Du ring au kiosque : un champion de boxe vu par la presse des années 1930

Marcel Thil. carte dédicacée.

Dans l’entre-deux-guerres, la consommation de spectacles sportifs prend une ampleur inédite. Des stades sont créés ou rénovés pour accueillir les foules se pressant à des compétitions qui bénéficient d’une couverture médiatique de plus en plus importante dans la presse spécialisée comme généraliste et finissent même par être commentées en direct à la radio. Certains sportifs qui enchaînent les succès dans des disciplines populaires deviennent ainsi des vedettes, surtout et précocement les cyclistes et les boxeurs.

Ainsi le combat opposant le Français Georges Carpentier à l’Étatsunien Jack Dempsey, le 2 juillet 1921 à Jersey City, est-il connu comme le premier événement sportif hors-norme d’après-guerre, un duel de symboles, voire de héros, représentant leurs nations, suivi avec fébrilité sur les deux rives de l’Atlantique, qui tourne à l’avantage du second.

Je vais m’intéresser ici au traitement médiatique d’un autre boxeur français qui a marqué l’Entre-deux-guerres, bien que l’on s’en souvienne moins aujourd’hui, Marcel Thil. Il a notamment conservé pendant cinq ans le titre de champion du monde des poids moyens, de 1932 à 1937. Pour cela, j’utiliserai des photographies et articles de Match-l’Intran, l’un des deux grands magazines illustrés omnisports de l’époque, supplément hebdomadaire du quotidien du soir L’Intransigeant.

La révélation

Le 23 octobre 1928, un article de Robert Bré présente celui qui est alors l’étoile montante de la boxe française. Titré par le nom du boxeur qualifié d’une épithète homérique, « Marcel Thil aux poings de fer », l’article débute par une description physique : « Jeune gars blond aux paisibles yeux bleus, aux cheveux follets et rares, au sourire tranquille, à la carrure puissante », puis insiste sur le comportement mesuré de Thil à la suite de son récent titre de champion de France : « La gloire qui venait l’aguicher le trouva calme, averti de la vanité de ses sourires. », et estime qu’« [il] est sans doute notre meilleur « produit » depuis la guerre, ne se prend pas pour un champion. »

La révélation. Match-l’Intran, Author provided

En dessous de cet article, la photographie de Marcel Thil en surimpression (une tradition à la septième page de Match pendant les premières années du magazine) montre le boxeur de manière classique en position de garde, on devine le poing ganté devant son torse de trois quarts, diaphanes. Les traits du visage, au centre de la page, sont plus détaillés, le boxeur en pose ne regarde pas l’objectif, il a des yeux décidés, concentrés aussi, illustrant le portrait dressé par Bré dans l’article d’un boxeur appliqué et travailleur.

Photographier et caricaturer un vainqueur (et un perdant)

Quatre ans plus tard, le 1er mars 1932, quelques mois avant de devenir champion du monde, retrouvons un Thil victorieux sur cette page en partie consacrée à sa victoire contre l’afro-américain Tarante en 1932.

La photographie en haut à gauche de la page, un peu découpée par la mention de la rubrique et le titre de l’article, est la seule concernant ce match. Elle est prise sous un angle intéressant et original en contre-plongée, l’appareil est au ras du sol du ring, le photographe capture les boxeurs comme deux colosses, montre l’engagement des corps dans le combat depuis le positionnement des jambes jusqu’aux torses au contact.

Thil, le géant calme. Match-l’Intran, Author provided

Le moment choisi illustre le résultat final, Thil, à droite, a pris le dessus sur son adversaire avec son dernier crochet, son corps est droit, tandis que celui de Tarante est courbé, comme maté ; et la maquette audacieuse de cette page surligne ce rapport de force. La photographie est découpée d’un côté en une courbe suivant celle du dos de l’Étatsunien et de l’autre en une ligne droite verticale suivant le corps dressé et dominateur du Français – on peut remarquer d’ailleurs que le choix de renverser cette photographie en diagonale fait de Thil, penché sur Tarante, le seul élément vertical.

À droite, deux caricatures de Pellos, le dessinateur attitré de Match durant toute la décennie, illustrent le combat. Celle qui se trouve dans le prolongement de la photographie principale est particulièrement intéressante, car elle en est le miroir, avec le dos de Tarante encore plus courbé, dominé par un Marcel Thil penché sur son adversaire qu’il écrase somme toute placidement, en géant tranquille – pour l’effet comique, la tête est devenue un punching-ball à ressort, ses traits férocement caricaturés de manière classique selon les stéréotypes de races alors très répandus, avec des lèvres proéminentes.

Blanc et noir

Profils superposés. Match-l’Intran

Pour enchaîner sur ce thème, voici la une d’un numéro paru à la fin de la même année, le 1er novembre 1932. Le montage photographique place côte à côte le profil de Marcel Thil, au premier plan, et celui de Len Johnson, son prochain adversaire, au second plan. La légende associée est intéressante : « Profils de boxeurs : le mulâtre Len Johnson, aux lèvres épaisses ; notre champion Marcel Thil, au masque énergique et romain. » Au-delà de la différence de qualificatif entre les deux adversaires, l’un associé à ses exploits, l’autre à ses origines, il est intéressant d’analyser ce qui est décrit.

