrit l’Amérique […]. À l’époque précolombienne, la Guyane est peuplée d’Indiens caraïbes au nombre relativement faible, […] aux mœurs rudes et pauvres. […] Pour cultiver les terres, assécher les marécages, les colons employaient des esclaves noirs venus d’Afrique. En 1848, Victor Schœlcher abolit l’esclavage. Cette décision eut de graves conséquences puisque les Noirs quittèrent les plantations et vinrent s’installer à Cayenne où ils se laissèrent aller à une vie paisible. »

La situation ne s’est pas améliorée depuis. On peut relever dans les manuels scolaires quatre stéréotypes récurrents sur les départements, régions et collectivités d’outre-mer (DROM-COM) :

  • « Les DROM-COM sont un héritage du passé colonial de la France » : notons que le vocabulaire employé ôte l’aspect dramatique de la colonisation et de la Traite.

  • « Le taux de natalité élevé des DROM-COM pose un problème » : Or, les études économiques démontrent que le vieillissement démographique en Europe risque d’accroître les difficultés de recrutement dans certains secteurs d'activité.

  • « Les habitants des DROM-COM émigrent vers la Métropole à cause du chômage » : Renforce l’idée reçue de migrants qui « prennent l’emploi des Français » (et qui « font beaucoup d’enfants »), mais ne rend pas compte de la réalité d’une « Métropole » qui fait appel à cette main-d'œuvre.

  • « Les habitants des DROM-COM vivent des aides financières de la France » : Il est fait mention de l’assistance massive et des transferts sociaux sans jamais présenter les bénéfices, ni les emplois offerts aux Métropolitains.

Les conséquences ?

Dans l’imaginaire collectif, la Guyane est dépréciée et les jeunes pensent qu’il est préférable de partir en France hexagonale (perçue comme la panacée).

Que se passe-t-il une fois arrivés en France ?

Le sociologue Michel Giraud souligne que le mouvement de prolétarisation a mené les Antillais français et Guyanais dans une situation proche de celle des groupes issus des immigrations d’origine étrangère les plus dépréciés (notamment Maghreb et Afrique noire auxquels ils sont assimilés).

Débat sur l'identité 9 novembre 2016.

Discriminations socio-raciales

La situation n’est pas meilleure en Guyane où, 169 ans après l’abolition de l’esclavage, l’ordre socio-racial n’a pas été modifié. Les phénotypes entrent en compte dans la classification socio-économique des individus au sein d’une société où la blancheur de la peau est une valeur sociale.

Deux idéologies rythment les interactions : l’assimilation et les racines. Par assimilation nous entendons l’intériorisation des valeurs de la culture française chrétienne véhiculées par les programmes scolaires (qui ne sont pas neutres). Par racines, nous faisons référence aux courants afro-centristes ou encore à celui de l'Abya Yala qui inspirent les Guyanais. Ces idéologies ne sont pas spécifiques à un groupe socioculturel et ne sont pas non plus étanches : Un « endogène » peut adopter l’idéologie de l’assimilation ; de même qu’un « exogène » peut valoriser l’idéologie des racines. Soulignons aussi la capacité des individus à se jouer des catégorisations raciales en fonction de leur apparence (en particulier les métis).

Combattre les idées reçues

Ces idéologies engendrent une discrimination latente, mais croissante, qui crée des frustrations : dénonciation des injustices, tensions dans les établissements scolaires, sentiment d'insécurité généralisé. Elles rythment les interactions socio-culturelles, et ce, y compris dans le monde universitaire qui ne s’est pas affranchi des valeurs issues de l’histoire socio-raciale car les préjugés (positifs ou négatifs) sont encore bien vivaces.

Dans ce contexte, enquêter et enseigner est difficile puisque les idées reçues sont ancrées dans l'imaginaire collectif. Elles peuvent créer de l’exclusion ou bien favoriser l’ascension sociale.

