Du pétrole sur vos cheveux… Quelle bonne idée !

Chez le coiffeur. jackmac34/Pixabay

Le pétrole, produit cosmétique ? Ne soyez pas étonné. À la fin du XIXe siècle, comme nous le racontons sur notre blog, l’industrie cosmétique naissante décide d’employer cette matière première pour un usage capillaire, entre autres.

La maison Clarks, fondée à cette époque et dont la devise est « Bien faire et laisser dire » commercialise un grand nombre de produits que l’on dit alors « de beauté ». Pour les produits capillaires, les dérivés de pétrole sont mis à l’honneur dans les produits destinés à contrer la chute des cheveux. « L’ammoniac-Pétrole de Clarks » (à 6 francs l’unité) et « le pétrole Clarks » (vendu au demi-litre à 11 francs et au litre à 20 francs) sont deux cosmétiques qui peuvent être associés entre eux, pour le plus grand bien des cheveux de leurs utilisateurs ! Dans le Nouveau bréviaire de la beauté édité par la marque en 1912, un certain nombre de conseils sont donnés aux chapitres « La chute des cheveux » et « La calvitie » :

« Si la chevelure est grasse et épaisse, nettoyez-vous bien la tête et les cheveux chaque semaine avec l’Ammoniac-Pétrole Clarks qui laisse les cheveux flous et vaporeux et facilite l’ondulation. »

Ce produit est le seul autorisé en cas de chute de cheveux prématurée. Les shampooings classiques (pour l’époque) formulés à l’aide de savon sont formellement interdits et sont considérés comme une « hérésie ». Le pétrole Clarks, tonique et hygiénique, assure une double fonction : nettoyage et beauté de la chevelure. Le Régénérateur Clarks « à base d’alcools de France saturés de parfums » qui « ne graisse ni ne poisse les cheveux » peut être mélangé à parts égales avec de l’huile d’amandes douces ou de l’huile de vaseline (qui, pour le coup, graisse et poisse !) afin de réaliser une brillantine maison. Comme quoi, les cosmétiques réalisés par le consommateur lui-même ne datent pas d’hier et certaines sociétés n’hésitaient pas, déjà, à inciter leur clientèle à tenter des expériences cosmétiques.

La saga de pétrole Hahn

En 1885, dans le même esprit, un pharmacien genevois, Charles Hahn, fabrique, dans sa préparatoire, une lotion capillaire telle qu’il en existe tant d’autres sur le marché. Elle est à base de pétrole ; l’inventeur utilise son nom, la lotion pétrole Hahn est née ! Comme ses confrères, le pharmacien utilise un parfumage intense ; son choix s’arrête sur un mélange d’agrumes. En 1896, le Lyonnais François Vibert s’empare du concept et lance la fabrication en France du pétrole Hahn. Quelques années plus tard, de très belles publicités vont vanter les mérites de ce produit de beauté. François Vibert y proclame la supériorité de son produit sur les autres : « Refuser les imitations ».

L’Illustration, 9 fevrier 1918. Wikimedia

Des femmes aux chevelures exubérantes font la promotion de ce produit qui prévient la chute. Des hommes prennent le relais. « La femme et l’homme élégants ont grand soin de leur chevelure. » Tous approuvent cette lotion miracle qui présente l’avantage de traiter les pellicules (on ne sait pas vraiment par quel mode d’action), d’éviter la chute des cheveux (là encore, le mécanisme d’action n’est pas clair), de faciliter le coiffage et l’ondulation. Un produit 3-en-1, en quelque sorte…

En 1938, dans la collection « Recueils des recettes rationnelles », un ingénieur chimiste du nom de Jacques Michel se plaît à détailler les « pétroles pour la chevelure ». Le pétrole « lampant » est mélangé à de l’huile de ricin, de la vaseline, de l’alcool à 90°, de l’essence de lavande ou de bergamote (formule de Ferville) ; à de l’eau distillée, des terpènes de citron et d’orange (formule de Gattefossé) ; à de l’alcool à 90°, de l’essence de citronnelle, de l’huile de ricin (formule allemande issue de la revue Pharmazeutische Zeitung). Qu’est-ce que le pétrole lampant ? « C’est un liquide incolore obtenu en traitant par l’acide sulfurique et par la soude, les portions du pétrole brut passées à la distillation entre 130° et 180°. » Selon les traitements subis par le pétrole brut, on obtient différentes matières premières d’intérêt pharmaceutique : la paraffine, la paraffine liquide, la vaseline.

