De la navigation académique dans les eaux internationales (4)

Des étudiants sur le campus de Paris 3. Stéphane De Sakutin/ AFP

Dans sa « Trilogie du Campus », dont le premier volume, Changement de décor, a été publié voici quarante ans, David Lodge fait la satire du mode de vie de professeurs en littérature qui traversent la planète en tous sens, vont des nouvelles universités en brique rouge d’une Angleterre pluvieuse aux campus ensoleillés de l’état d’Euphoric, voyagent d’une rencontre entre spécialistes en Israël à un gigantesque congrès à New York et mélangent les affaires de cœur avec les conférences académiques.

Bien que les chercheurs d’aujourd’hui ne bénéficient pas des mêmes avantages que les personnages de David Lodge, qui séjournent dans des hôtels luxueux et voyagent en classe affaires pour l’amour de la littérature, ils pourront se reconnaître dans le petit monde de David Lodge. Toutefois, en 2015, ce petit monde est devenu plus petit, mais aussi plus démocratique. Depuis les années 1970, des transports aériens à un prix accessible et les technologies de la communication ont réduit les distances en termes de coût et de temps. Simultanément le nombre d’étudiants internationaux a augmenté régulièrement.

Priorité stratégique

Les universitaires d’aujourd’hui peuvent probablement se reconnaître, eux-mêmes et leurs collègues, dans les personnages dépeints par David Lodge, mais les institutions ont changé. Dans les romans de Lodge, les universités constituent des cadres stables, quatre décennies plus tard elles sont devenues des acteurs essentiels, engagés dans l’internationalisation.

Dans le monde d’après la guerre froide, les relations académiques sont devenues plus riches et plus complexes. Les schémas d’échanges calés sur le divorce est-ouest et sur les restes des empires ne sont plus d’actualité. La croissance du nombre d’étudiants au Sud, qui souhaitent s’intégrer dans l’économie de la connaissance – et en tirer un certain bénéfice – représente une demande considérable pour tous les systèmes éducatifs.

L’idée que les profits de demain et les solutions aux problèmes de la planète se trouvent dans la recherche avancée rend la collaboration internationale indispensable pour porter cette recherche au niveau international. Comme le montre un récent rapport de l’Association européenne des Universités, la plupart des universités considèrent que l’internationalisation est une priorité stratégique et elles ont mis en place une série de mesures pour devenir visibles sur la carte mondiale de l’enseignement supérieur. Tout cela peut être comparé à la navigation en haute mer, là où les régulations étatiques ne fonctionnent plus, les amers disparaissent à l’horizon et de nouvelles règles doivent être inventées pour rendre le voyage profitable, ou au moins, pour en diminuer les risques.

L’internationalisation est devenue un trait commun à toutes les institutions d’éducation supérieure. Même des collèges ruraux s’efforcent de donner une éducation internationale à leurs étudiants, et ouvrent des possibilités de séjour à l’étranger. Le programme Erasmus de la Commission européenne canalise des fonds pour les mobilités académiques dans l’Union européenne. Les récits qui parlent de faire des étudiants des « citoyens globaux » ou, dans le second cas, des « citoyens européens » sont devenus des lieux communs, mais on ne sait pas très bien ce qu’est un « citoyen global », ni comment on accède à la citoyenneté. Cela rend indispensable une lecture critique de ces récits et des stratégies qui leur sont associées pour débusquer quelques idées fausses sur lesquelles ils reposent.

Trompeurs poissons pilotes

La première de ces idées, qui sert pourtant de poisson-pilote, est que les institutions d’enseignement supérieur font partie d’un univers homogène, dont les membres sont équivalents les uns aux autres, parce qu’ils fournissent le même type de service – l’éducation – et réalisent les mêmes genres d’activités tels que l’enseignement, la publication d’articles scientifiques et s’appellent « universités ».

Les classements internationaux, généralement fondés sur la production scientifique dans des domaines sélectionnés (ceux pour lesquels il existe des bases de données mondiales), renforcent cette idée. Ils font croire qu’il est possible de grimper sur l’échelle du classement, en recrutant les bonnes personnes (si possible quelques prix Nobel) et en construisant des laboratoires tout neufs dans des disciplines stratégiques.

Les classements ont été durement critiqués, notamment par les universités et les pays qui estimaient qu’ils n’étaient pas à la place qui leur revenait. Il y aurait beaucoup à dire sur les classements, mais le point principal est qu’ils échouent à rendre compte de la diversité. Les universités diffèrent par leurs structures, leurs objectifs, leur organisation, leurs modes de financement, en fonction de leur histoire, leur localisation, leur environnement, les régulations nationales parmi de nombreux facteurs. Elles ne sont pas comme des hôtels qui peuvent être comparés sur une échelle commune et classés avec un système d’étoiles pour aider les voyageurs en mal de logement.

Le second poisson-pilote dont il faut se méfier dérive de l’idée précédente d’un monde académique plat. Les universités sont rentrées dans la mer des Sirènes, autrement dit le royaume des « bonnes pratiques ». D’après cette idéologie, qui a été largement diffusée pour les entreprises et les gouvernements locaux il y a deux décennies, un ensemble d’instruments ou d’outils est disponible et enrichi par l’expérience des uns et des autres. Les universités peuvent emprunter dans la caisse à outils les instruments qui leur conviennent.

