Dix ans après les émeutes de 2005, les manuels scolaires se tournent vers l’avenir

Une exhibition sur la longue histoire de la France en Algérie. Philippe Wojazer/Reuters

Dix ans après les émeutes de 2005, de nombreuses interrogations subsistent sur les progrès accomplis depuis la France et le monde entier ont été confrontés à des images de véhicules brûlés, de jungle urbaine et d’une jeunesse livrée à elle-même.

À l’époque, de nombreux commentaires à l’étranger avaient décrit les émeutes comme symptomatiques du malaise français, avec des communautés marginalisées dans les banlieues. La plupart des évaluations récentes concluent que les choses n’ont pas vraiment changé depuis. À la suite des attentats du 13 novembre, certains cas de radicalisation sont aujourd’hui attribués à cette marginalisation.

Ce que l’on oublie facilement, c’est que les émeutes de 2005 s’inscrivaient dans un débat plus large sur la manière dont la France se souvient et enseigne son héritage colonial aux enfants, et qui a depuis conduit à une réécriture des manuels scolaires.

Le point culminant de ce débat sur la « mémoire coloniale » a eu lieu la même année, quand une nouvelle loi « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés » avait suscité une vive controverse.

La loi illustrait la relation complexe de la France avec son passé colonial. Elle était le résultat du lobbying intense d’associations de rapatries et surtout d’associations pieds-noirs. Depuis les années 1960, des associations politiques affiliées aux pieds-noirs avaient mené une lutte acharnée afin d’obtenir des réparations de l’État français. Dans un premier temps, ces réparations s’inscrivaient dans une logique de compensation matérielle pour les biens que ces hommes et femmes avaient perdus en Algérie afin de faciliter leur intégration dans la société hexagonale. À partir des années 1970, ces demandes de réparations se concentraient sur l’aspect mémoriel : la reconnaissance du rôle positif de la colonisation française.

Voitures en feu durant les émeutes de novembre 2005 à Nanterre. Franck Prevel/Reuters

La loi de 2005 était l’aboutissement de ce combat. Elle témoignait de la reconnaissance de la France aux pieds-noirs, par le biais d’aides financières, mais surtout la construction de monuments et des dédommagements accordés aux membres de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), les terroristes anti-indépendantistes qui avaient été « contraints » à l’exil politique dans les années 1960. D’abord passée totalement inaperçu, la loi a fait l’objet de critiques contestant l’article quatre, qui demandait aux programmes scolaires de reconnaître « le rôle positif de la présence française outre-mer » et du colonialisme français.

Chirac cède

L’opposition à cet article a pris de l’ampleur en quelques mois, notamment en raison des efforts d’historiens et de syndicats enseignants, mais le mouvement a pris une tout autre dimension après les émeutes de novembre. À la fin du mois, l’Assemblée nationale s’est réunie pour débattre de la loi, sous les feux des projecteurs, mais les députés de centre-gauche ont échoué à faire abroger l’article controversé.

Jacques Chirac, avec le président Abdelaziz Bouteflika, lors d’une visite d’État en Algérie en mars 2003. STR/Reuters

Les responsables politiques discutaient soudain de l’histoire coloniale avec une animosité habituellement réservée aux questions d’actualité. La presse disséquait le « bilan » de l’empire colonial français et de ses héritiers, le racisme et la discrimination. Le plus grand changement découlait du fait que le travail de mémoire sur le colonialisme devenait politiquement pertinent.

En fin de compte, le président de l’époque, Jacques Chirac, a choisi de mettre un terme aux débats et de limiter la gêne suscitée dans les rangs du gouvernement de droite. À la fin du mois de janvier 2006, dans une décision hautement controversée, il a ordonné au Conseil constitutionnel de contourner le Parlement et d’abroger l’article quatre.

Ce débat a éclairé, comme nul autre, le statut de l’histoire coloniale dans les écoles françaises. Dans les années 1960, elle était présentée sous un jour résolument positif. Depuis les années 1980, l’étude du passé colonial de la France était inscrite au programme, mais elle était fortement marginalisée.

Au début des années 2000, une équipe de chercheurs basée a Versailles a mené une étude approfondie sur la manière dont les « sujets sensibles » étaient enseignés à l’école. Ils en ont conclu que, trop souvent, les professeurs de collège et de lycée n’avaient pas les connaissances nécessaires pour donner des cours sur des sujets comme la guerre d’Algérie, et préféraient donc les éluder.

Mise à jour des manuels scolaires

Peu après la controverse de 2005, le gouvernement a commencé à réfléchir à la modernisation des programmes afin d’accorder une plus large place à l’histoire coloniale. Depuis, des historiens, des enseignants et des associations ont permis d’améliorer l’approche des établissements scolaires vis-à-vis de cette histoire.

Le grand changement est survenu en 2011, avec la publication d’une série de nouveaux manuels consacrés à la guerre d’Algérie et à la traite négrière. Aujourd’hui, le programme de terminale comprend même un module obligatoire sur les « mémoires de la guerre d’Algérie ».

Le problème des manuels scolaires – et de l’enseignement de l’Histoire – est extrêmement délicat, du fait du rôle traditionnellement assigné à l’école dans la constitution de l’identité républicaine. Pourtant, l’inclusion du passé colonial de la France dans les programmes n’a pas donné naissance à un nouveau discours national, plus ouvert et débarrassé des problèmes de la discrimination et du racisme, qui n’ont fait qu’empirer depuis les émeutes.

Ceci est dû en partie à des soucis de mise en œuvre. Selon des sondages récents menés par le nouveau Musée de l’histoire de l’immigration au Palais de la Porte dorée, les enseignants ont toujours du mal avec les nouveaux programmes d’histoire. Surtout dans les classes multiethniques des banlieues, où même les professeurs les mieux intentionnés ont souvent l’impression de ne pas disposer des outils nécessaires pour évoquer le passé colonial violent de la France face aux descendants de ceux qui en ont été les victimes.

En fin de compte, les programmes qui portent un regard critique sur l’histoire ne sont qu’une première étape dans la création d’une France véritablement inclusive. Après tout, ces élèves vivront un jour dans une société où le débat virulent sur la mémoire du colonialisme n’a pas encore modifié les contrôles aux faciès, la discrimination au marche du travail ou dans le logement.

_Traduit par Bamiyan Shiff pour Fast for Word

This article was originally published in English