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Des produits d’hygiène doux, extra-doux, ultra-doux… mais avec agents irritants

Boules de coton. Shutterstock

Des produits d’hygiène doux, extra-doux, ultra-doux… mais avec agents irritants

Boules de coton. Shutterstock

Dans le domaine des cosmétiques destinés à l’hygiène du corps et des cheveux, la notion de douceur est un argument marketing de poids. Les shampooings, en particulier, témoignent d’une inventivité linguistique déconcertante visant à rassurer le consommateur quant à la tolérance optimale obtenue avec ce produit qui peut être d’usage quotidien. Si les produits destinés au corps sont le plus souvent « doux », les shampooings sont, quant à eux, extra-doux, ou mieux, ultra-doux… On ne peut s’empêcher de penser au sketch de Coluche ironisant sur une lessive lavant plus blanc que blanc.

Dans l’esprit du public, pourtant, l’apposition de ces mentions constitue un repère permettant un choix éclairé. Nul doute, un produit « ultra-doux » doit être beaucoup plus doux qu’un produit présenté sobrement comme étant « doux ». Est-il possible de formuler un produit « plus doux que doux » ? Nous nous proposons de répondre aujourd’hui à cette question, en détaillant, à la loupe, les compositions des produits présents dans nos salles de bain.

Les tensioactifs, ingrédients de base

Les dentifrices contiennent des tensioactifs. Wikipédia, CC BY-SA

Les tensioactifs sont des matières premières que l’on trouve très couramment dans les cosmétiques. Ils sont incorporés aussi bien dans les émulsions (crèmes de jour, fonds de teint, mascaras, BB crèmes…), que dans les suspensions (masques, pâtes dentifrices…) afin de stabiliser les formules et de permettre leur tenue dans le temps. Ces tensioactifs constituent, en outre, la base des produits nettoyants (visage, corps, cheveux), quelle que soit la forme sous laquelle ils se présentent (solutions, gels, mousses, laits…). Ils représentent alors environ 50 % de la formule.

Ces tensioactifs présentent autant de dénominations que d’applications… On parlera d’agents de surface, d’émulsionnants, de surfactants ou de surfactifs pour les anglophones… Le terme « tensioactif » sera préféré car il témoigne du mode d’action de cette matière première qui est capable d’abaisser la tension interfaciale entre eau et corps gras, permettant à la fois de stabiliser les émulsions (par formation de globules de l’une des phases dans l’autre) et d’assurer une fonction de nettoyage. Cette dernière fonction est mise à profit aussi bien dans les lessives que dans les cosmétiques destinés à l’hygiène.

Quatre familles chimiques

Les tensioactifs appartiennent selon leur nature chimique à l’une ou l’autre des quatre familles que sont :

  • Les tensioactifs anioniques (l’anion libéré en solution aqueuse est plus volumineux que le reste de la molécule).

  • Les tensioactifs cationiques (le cation libéré en solution aqueuse est plus volumineux que le reste de la molécule).

  • Les tensioactifs amphotères (selon le pH de la préparation, c’est-à-dire son caractère plus ou moins acide ou plus ou moins alcalin, la partie la plus volumineuse de la molécule sera un anion ou bien un cation).

  • Les tensioactifs non ioniques (molécules ne libérant ni anion ni cation en solution aqueuse).

Chaque molécule est caractérisée par une valeur dite de HLB (Hydrophile – Lipophile Balance) qui rend compte de sa capacité à orienter les émulsions dans un sens ou un autre (H/E ou E/H). La notion de détergence (propriété permettant la dissolution des graisses et l’élimination des salissures présentes à la surface de la peau dans le cas des cosmétiques) est reliée à des valeurs de HLB élevées. Plus un produit est détergent, plus il sera efficace d’un point de vue de sa capacité de nettoyage… Et plus il sera irritant.