Il y a, par exemple, des instruments pour le financement de la recherche, la promotion des résultats, la collecte de fonds, la vie de campus ou la création de réseaux d’anciens. Chaque université peut créer sa propre combinaison d’instruments pour traiter ses problèmes et en attendre les meilleurs résultats. Dans les réunions internationales, on est souvent frappé de constater combien toutes les universités semblent faire la même chose au même moment.

Certains critiques ont pointé les risques du gouvernement par les instruments, précisément le fait que les responsabilités politiques des institutions et les dimensions sociales des instruments sont occultées. Les outils se justifient par leur efficacité, sans considération pour leur dimension sociale ou leur signification politique. Bien que les universités aient beaucoup à apprendre les unes des autres, chacune devrait définir sa stratégie et fixer son cap en fonction de son identité, de ses moyens et des attentes de ses étudiants et de son personnel. Copier des « modèles de réussite » n’est sans doute pas la meilleure solution.

Le marteloire

Tondo e quadro, par Andrea Bianco, 1436. Andrea Bianco/Wikimedia

Sur les cartes anciennes, les lignes de rhumb dessinent une sorte de toile d’araignée sur les océans, appelée aussi marteloire. Ces lignes étaient utilisées par les marins pour déterminer les caps d’un port à un autre quand ils ne disposaient pas des instruments pour faire le point avec précision.

Dans l’état actuel des relations inter universitaires, de nombreuses lignes de rhumb se dessinent qui constituent les réseaux internationaux. Certains de ces réseaux sont anciens, comme le réseau des universités pontificales. D’autres sont récents et mondiaux comme le Worldwide university network, qui met l’accent sur la recherche et l’idée que ses membres appartiennent à un club select. D’autres réseaux sont commerciaux, comme le groupe Laureate, qui compte près de 90 institutions membres et a été capable de recruter l’ancien président du Mexique comme conseiller spécial. D’autres réseaux existent en tant qu’associations promouvant certains intérêts spécifiques.

Les réseaux sont la marque de l’internationalisation. Ils rendent possible l’installation d’échanges privilégiés dans le monde des universités, qui n’est plus organisé par les frontières nationales ou les grandes divisions géopolitiques. Comme l’anglais est devenu la lingua franca de l’échange académique et que les grandes divisions Est Ouest et Nord Sud ne sont plus infranchissables, la coopération peut se faire dans toutes les directions. Les réseaux canalisent les flux d’échange étudiants et de professeurs dans des directions privilégiées et ordonnent les coopérations académiques.

Comme nous l’apprend l’étude des réseaux, ces derniers sont des instruments d’inclusion, mais aussi d’exclusion. Les universités globales sont reconnaissables au fait qu’elles appartiennent ou pilotent des réseaux globaux. D’un autre côté, les petites institutions de pays moins visibles se battent pour faire partie de ces clubs. Même si plusieurs réseaux globaux comprennent des universités des pays en développement, il subsiste un écart important entre Nord et Sud.

Les îles fortunées

L’internationalisation des universités renvoie à un vieux problème : la capacité à se connecter aux dynamiques globales sans perdre la diversité. Beaucoup a été écrit sur ce sujet à propos de l’économie mondiale et aux tensions entre les lieux et la mondialisation. Certaines caractéristiques de la science mondiale, comme les prix Nobel ou les facteurs d’impact, tendent à promouvoir une situation dans laquelle le gagnant emporte tout.

Les institutions d’éducation supérieure devraient se méfier de cette tendance et assumer leur diversité. Il n’y a pas qu’une seule île au trésor, celle où les étudiants reçoivent la meilleure éducation et les chercheurs la reconnaissance et les salaires les plus élevés, comme le héros de David Lodge, Morris Zapp qui aspire à être le professeur le mieux payé de son domaine.

Il y a plusieurs îles fortunées, où l’écosystème local a produit une intéressante variété de conditions d’apprentissage. L’internationalisation donne aux étudiants et aux chercheurs la possibilité de se rendre dans les localisations les plus appropriées pour leur créativité. Ils ne trouveront pas partout les mêmes conditions de travail, mais ils trouveront plus d’une stimulation.

L’internationalisation de l’enseignement supérieur ne vise pas à nous transporter dans des endroits semblables à nos lieux d’origine, mais à nous mettre face à des situations différentes qui peuvent remettre en question ce que nous croyons acquis. Nous acceptons généralement l’idée que l’enseignement supérieur est lié à l’innovation, mais nul ne sait exactement comment l’innovation se produit. La plupart des travaux académiques sur l’innovation porte sur d’autres aspects comme la diffusion, le financement ou les politiques publiques, mais on sait mal comme une innovation arrive.

La seule hypothèse raisonnable est que l’innovation se produit face à l’adversité, lorsqu’un problème doit être surmonté. C’est pourquoi il est important de placer les étudiants et les chercheurs dans des situations diverses qui le mettent au défi et de les familiariser avec différentes façons de penser. De mon point de vue, faciliter l’accès et promouvoir la diversité devrait être la boussole des stratégies d’internationalisation. Alors, levons l’ancre et hissons les voiles !