Débat : Réforme du bac, compétences, méthode Singapour, formation des enseignants… tout est question d’évaluation

Pour une évaluation plus humaine et plus systémique. Anthony P Buce/VisualHunt, CC BY

L’évolution du système éducatif français est indéniable et rapide. Les usages du numérique, les méthodes d’enseignement, l’introduction des compétences sont régulièrement mis sur le devant de la scène éducative. La pléthore de réformes apparaît parfois contradictoire, non cohérente et produit une fracture avec l’approche disciplinaire historique auxquels les enseignants sont habitués.

Quelques résistances aux changements sont assez significatives :

  • résistance aux EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) pourtant efficaces pour donner du sens aux apprentissages et induire une approche problème. Le résultat en est leur quasi-suppression ;

  • résistance aux CAPES-AGREG bi-disciplinaires comme Maths-Physique, alors que la France est une exception internationale qui a normalisé les concours physique-chimie et histoire-géographie ;

  • résistance à l’approche par les compétences, pas seulement d’un point de vue idéologique, mais basé aussi sur des lieux communs : la compétence serait un concept mou, difficilement évaluable « sérieusement », c’est-à-dire en temps limité par un examen sur table, comme les connaissances disciplinaires ;

  • résistance à envisager des alternatives à la note, à la moyenne.

sortir de la moyenne.

Sacro-sainte approche disciplinaire

La formation des enseignants du secondaire reste disciplinaire, c’est-à-dire basée sur des corpus de connaissances organisées par matière. Une option au concours du CAPES ou de l’agrégation (lettres classiques-lettres modernes), physique ou chimie) produit des enseignants qui, souvent, se revendiquent d’une des deux disciplines et se disent incapables d’enseigner une matière voisine.

Très récemment, on a pu constater une focalisation sur l’organisation des enseignements : grand oral et contrôle continu au bac dictée quotidienne, calcul mental, utilisation de la méthode Singapour qui plonge ses racines dans des méthodes utilisées il y a plus d’un demi-siècle : les bûchettes pour les longueurs, surfaces, volumes ; les problèmes de la vie courante et le bachotage.

Heureusement, la très vendeuse « innovation pédagogique » basée principalement sur l’application d’outils numériques connus à des techniques pédagogiques connues, commence à être remise à sa place : le bilan initialement triomphaliste des MOOCs est remis en cause.

À titre d’exemple, la classe inversée est resituée : elle a toujours existé par la préparation bibliographique des cours par les étudiants, demandée par les enseignants.

« Classiques » vs « pédagogistes », débats sans fin

J’invite tous les enseignants à lire l’ouvrage de Durkheim (L’évolution pédagogique en France, PUF), ils y trouveront une critique et des propositions d’une actualité inquiétante, mais formulées au début du XXe siècle.

En effet, le projet initial des ESPE, qui devaient être un lieu d’échange entre formateurs et enseignants de tous horizons est redevenu disciplinaire, même si quelques thématiques sociétales transversales doivent y être abordées selon l’Arrêté du 27 août 2013 fixant le cadre national des formations dispensées au sein des masters « métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation » (JORF n°0200 du 29 août 2013 page 14627 texte n° 48).

Les « classiques » et les « pédagogistes » glosent et s’écharpent sur l’organisation de l’enseignement, le respect des disciplines, les méthodes, en s’appuyant sur des concepts et des analyses souvent purement théoriques, voire des images d’Épinal d’un âge d’or qui n’a jamais existé, où tout le monde savait lire, écrire, compter, raisonner parfaitement pour les uns et où personne ne savait enseigner pour les autres. On s’attache aux connaissances de la matière que l’on oppose aux compétences, notamment transversales, dont on ne veut pas entendre parler.

corrections.

Entrer dans la culture de l’évaluation

Cependant, le concept de compétence apporte des éléments de réflexion sur le lien étroit entre évaluation et apprentissage. Évaluer une compétence c’est mesurer la possibilité qu’a l’élève ou l’étudiant de mobiliser ses connaissances et savoir-faire pour résoudre un problème concret, souvent mal posé, et à distance du moment d’apprentissage.

L’évaluation est rarement évoquée dans les réformes, bien qu’elle soit fondamentale, puisqu’elle conditionne l’apprentissage, la motivation et l’orientation des élèves et des étudiants. Elle n’est pas mentionnée dans l’Arrêté du 27 août 2013. Sur le terrain, on y consacre quelques heures au maximum dans les formations dispensées dans les ESPE.

L’évaluation serait-elle naturelle, évidente voire marginale ? La remise en cause des notes ne doit-elle rester qu’un enjeu politique ? Nous sommes arrivés à un tournant, où l’évaluation, parent pauvre des formations d’enseignants, doit entrer dans la culture, quelle que soit la discipline. L’évaluation des élèves et des étudiants est l’unique moyen de valoriser et de soutenir l’apprentissage, dans une démarche positive (bienveillante ?), à condition de l’extraire d’un rôle purement sommatif.

Une formation efficace et en profondeur des enseignants et formateurs à la docimologie (sciences des examens, concours et notation) est nécessaire, du primaire au supérieur, surtout si on cherche à en faire un outil indissociable de progrès dans la discipline enseignée. La relativité des notations, l’élaboration de barèmes explicites, les effets de halo et Pygmalion, l’élaboration d’un questionnaire, la théorie du cygne noir, les différents types d’évaluation, la constante macabre… devraient constituer un pilier pour toutes les formations d’enseignants avec de nombreuses mises en pratique, tout au long de leur parcours didactique et pédagogique.

Des évaluations avec une part d’humanité et de vision systémique

Il faut changer la dogmatique vision de la moyenne sacralisée, basée sur des évaluations en temps limité sur table, organisées à la fin d’un chapitre. Développons les outils d’apprentissage en profondeur. Intégrer toutes les compétences enrichit à la fois la démarche pédagogique et la prise en compte des élèves et des étudiants dans la complexité de leur humanité. Les points de présentation, d’orthographe, dans toutes les matières doivent s’accompagner d’une remédiation organisée pour être utiles.

Évaluons sérieusement, c’est-à-dire en y introduisant une part d’humanité et de vision systémique. Et puis, servons-nous de cette véritable culture de l’évaluation pour évaluer les projets, les enseignements, les dispositifs pédagogiques en prenant en compte l’adaptation aux publics, les progrès de la connaissance, les évolutions sociétales, économiques et politiques.

Évaluer c’est également un moyen d’amélioration de nos pratiques car des indicateurs de leur efficacité sont riches en information, indisponibles autrement. La culture de l’évaluation disciplinaire et transdisciplinaire pourrait-elle briser les résistances au changement ?