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Développement durable : comment les entreprises passent des idées au terrain

Les objectifs du développement durable identifiés par l’ONU… Comment les mettre en œuvre ? UN Ukraine/Flickr

Développement durable : comment les entreprises passent des idées au terrain

Ce texte est publié dans le cadre du Concours Étudiants et Jeunes Chercheurs de La Fabrique de l'Industrie. L'auteure, Heloïse Berkowitz, en était finaliste dans la catégorie « article ».


Les entreprises ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre le réchauffement climatique et ses effets dévastateurs. Encore faut-il qu’elles modifient leurs pratiques en profondeur. C’est tout l’enjeu de la « transition » des industries vers un développement plus durable.

Diverses approches existent aujourd’hui pour caractériser cette transition.

En économie, l’une de ces approches consiste à étudier les externalités négatives que génèrent les pratiques du secteur privé sur l’environnement, le but étant d’internaliser leur coût. En gestion, la responsabilité sociale de l’entreprise est analysée au niveau de la firme individuelle. Il s’agit alors d’une stratégie qui permet de construire un avantage concurrentiel. En sciences politiques, ce sont les institutions et la régulation qui sont considérées comme le principal vecteur de changement.

Un autre aspect, assez peu étudié, concerne l’action collective entre firmes en matière de développement durable. Cette action collective s’appuie notamment sur les méta-organisations. Il s’agit d’organisations d’organisations, à l’image des associations professionnelles ou des groupes multi-parties prenantes ; on peut citer à titre d’exemple Financement Participatif France, la Fabrique de l’Industrie ou encore la FNEGE (Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises).

Présentation de l’association Financement Participatif France (FPF, 2017).

Ces coopérations volontaires transforment bel et bien les pratiques des entreprises individuelles, en favorisant par exemple l’adoption et la diffusion de standards ou en participant à la construction de la réglementation sectorielle.

Mais les effets de cette action collective étant sous-estimés, la perception des entreprises dans le domaine du développement durable se trouve souvent réduite au statut de pollueurs qu’il convient de réguler de manière de plus en plus contraignante. Ou encore, les firmes n’apparaissent que comme des acteurs opportunistes qui se servent du développement durable pour accroître leurs profits sans véritablement changer leurs pratiques – c’est le célèbre greenwashing.

Or cette perception biaisée affaiblit le potentiel du rôle collectif des firmes comme agents d’une transition vers le développement durable.

De l’idée au terrain

Une autre approche de cette transition est pourtant possible. Elle consiste à étudier les formes de gouvernance coopérative sectorielle pour le développement durable et leurs effets sur les pratiques des entreprises individuelles.

Dans une étude publiée en septembre 2015, nous avons ainsi analysé l’appartenance d’une firme du secteur pétrolier à des méta-organisations ; le but était d’observer comment le développement durable, en tant qu’idée abstraite et globale, peut produire par un enchaînement de mécanismes des transformations concrètes et locales au niveau de la firme elle-même.

L’idée de développement durable – telle que promue par les institutions internationales comme l’ONU – est discutée et mise en œuvre collectivement grâce aux méta-organisations. Il s’agit par, exemple, du UN Global Compact, une méta-organisation internationale dédiée à la transition vers le développement durable ; elle rassemble tous types de secteurs et comprend des membres de la société civile.

Il peut aussi s’agir de méta-organisations sectorielles comme l’IPIECA (spécialisée dans les questions environnementales dans le secteur pétrolier) ou intersectorielles, comme la Global Business Initiative for Human Rights qui traite de problèmes de droit de l’homme au sein de différents secteurs industriels.

Dans cette étude de cas, la firme pétrolière (en tant que membre de méta-organisations) se trouve impliquée en déléguant des collaborateurs issus de différentes directions ou services concernés par le développement durable.

Ces collaborateurs dialoguent avec leurs homologues, même lorsqu’il s’agit de concurrents. Ils échangent des informations, des signaux faibles et développent collectivement des bonnes pratiques, dans une forme de « coopétition » (qui combine les avantages de la coopération et de la compétition). Ils retransmettent ensuite ces informations et guides à des comités internes à la firme.

Puis les comités pilotent et coordonnent l’application des principes de développement durable à travers une directive à l’échelle du groupe. Ils mettent aussi en place des dispositifs locaux et opérationnels ; à l’image du community liaison officer, interface entre la filiale et les communautés locales. Ces community liaison officers peuvent jouer un rôle de sensibilisation aux risques (sismiques, par exemple), se faire le relais de plaintes vis-à-vis de la l’organisation ou encore encadrer le recrutement local.

Afin de surveiller les progrès en matière de développement durable, la firme procède à de multiples reporting au niveau de ses filiales ; elle communique ensuite sur ses activités en matière de responsabilité sociale auprès des méta-organisations dont elle est membre et à qui elle doit rendre des comptes.

Les vertus et les limites du collectif

Dans cette étude, le développement durable apparaît comme une doctrine imprécise qui suit une chaîne de mécanismes pour devenir efficace en s’incarnant dans les pratiques des firmes.

Cette chaîne de mécanismes de gestion va du chaînon le plus global (les instances internationales) au chaînon le plus local et opérationnel (le dispositif de community liaison officer dans les filiales). C’est ainsi que l’idée de développement durable s’incarne sur le terrain.

Cette chaîne a toutefois pour conséquence d’augmenter, pour les acteurs, la complexité organisationnelle : multiplication des méta-organisations, des comités internes aux firmes, des standards et des obligations de reporting, des indicateurs de performance extrafinancière, des injonctions des diverses parties prenantes…

Dans cette situation, l’effort d’organisation semble produire de la désorganisation, à la fois interne et externe. Celle-ci est susceptible de renforcer les situations d’hypocrisie organisationnelle ou de découplage (qui désigne le décalage entre le discours d’une organisation et ses actions). Ainsi, la volonté de cadrage par les industries paraît s’accompagner presque inévitablement de multiples débordements.

Les enjeux du développement durable appellent des solutions collectives de la part des industries. Ces solutions passent par la gouvernance sectorielle et les méta-organisations. Pourtant, en cherchant à répondre à ces enjeux en s’organisant collectivement, les firmes se retrouvent confrontées à des effets non anticipés de complexité.

Il devient alors difficile de distinguer ce qui relève de la sur-organisation ou de la désorganisation.. Mais ce chaos organisationnel est sans doute le préalable à la transition des industries vers la réalisation de ce que l’ONU a identifié comme les 17 objectifs de développement durable à atteindre dans les prochaines décennies. De nouvelles formes de gouvernance par les méta-organisations sont ainsi à inventer afin de faciliter cette transition.

Dans le secteur de l’économie collaborative, Financement Participatif France constitue ainsi un cas d’école dont pourraient s’inspirer bien d’autres secteurs. Afin de prendre en compte des intérêts sociétaux plus larges, cette méta-organisation a accueilli un déontologue ainsi qu’un organe de représentation des parties prenantes qui prend part aux décisions.

C’est dans ces nouveaux formats que des pistes de gouvernance de la transition vers le développement durable sont à explorer et à développer.