Détergence, effet moussant et caractère irritant vont de pair. Il est donc logique que de manière intuitive l’on associe la mousse à la notion de propreté. L’on occulte toutefois le caractère irritant associé. Celui-ci n’est pas à redouter dans la grande majorité des cas. Mais il faudra l’éviter chez les sujets atopiques (personnes susceptibles de développer des allergies cutanées), à peaux réactives…

Les moins irritants sont…

Les tensioactifs non ioniques (les esters de sorbitanne polyoxyéthylénés ou non, les esters de sucre, les éthers d’alcools aliphatiques et de macrocogols type laureth, céteth, stéareth, cétéareth, oleth…) et amphotères (bétaïnes) sont sur la première marche du podium. En effet, ils sont très peu irritants. On a imputé, pendant un certain temps, un caractère allergisant à la cocamidopropyl bétaïne. Au fil du temps, on s’est rendu compte que cette matière première était hors de cause. La molécule allergisante est en réalité une impureté dont on vérifie désormais l’absence.

Les tensioactifs anioniques (alkyléther sulfates type lauryl sulfate de sodium et laureth sulfate de sodium, savons type stéarate de sodium…) possèdent un caractère irritant contrasté. Le lauryl sulfate de sodium (LSS) est un irritant notoire utilisé comme molécule de référence lorsque l’on souhaite étudier, par comparaison, le caractère irritant de telle ou telle molécule. Il est donc logique de s’abstenir de l’incorporer dans quelque cosmétique que ce soit. Le changement de cation (l’ion sodium remplacé par l’ion ammonium pour former un lauryl sulfate d’ammonium, molécule favorite des cosmétiques biologiques) ne change en rien le caractère irritant du tensioactif. L’éthoxylation de l’alcool laurique permet de diminuer le caractère irritant du LSS. Côté savon, ce tensioactif utilisé depuis des millénaires possède un caractère délipidant et irritant bien connu des sujets à peau sensible.

Enfin les tensioactifs cationiques de première génération (chlorure ou bromure de cétyl pyridinium ou de cétrimonium…) s’inscrivent également dans la catégorie des tensioactifs irritants. Mais ces tensioactifs désormais évités en tant qu’émulsionnants, sont redécouverts à l’heure actuelle du fait de leurs propriétés antimicrobiennes. Pour faire face aux nombreuses polémiques visant les conservateurs, les laboratoires optent pour ces « conservateurs déguisés » et en incorporent même dans des solutions micellaires destinées aux peaux sensibles ou aux bébés !

Savon jasmin et lait de coco… Pas plus doux pour autant. Publicdomainpictures

Des ingrédients d’une « douceur » toute relative

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’on constate, à la lecture des listes d’ingrédients des cosmétiques revendiquant une notion de « douceur », la présence de tensioactifs à caractère irritant (LSS, laureth sulfate de sodium et autres irritants s’affichent en tête de liste des ingrédients). On trouve même des laits nettoyants « garantis sans savons » en renfermant tout de même. Ces produits « sans savon » sont très difficiles à obtenir dans la mesure où les corps gras de la phase lipophile de l’émulsion sont saponifiés, dans la grande majorité des cas, par une base telle que la soude, la potasse ou la triéthanolamine. Quelques sociétés jouent, cependant, le jeu et proposent des formules à base de dérivés bétaïques et/ou d’esters de sucre.

Retenons que les termes « doux », « extra-doux » et « ultra-doux » ne sont, à l’heure actuelle, que des arguments marketing n’entraînant aucune restriction d’emploi de tensioactifs reconnus comme irritants. Gardons-nous toutefois de sombrer dans les extrêmes (telles ces adeptes du « No Poo » qui, par peur des tensioactifs, ne se lavent plus les cheveux qu’à l’eau claire) et rappelons que, pour la plupart d’entre nous, ces composés irritants ne posent pas de problème particulier. Restent les populations les plus sensibles, les sujets à peaux atopiques ou réactives qui nécessitent l’usage de formules irréprochables et pour lesquels il serait bon de clarifier la situation.