Chez le premier, selon le stéréotype de race déjà vu dans le cas précédent, les « lèvres épaisses » sont la caractéristique physique retenue – un principe d’essentialisation caractéristique du racisme. Chez le second, c’est tout son « masque », son visage entier qui est mis en avant, et qualifié d’« énergique et romain », contrastant volontairement avec la description de Johnson ; là encore, la hiérarchisation physique dénote une vision racisée qui en dit long sur les représentations de l’époque.

Le champion et son challenger

Thil Le challenger. Match-l’Intran, Author provided

Champion du monde et champion d’Europe, Marcel Thil est un homme à battre dans les années 1930.

Sur cette couverture du numéro de Match daté du 27 février 1934, légendée « le champion et son challenger, Marcel Thil et Ignacio Ara », les deux boxeurs ont pris la pose, leurs corps se découpent sur fond blanc, ce qui met en valeur les éléments sombres des photographies. Thil regarde l’objectif, ses poings nus serrés devant ses reins, taches blanches devant son torse sombre, il est un peu penché en avant, sa jambe gauche en avant.

Le Français est au premier plan, Ara est placé derrière dans le montage, un de ses coudes est caché par Thil. Un effet de perspective met en valeur le Français, tandis que tout le corps d’Ara est visible, comme diminué, plus petit, par rapport à Thil qui prend plus de place et que la feuille coupe aux genoux. Le corps d’Ara est en quelque sorte un négatif de son adversaire : sa peau est beaucoup plus blanche, notamment ses pectoraux, mais ses vêtements sont d’un noir brillant : le short, les chaussures et surtout des gants de boxe, placés en position offensive, le poing gauche décoché : ce choix des photographies souligne qu’Ara est en position de challenger, qu’il revient à l’Espagnol d’ébranler le champion actuel.

Pater familias

Dans les journaux sportifs, déjà à l’époque, les grandes vedettes sont souvent l’objet de reportages s’intéressant à leur vie privée. Dans l’exemple ici présenté, Jean de Lascoumettes vient rencontrer Thil en janvier 1931 chez lui. Le journaliste raconte que le boxeur, pour renforcer son poing gauche défaillant ces derniers temps, a travaillé dans un chantier de bois de chauffage et effectue toutes sortes de travaux et de bricolages chez lui, comme la construction d’un garage, « sous le regard admiratif de sa charmante femme ». Le journaliste conclut son article : « Une vie calme, sérieuse, sévère et gaie pourtant, en famille. »

Thil, Le mari et le bricoleur. Match-l’Intran, Author provided

Dans un autre numéro de l’hebdomadaire (18 décembre 1934), des journalistes interrogent Mme Georgette Thil sur son mari et la manière dont elle le soutient – son épouse est un atout particulier pour sa carrière car c’est aussi une sportive, versée dans la pratique de l’athlétisme et du football entre autres. Marcel Thil lui-même est interrogé avec d’autres vedettes dans l’article « Que souhaitez-vous à vos enfants ? » (en l’occurrence sa fille Dany), publié quelques pages avant dans le même Match. C’est classique, dans cette période de faible actualité sportive à l’approche de Noël, de publier de nombreux articles s’intéressant aux familles et aux loisirs des sportifs appréciés par le lectorat.

Ce cas est classique, la vedette sportive qui triomphe est présentée comme un exemple dans les journaux, à coups de portraits dithyrambiques. Le lecteur est invité à admirer Thil au travers de ses exploits sportifs, et à certains moments le journaliste dévoile aussi les coulisses de la vie morale et bien ordonnée de celui-ci : sa femme a un rôle de premier soutien et est indispensable dans ce succès, sa jeune famille est bien organisée et est le socle solide de ses performances sportives. Ce discours moral montre la voie à suivre pour les jeunes Français, chaque sportif triomphant dans sa discipline est un phare dont il faut suivre la flamme, on souligne que pratique sportive et vie bien ordonnée sont liées.

Selon des discours prééminents dans l’Entre-deux-guerres, la « race française » est en déclin, moral comme physique, elle est en voie de dévirilisation, et il faut la revivifier notamment dans l’optique des guerres à venir. Les résultats sportifs globalement en berne sont comme un baromètre de cette dégénérescence, et les champions sportifs présentés comme des exemples à suivre ; on essaie de comprendre ce qui, dans leur préparation, leur entraînement, leur mentalité, les élève au-dessus de leurs concurrents.

Si ces inquiétudes et leur conséquence, à savoir une politique étatique des sports de plus en plus importante au cours de la période – ont peu à peu quitté le débat public après la Seconde Guerre mondiale, le vedettariat des sportifs n’a pas faibli, et atteint des dimensions exceptionnelles aujourd’hui, motivées notamment par des raisons économiques. J’évoquais en introduction le « combat du siècle » entre Carpentier et Dempsey élevés en symboles de leurs nations, la puissance européenne en reconstruction et la puissance américaine émergente ; le dernier match de boxe en date médiatisé sous ce nom, qui opposait Floyd Mayweather et Conor McGregor le 26 août 2017 à Las Vegas a généré 600 millions de dollars, devenant le deuxième événement sportif d’une journée le plus rémunérateur de l’histoire.