Pétrole et cosmétiques au XIXe siècle n’ont pas toujours fait bon ménage. La revue britannique The Lancet se fit l’écho de quelques mésaventures dont certaines eurent, malheureusement, une issue tragique. En août 1897, par exemple, est relaté le cas d’une femme, Mrs. Samuelson, morte des suites de brûlures infligées par une préparation capillaire à base d’éther de pétrole, une fraction de pétrole très volatile et extrêmement inflammable. Une étincelle, une déflagration… un coiffeur malchanceux provoque le décès de sa cliente, par pure ignorance des caractéristiques physiques du produit qu’il manipule en toute innocence.

Shampoings inflammables

Après cet accident, une enquête menée auprès de 38 coiffeurs londoniens permit de se rendre compte de la popularité des cosmétiques au pétrole. Un tiers des coiffeurs (exclusivement des établissements français) en utilisaient. L’accident entraîna la fermeture de dix établissements. Deux coiffeurs firent remarquer que les femmes ne reculaient devant rien lorsqu’il s’agit de leur beauté ; en effet, l’accident dramatique s’était traduit, chez eux, par une augmentation de la demande de shampooings au pétrole ! Afin d’éviter de nouveaux accidents, un étiquetage de la composition des cosmétiques ainsi que des précautions d’emploi furent diffusés.

En 1910, une nouvelle publication met en garde contre les dangers des shampooings à base de pétrole. L’emploi d’éther de pétrole pour le nettoyage et le séchage rapide des cheveux dans les salons de coiffure est pointé du doigt comme la source d’accidents à répétition. Les shampooings à base de savons, additionnés éventuellement d’alcool, doivent être privilégiés. « Que l’on n’argumente pas en disant que l’emploi du pétrole permet de gagner du temps et donc d’augmenter le profit, la sécurité doit primer. » Le tétrachlorure de carbone, utilisé en remplacement de l’éther de pétrole, n’est guère plus sympathique. Appliqué aux clientes, il engendre des pertes de conscience qui durent affoler plus d’un coiffeur pour dames.

Publication du Lancet en 1910. The Lancet

Pétrole Hahn dans le Journal de Tintin

Alors que les pétroles Clarks sont oubliés depuis longtemps, le pétrole Hahn continue sa carrière : il s’est toujours trouvé quelqu’un d’intéressé par le rachat de la marque depuis ses débuts. Question d’occupation du terrain médiatique : les publicités se succèdent sans discontinuer depuis 1899. Dans les années 1960, le pétrole Hahn apparaît même dans le Journal de Tintin. Il participe discrètement, mais visiblement, à la vie de la famille Cokalane. Le placement de produit est efficace ; les enfants participent même à des concours organisés par la marque. Père, grand-père… n’ont plus qu’à se frictionner avec le produit mythique.

Une lotion contre l’alopécie. bykst/Pixabay

Question de geste : les années 1980–1990 voient les publicités télévisuelles se succéder. La lotion biphasée, colorée en vert, est remuée à intervalles de temps réguliers. Les hommes qui souffrent d’alopécie ou simplement la craignent sont ciblés. Agitez Orangina pour mettre la pulpe en suspension, agitez Pétrole Hahn pour mettre le pétrole (ou ses dérivés) en suspension !

En 2017, Pétrole Hahn, c’est de l’eau, de l’alcool, un dérivé de pétrole (qui ne risquera pas de vous faire passer de vie à trépas comme dans les temps héroïques), des parfums, de la vitamine B, un colorant vert pour le charme. Alors que le site de la marque affirme « Aujourd’hui encore, sa formule reste rigoureusement secrète », nous ne pouvons que nous inscrire en faux. La liste des ingrédients figure sur l’emballage par obligation réglementaire ! En regardant un flacon de lotion (il est transparent), on distingue une couche verte lipophile (composée du dérivé de pétrole et du colorant vert) et une couche transparente aqueuse (composée d’eau et d’alcool). Les yeux renseignent sur les proportions relatives de chaque ingrédient, le nez donne des informations sur les molécules parfumantes. Quant à sa composition, la voilà : aqua, alcohol denat, C11-13 isoparaffin, limonene, citrus aurantium dulcis peel oil, citrus aurantium bergamia peel oil, citrus limon peel oil, panthenyl ethyl ether, sodium chloride, linalool, citral, panthenol, camphor, chlorophyllin-copper complex (CI 75810), BHT, geraniol.

Une solution très alcoolisée, des parfums photosensibilisants… une préparation qui n’aime pas le soleil donc. À utiliser avec précaution aux beaux jours, surtout chez des sujets ayant tendance à la calvitie (il s’agit pourtant de la population ciblée) et donc pour lesquels les cheveux déficients ne constituent plus un système de protection efficace vis-à-vis des UV.

En conclusion, les dérivés de pétrole dans les cosmétiques sont plutôt une bonne idée. Attention, toutefois, aux ingrédients associés !

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