De l’impossible solidarité en milieu libéral

Vers de « nouvelles solidarités » ? Maxually/Visual Hunt, CC BY-NC

Dans son ouvrage maladroitement intitulé Révolution, Emmanuel Macron, alors en campagne pour l’élection présidentielle, cherchait à exprimer sa position sur le difficile équilibre entre liberté – ou plutôt sa version macronienne de la libération – et la solidarité :

« Je crois profondément à une société du choix, c’est-à-dire libérée des blocages de tous ordres, d’une organisation obsolète, et dans laquelle chacun pourrait décider de sa vie. Mais, sans solidarités, cette société tomberait dans la dislocation, l’exclusion, la violence – la liberté de choisir sa vie serait réservée aux plus forts, et non aux plus faibles » (p. 177).

On sent bien dans cette vision une approche libérale qui, dès les pages suivantes, dénonce une égalité qui se fonderait sur l’uniformité et appelle l’État à devenir un

« “investisseur social”, qui considère les individus non pas selon ce qu’ils sont, mais selon ce qu’ils peuvent devenir et apporter à la société ».

On note au passage l’absence du terme citoyen et le registre lexical managérial qui font la marque de fabrique du nouveau président français : un libéralisme mâtiné d’entrepreneuriat.

Retour sur le néo-libéralisme

Capitalism & freedom.

Le tournant néolibéral des années 1980 porté par Margaret Thatcher et Ronald Reagan compte d’innombrables sources dans la philosophie et les sciences politiques, mais à l’époque son manifeste le plus récent et le plus clair était l’ouvrage de Milton Friedman Capitalisme et liberté publié en 1962.

Il y dessinait une vision du monde et de la société qui deviendra plus une idéologie : le libéralisme (la traduction de l’anglais liberalism pose ici problème car il signifie en fait plutôt libertarianisme – le projet politique libertarien – qu’on traduit parfois par ultra-libéral, et plus récemment, néo-libéral).

Friedman annonçait un monde qui ne devrait fonctionner qu’autour d’une seule et unique valeur : la liberté. Toute limite à la liberté (de penser, mais aussi d’agir, d’échanger et donc d’entreprendre) serait un pas inacceptable vers la tyrannie et le totalitarisme. D’où l’appellation de libertarien.

Relire Milton Friedman

Si Milton Friedman a été utilisé de manière abusive pour justifier de vastes programmes de privatisation (un bon libertarien dirait évidemment plutôt « libéralisation » puisque toute activité sociale non soumise aux lois du marché est par essence emprisonnée…) et défendre les pratiques de certaines multinationales, sa pensée est subtile et mérite d’être relue.

Dans sa perspective, la société n’existe pas, ou presque pas :

« Pour l’homme libre, le pays est une collection d’individus qui le compose, pas quelque chose au-dessus ou au-delà de lui » (pp. 1-2).

Il rêve d’une société réellement libertarienne qui

« consisterait d’un ensemble de foyers indépendants, une collection de Robinson Crusoé en quelque sorte » (p. 13).

Dans l’idéologie libérale, il n’y a pas de corps social, pas de culture au sens anthropologique du terme, et donc finalement, pas de société. Et cela a des conséquences lourdes…

Et la solidarité ?

La solidarité renvoie fondamentalement à un lien entre une unité et un ensemble auquel elle appartient. En effet, son étymologie latine, in solidum, une expression juridique signifiant « pour le tout ». On ne peut donc être solidaire que dans une adhésion à quelque chose auquel on appartient, à un corps social.

Ce dernier peut être local et circonscrit – une famille, un village, les employés d’une entreprise – ou vaste et ouvert – un pays, une profession, une classe sociale. En mécanique et en physique, être solidaire renvoie à l’idée d’être attaché, de bouger avec, de faire partie de quelque chose.

Nous ne pouvons être solidaires les uns des autres que dans la mesure où nous avons le sentiment de faire partie d’un collectif, voire d’une collectivité : faire bouger un individu, c’est devoir faire face au mouvement de tout le corps dont il est solidaire.

Les corps sociaux

Quand les corps sociaux sont institutionnalisés, la solidarité s’opère a priori, elle préexiste à l’individu. En naissant ou en rejoignant un collectif, on faisait alors spontanément et évidemment corps, sans nécessairement de contrat ou de démarche réflexive. D’où la puissance de l’idée de solidarité de classe dans la pensée marxiste.

La bourgeoisie, vue comme communauté hautement institutionnalisée et concentrée, ferait aisément preuve de solidarité, là où la classe des prolétaires, par nature plus étendue et diffuse, peinerait à faire corps. Là encore, la solidarité s’opère fondamentalement en s’articulant à la notion de corps, d’un solide auquel on se rattache.

Zygmunt Bauman.

Les travaux sur les mouvements sociaux et la rébellion ont montré l’importance du sentiment de corps sur la structure des réactions collectives. Ainsi, dans une étude publiée en 2012, John T. Jost et ses collègues ont montré qu’un déficit d’identification au collectif (in-group identification) était corrélatif de contestations non perturbatrices (nondisruptive protest) lors d’un rejet d’une situation injuste. Sans sentiment de corps, la solidarité est mise à mal, et la contestation est affaiblie…

De la liberté à la « société liquide »

Dans sa critique de la modernité, Zygmunt Bauman dénonce la perturbation de l’équilibre qui existait entre sécurité (physique et nationale, mais aussi sociale) et liberté qui est tombé dans une idéologie de la seconde au détriment de la première. Dans ce qu’il nomme la « société liquide », la seule et unique référence est l’individu (et sa liberté) et on assiste à une dévalorisation progressive des structures sociales collectivement et historiquement construites.

Le néo-libéralisme et la société de consommation placent chacun d’entre nous à ses choix individuels qui définissent son identité, renvoyant les idées de classe ou de société dans l’ombre, voire les détruisant. Bauman nous avertit que

« le culte de l’éphémère et les projets à court terme favorisent le règne de la concurrence au détriment de la solidarité et transforment les citoyens en chasseurs ou, pis, en gibier. Ainsi, le présent liquide favorise l’émergence d’individus peureux, hantés par la crainte de l’insécurité ».

Nouvelles solidarités ?

On pourra certes arguer que nous sommes simplement face à une évolution des formes de solidarité.

« Ce n’est pas la fin de la solidarité, c’est au contraire le renouveau de la solidarité. » (Emmanuel Macron, « Révolution », p. 178).

On peut aussi les étudier en détail. Mais elles sont, elles aussi, devenues liquides : plus localisées et plus concentrées, plus éphémères aussi. La dissolution des corps sociaux et l’apologie de l’individu et de sa liberté qui caractérisent la société libérale, et donc liquide, rendent la solidarité plus rare, plus précaire.

Certes, cela rend les réactions collectives plus belles et plus précieuses, mais ne nous laissons pas obnubiler par leur beauté au point d’oublier les évolutions du contexte dans lequel elles se déploient.


Cet article est publié en partenariat avec la revue L’Édition de l’Université Paris-Saclay.

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