Éclaircissants et dépigmentants, attention aux ingrédients

Un salon en Afrique. Paul Scott/Flickr, CC BY-SA

La recherche du teint « pur », sans imperfections visibles occupe indifféremment Européennes, Asiatiques et Africaines. C’est un must pour les coquettes qui s’appliquent à conserver le teint le plus naturel possible. Les produits de maquillage dits « nude » s’inscrivent dans cette logique.

Rien d’étonnant, alors, qu’Européennes et Asiatiques soient friandes de cosmétiques éclaircissants. Les produits disponibles sur ce marché répondent à la réglementation en vigueur, même si, en pratique, quelques arrangements avec la législation peuvent être observés. Les Africaines se tournent, quant à elles, vers des solutions plus radicales, et plus dangereuses : elles utilisent des principes actifs médicamenteux détournés de leur indication et incorporés dans des « cosmétiques » qui, du coup, ne le sont pas d’un point de vue réglementaire. Ces produits illicites sont pourtant en vente libre dans de nombreuses boutiques ethniques.

Ces « cosmétiques » appliqués sur la peau ont un effet de dépigmentation. Qu’on la désigne sous le nom de « khessal » (au Sénégal), « tcha-tcho » (Mali) ou « ambi » (Gabon), la dépigmentation est très pratiquée en Afrique subsaharienne (25 à 67 % des femmes résidant en zones urbaines sont concernées). Mais la France métropolitaine est également concernée (20 % des femmes à peau noire y ont recours). Schématiquement, on peut affirmer qu’une molécule dépigmentante efficace ne peut être dénuée de toxicité. Le législateur l’a bien compris, le consommateur nettement moins…

Quels sont les actifs utilisés dans les produits éclaircissants ?

Dans le but d’éclaircir sa peau, on peut procéder de différentes façons. On cherchera, par exemple, à éliminer les couches épidermiques superficielles pigmentées à l’aide d’actifs exfoliants. Pour cela, on utilise les acides de fruit (acide glycolique, mandélique, citrique…). Leur effet kératolytique, c’est-à-dire susceptible d’entraîner un phénomène de desquamation, est proportionnel à la dose que l’on emploie. Il est bon de rappeler que les préparations à base d’acide de fruits présentent un pH très acide et qu’elles peuvent donc entraîner des phénomènes d’irritation. On peut regretter que ces produits ne soient pas réglementés en termes de limite d’emploi.

Face à ce vide réglementaire, on compte sur la prudence des industriels. Mais au fil du temps, on se rend compte qu’ils sont devenus de plus en plus hardis. Utilisés à 10 % dans les années 1990 (l’âge d’or de l’utilisation des acides de fruit), il n’est pas inhabituel de les voir incorporés, aujourd’hui, à 20 % ou plus dans certains cosmétiques.

L’acide salicylique constitue une autre possibilité pour dépigmenter la peau. Cet ingrédient est réglementé (on le trouve sur la liste des conservateurs autorisés dans les cosmétiques en Europe et sur la liste des substances à usage restreint) : il faut garder à l’esprit que l’usage de préparations fortement dosées en acide salicylique peut conduire à des intoxications aiguës. Ceci peut survenir, par exemple, avec des préparations dosées à 6 % (interdites par la réglementation en vigueur) appliquées sur une surface corporelle de l’ordre de 40 %. La littérature scientifique rapporte 25 cas d’intoxications (dont 4 décès) de 1966 à nos jours.

Comment agit l’acide salicylique ? Il permet de diminuer la cohésion des cellules cutanées superficielles, les cornéocytes, et de réduire l’épaisseur de l’épiderme en diminuant la capacité des cellules à se multiplier. Il est donc traditionnellement utilisé en dermatologie (préparations contenant des pourcentages en acide salicylique allant de 10 à 40 %) pour traiter les pathologies cornées telles que les cors et les durillons. En cosmétologie, les pourcentages sont bien moindres, mais restent efficaces. Une étude datant de 2005 fait état d’un effet kératolytique de l’acide salicylique à partir d’un pourcentage de 2 % (acceptable dans le domaine cosmétique).

Mais la grande majorité des actifs éclaircissants agissent en interférant avec le processus de mélanogenèse, processus de formation des mélanines, les pigments responsables de la coloration de la peau. En empêchant d’une façon ou d’une autre la synthèse des mélanines, on éclaircit, théoriquement, la peau. Si beaucoup de ces actifs sont efficaces in vitro, ils le sont beaucoup moins in vivo. Parmi tous les composés destinés à éclaircir la peau, on trouve tout d’abord des dérivés de vitamine C présents dans divers extraits végétaux : ce sont des agents « réducteurs », capables de bloquer la chaîne d’oxydation conduisant à la transformation d’un acide aminé, la tyrosine, en mélanine.

On a aussi à disposition des molécules qui inhibent l’action de la tyrosinase, l’enzyme-clé du processus de mélanogenèse. L’arbutine est également un ingrédient à signaler. Cette molécule libère in situ de l’hydroquinone, une substance pourtant interdite en cosmétologie. Autre actif, l’acide azélaïque. Il est produit naturellement par un champignon, Malassezia furfur. Son activité inhibitrice de la tyrosinase se traduit par l’apparition de taches claires sur la peau des sujets atteints d’une mycose appelée le Pityriasis versicolor. Une étude _in vivo _réalisée en 1991 démontre l’équivalence, en termes de résultats, entre des préparations comportant 20 % d’acide azélaïque et celles formulées à l’aide de 4 % d’hydroquinone. On peut donc considérer l’acide azélaïque comme l’un des actifs éclaircissants parmi les plus efficaces.

Une molécule de rétinol. CC BY

Autre curiosité réglementaire, le rétinol (vitamine A). Celui-ci est susceptible d’être oxydé au niveau cutané en rétinaldéhyde, puis en acide rétinoïque. On observe une augmentation du processus de renouvellement cellulaire et, par là même, d’une élimination plus rapide des couches ternes de l’épiderme. Notons que l’acide rétinoïque ou trétinoïne est un principe actif fréquemment prescrit en cas d’acné mais interdit dans les cosmétiques. Il est, en effet, susceptible d’engendrer des malformations embryonnaires ce qui exclut son usage à des fins esthétiques.

Ingrédients illicites

Dérivés du mercure, hydroquinone (molécule évoquée précédemment et interdite pour un usage cutané en cosmétologie depuis mars 2000 du fait de son caractère toxique pour les mélanocytes), corticoïdes (principes actifs réservés au domaine médical), peroxyde d’hydrogène (à des concentrations excluant un usage cosmétique)… Tous ces ingrédients dangereux sont la base de préparations dépigmentantes illicites susceptibles d’être retrouvées sur le marché.

Isabelle Mananga, créatrice de l’association Label Beauté Noire, est à l’origine de la prise de conscience des dégâts occasionnés par ce type de produits. C’est à son instigation qu’ont été organisées par la mairie de Paris des campagnes contre la dépigmentation. Malgré ces campagnes à destination des utilisatrices, le problème reste entier dans la mesure où il est toujours possible de se procurer, très facilement sur notre territoire, des préparations illicites.

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