Décrypter le « langage non verbal » des politiques, cette pseudo-science

Le sacro-saint geste… Quinn Dombrowski/Fickr, CC BY-SA

Le décryptage du « langage non verbal » constitue une lubie médiatique qui a le vent en poupe en période électorale. L’inaltérable Jacques Séguéla vient de confier doctement à L’Express « qu’un débat, c’est 70 % de faciès, 15 % de gestuelle et 15 % de discours » ; tout un programme, 36 ans après la « Force tranquille » mitterrandienne !

Les simili-théories promettant de « lire les gestes d’autrui » marquent en tout cas une inquiétante éclipse de la parole politique, et un désaveu terrible de celle-ci.

À chaque débat et meeting politique, ses chroniqueurs et ses décrypteurs

Nicolas Sarkozy en 2007. Guillaume Paumier/Flickr, CC BY-SA

Nicolas Sarkozy était un « bon client » pour les « gestuologues » de toute obédience. Mais la relève est assurée, avec un Macron tour à tour « gaullien » et « christique ». À côté de ceux qui glosent ses propos, des analystes à la petite semaine se font maintenant fort de « décrypter sa gestualité », qui en dirait plus que ses discours.

Bras ouverts, doigts pointés, menton volontaire, tout cela nous dévoilerait les pensées secrètes et dispositions cachées de notre présidentiable en puissance. Ces oracles s’attachent aussi aux autres candidats ; quant aux récentes élections américaines, elles ont donné à ces analyses comportementalistes leur pleine démesure.

La gestualité politique, fille de la chiromonie athénienne, est un serpent de mer sémantique. Comment si un geste, à lui seul, révélait des intentions dissimulées et dévoilait une nature profonde. Ce comportementalisme niais a pourtant ses adeptes. La parole politique est-elle tellement dévaluée que lorsque nos élus s’expriment, il importerait de « couper le son » et de se concentrer sur leur gestualité ? En tout cas, bien des candidats ont leurs « coachs gestuels » qui leur enseignent comment se tenir, quelles postures adopter à la tribune pour prétendument emporter les suffrages…

Mais « l’obsession gestuelle » a aussi contaminé l’entreprise, via la formation en communication, le recrutement et le coaching. S’autoproclamant best-sellers, la farine éditoriale « morpho-gestuelle », « synergologique » ou la drolatique « grammaire gestuelle » (du regretté Joseph Messinger) rencontrent leurs publics. Ceux-ci, dépourvus du capital académique nécessaire pour déceler la faiblesse méthodologique et les incohérences multiples de cette prose, la lisent comme des « horoscopes relationnels », y cherchant des trucs et des ficelles pour « mieux communiquer », et être plus efficaces en présence d’autrui.

Donald Trump en février 2017. Gage Skidmore/Flickr, CC BY-SA

Car la promesse se situe là : prendre l’ascendant sur nos interlocuteurs, les mettre à nu en « lisant leur non-verbal à livre ouvert ». Leur fonds de commerce ne se niche-t-il pas dans les rapports sociaux à enjeux, la politique, la séduction, le recrutement, la négociation commerciale ? À écouter ces gourous, les paroles mentiraient presque toujours, et le corps nous trahirait sans cesse.

D’où la sournoise prise de contrôle d’autrui sous-jacente, via les trucs donnés pour être « impactant » au bureau et mieux draguer au bar du coin. Demain, serons-nous tous coupables à un moment ou à un autre du délit de « sale geste », qui verra le pouce des recruteurs se baisser, parce que nous aurons eu le malheur de croiser les bras ou de ne pas sourire ?

De l’obsession de la « lisibilité » des gestes à l’éclipse de la parole…

Promues par la « quête de sens », l’exigence de lisibilité et la frénésie du « décryptage » de bien des médias, ces pseudosciences brouillent les cartes de la scientificité, détournant les codes rhétoriques académiques, revendiquant le statut de la haute théorie, tout en se vendant en marque déposée, sites dédiés et attachées de presse à la clé. Et jamais aucun gage n’est donné à l’Université, qui est pourtant l’instance de production et de légitimation de la science.

Ces nouveaux « gourous relationnels » n’ont cure des mille subtilités symboliques qui constituent une relation, patiemment étudiées par des générations de chercheurs. Les pseudo-théoriciens du décodage du non-verbal brandissent l’universalité des émotions et la lisibilité infaillible de la gestualité comme des fétiches à grelots, pour asséner leurs assommantes « découvertes » sur des relations décontextualisées et privées du sens des mots.

Plus de secret, plus de zones d’ombre, ni doute ni hésitations, tout est « écrit » dans la posture et sur le visage. Fillon a cillé, il est coupable ! Dans la série américaine Lie to Me, Tim Roth alias Cal Lightman fait embastiller des suspects pour moins que ça. Et on ressort la tarte la crème des « 7 % de sens seulement à allouer à la parole » !

Examiner ces « chiromancies de la gestualité » avec une grille un tout soit peu rigoureuse amène à percevoir une incroyable série de carences méthodologiques, disqualifiant de facto leur prétention théorique. Ainsi, les gestes, fétichisés ad nauseam, y sont détachés du texte et du contexte. Exeunt le texte, et le contexte de production du sens. Les ouvrages de la prétentieuse « synergologie » montrent des bonhommes en pâte à modeler se grattant la nuque et croisant jambes et bras. Et de cela, on devrait tirer des lois universelles !

Ignorantes du champ théorique qu’elles se piquent d’étudier, les pseudosciences du non verbal fétichisent Paul Ekman (le père des « émotions universelles ») tout en n’accordant aucune valeur aux gestes conventionnels et culturels ; être plus modeste et scrupuleux préempterait une part du business…

Jean-Luc Mélenchon. Pierre-Selim/Flickr, CC BY-SA

De même, ces pesantes « grammaires gestuelles » corrèlent gestes et émotions sans que les études et expérimentations administrant la preuve de tout cela ne soient jamais citées. On a l’impression que des lapins sont tirés de chapeaux. Un geste, une mimique correspondent à un sens univoque, et silence dans les rangs ! Macron brandit le poing, quel homme ! Mélenchon fronce les sourcils, il est pugnace… Relents de physiognomonie…

Une terrible guerre froide relationnelle…

En filigrane de ces « simili-théories », on perçoit une « démoralisation » des rapports sociaux, qui deviennent un jeu de dupes, un poker menteur, une guerre froide relationnelle. Alors que la toute-puissance octroyée par ces pseudosciences exprime surtout l’impuissance de ceux qui sont contraints d’utiliser ces « horoscopes » pour tenter de trouver du sens aux relations, et un peu d’assurance dans celles-ci.

Signe (ou symptôme) des temps, tout cela marque l’entrée en force des postulats du libéralisme dans les relations. Pour tous ces obsédés gestuels, celles-ci se doivent d’être rentables, efficaces, transparentes, grâce à ce décodage systématique qui n’aboutit qu’à décerveler les rapports humains, les « désociologiser » et à les déritualiser.

Éclipse de la pensée critique, et avènement, avec ces « gourous relationnels » d’un nouvel obscurantisme. En attendant, soyons attentifs aux discours et aux programmes – c’est-à-dire à l’essentiel – et arrêtons de fétichiser la gestualité politique, chausse-trappe interprétative et vraie voie démagogique…


Dernier ouvrage : Enquête sur le business de la communication non verbale. Une analyse critique des pseudosciences du « langage corporel, EMS, 2017.

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