Voici quelques exemples issus de témoignages et d’observations : lorsqu’il s’agit de participer à la rédaction d’un dictionnaire des langues de Guyane, des linguistes endogènes ont constaté que leurs compétences ne sont pas sollicitées par le Rectorat et les laboratoires de recherche nationaux.

De même, des chercheurs en langues et cultures régionales endogènes ne sont pas invités à présenter leurs travaux à l’occasion du forum des langues et cultures de Guyane organisé par la collectivité territoriale et la direction des affaires culturelles.

Journée d'études des Masters 26 avril 2016.

Lors des recrutements des enseignants-chercheurs ou des comités de suivi de thèse, il est courant d’entendre parmi les membres du jury – à propos du chercheur natif – la mise en doute de son « objectivité ».

Dans la communauté scientifique en Guyane, l’idée reçue qui considère que « la neutralité » n’est pas une qualité dominante des chercheurs endogènes, est très répandue. Ils sont d’ailleurs très souvent accusés, comme le fait D., ingénieur de recherche exogène, d’être « immatures » et « d’instrumentaliser les résultats de leurs travaux à des fins politiques ».

Légitimités

Sur ce point, l’anthropologue brésilien Otavio Velho – spécialiste des questions liées aux constructions identitaires – met en évidence que la distance géographique parcourue n’est pas une garantie d’objectivité. Otavio Velho s’inscrit dans la tradition anthropologique brésilienne qui préfère « cultiver son jardin », autrement dit étudier sa propre société. Que dire de l’Afro-américaine Jacobs-Huey qui étudie les questions identitaires liées aux autochtones et aux afro-américains et du sociologue breton Ronan Le Coadic spécialiste de la sociologie de la Bretagne contemporaine ?

En Guyane, l’allochtonie, souvent associée à la couleur blanche du chercheur, serait synonyme d'autorité, de neutralité, voire d’invisibilité.

Mais pourquoi posséderait-il ce don ?

À ce propos, les travaux des psychologues Andrea Dottolo et Abigail Stewart montrent que le point commun des identités blanches est exactement de ne pas se penser comme telles.

Laboratoire MINEA (EA 7485) Séminaire 9 décembre 2016.

Invisible « blanchité » ?

Contrairement aux autres groupes socio-culturels présents en Guyane, les « Blancs » ont le luxe de ne pas se percevoir et se représenter en termes raciaux.

La chercheuse Horia Kebabza définit la « blanchité » par l’avantage de n’être pas « catégorisé ». Ainsi, toute la population guyanaise serait catégorisable hormis les « Blancs » qui ne se considèrent pas comme « ethnie », « migrants », « groupe socioculturel » et se placent d’office « en dehors » des interactions socio-raciales.

Leur identité est celle d'expatriés issus d’une société tolérante. L’idée que le racisme concernerait la France est perçue comme une provocation, voire une hérésie, pourtant de nombreuses études démontrent que c’est un sujet d'actualité.

Compétitions

La position du chercheur natif est doublement inconfortable.

D’une part, face aux « exogènes », il est sans cesse contraint de justifier l’authenticité de ses diplômes et le sérieux de sa méthodologie de recherche. Notons aussi le fait qu’un exogène qui souhaite travailler sur un même pied d’égalité avec un endogène « peut être considéré comme une trahison », confie C., chercheur exogène, mars 2017.

D’autre part, au sein du groupe endogène, la rareté des experts favorise l’individualisme. En effet, tout nouvel arrivant est perçu comme une menace du monopole des prédécesseurs qui veulent rester les « seuls et uniques experts-natifs » dans leur discipline.

Sur ce point, le spécialiste du management Roger Mucchielli montre qu’au sein des groupes dans lesquels l’excès de compétition est développé, pour des questions de statut, les problèmes interpersonnels sont accentués au détriment de l’unité d’action. Tout apport positif d’un membre provoque un effet déprimant car cela renvoie aux autres l’image de leur échec dans ce contexte compétitif.

Ainsi, les chercheurs en sciences humaines, natifs ou non, n’échappent pas aux rapports subjectifs entretenus lors d’interactions complexes dans un contexte concurrentiel exacerbé.