Élections sénatoriales du 24 septembre 2017 : la République en panne

Gérard Larcher, le président (LR) du Sénat, conserve confortablement son fauteuil à l'issue du scrutin du 24 septembre. Lionel Bonaventure / AFP

Les résultats des sénatoriales ont été présentés à raison par les commentateurs comme un sévère échec des partisans du Président de la République. La principale raison de cet échec réside dans les objectifs extravagants que s’étaient publiquement fixés les responsables de La République en Marche, confortés par les projections farfelues publiées dans la presse (notamment celles du Monde du 25 juillet 2017, accordant de 74 à 79 sièges à LREM !).

Sur les 348 sièges que compte le Sénat, 171 ont été renouvelés, le 24 septembre dernier : en dehors d’une élection partielle en Savoie, 170 appartenaient à la série renouvelable (celle-ci inclut les départements de 37 à 66, l’ensemble des départements de la région parisienne ainsi que 14 sièges d’outre-mer et 6 des Français de l’étranger). Elle avait été renouvelée précédemment en 2011, l’autre série l’ayant été en 2014.

Sur ces 171 sièges, 35 étaient désignés au scrutin majoritaire à deux tours (dans 16 départements renouvelables à deux sièges et deux à un siège, ainsi que la partielle en Savoie) et 136 au scrutin proportionnel (130 dans 26 départements à 3 sièges et plus, et les 6 sièges des Français de l’étranger. Les 8 départements à 3 sièges avaient, quant à eux, voté au scrutin majoritaire en 2011.)

Victoire attendue mais en demi-teinte de la droite

L’essentiel du corps électoral sénatorial étant composé par les délégués des municipalités, la très large victoire de la droite LR-UDI aux municipales de mars 2014 laissait présager qu’elle allait bénéficier d’une forte progression en voix et en sièges. C’est effectivement ce qui s’est produit.

La droite LR-UDI a progressé en suffrages dans les deux tiers des 38 départements métropolitains et a gagné au total 25 sièges, passant de 73 à 98 sur les 171 renouvelables. Mais, au vu des résultats des municipales de 2014, ces résultats auraient pu être encore meilleurs, et il est probable qu’une petite fraction de son électorat potentiel est passée sur les listes de LREM ou du MoDem, comme on peut le voir dans le Maine-et-Loire, où la droite LR-UDI recule en voix par rapport à 2011 alors qu’elle a gagné la mairie d’Angers en 2014.

On doit également remarquer une très forte dispersion de voix (et de sièges) sur des listes dissidentes, ce qui illustre le discrédit des directions partisanes de droite (en particulier de LR) auprès de leurs grands électeurs. Parmi ces élus, nouveaux ou sortants, tous ne sont pas opposés à la politique du nouveau Président, en particulier à l’UDI qui bénéficie de gains appréciables.

Lourde défaite de la gauche

À gauche, la défaite est lourde. Par rapport à 2011, le recul en suffrages de la gauche est général. Le recul est de 20 points (et plus) dans 17 des 38 départements renouvelables en France métropolitaine, entre 10 et 20 points dans 17 départements et de moins de 10 points dans seulement 4 départements.

Cette hémorragie de suffrages correspond aux pertes de municipalités en 2014, mais aussi à des pertes importantes d’implantation du PS vers LREM. Le PS, qui avait eu 62 élus dans cette série en 2011 et n’en avait plus que 46 après les défections vers LREM, n’en a retrouvé que 32 le 24 septembre. Le Parti communiste, qui recule en voix par rapport à 2011 dans 9 des 12 départements où la comparaison était possible, perd encore 6 sièges passant de 16 à 10 dans cette série.

Les écologistes ne sauvent que 4 sièges (contre 10 en 2011) sur les 7 sortants. Au final, sur les 171 sièges renouvelés, la gauche (avec le PRG et les divers gauche) passe de 95 sièges en 2011 à 55 en 2017. Elle en avait encore 73 à la veille du scrutin, 22 de ses élus étant passés à LREM (21) et au MoDem (1).

LREM, des résultats décevants mais pas catastrophiques

Les résultats de La République en Marche, même s’ils sont loin des objectifs annoncés par ses responsables, ne sont pas pour autant désastreux. Tous ses sénateurs renouvelables avaient été initialement élus comme socialistes, divers gauche, ou écologistes. La base électorale de départ de LREM au Sénat provenait uniquement de la gauche de 2011. De ce fait, elle devait, elle aussi, subir pleinement les conséquences de la lourde défaite de la gauche aux municipales de 2014. De plus, la majorité de ses sortants ne s’est pas représentée. Ajoutons que tous les observateurs ont noté les effets négatifs des annonces gouvernementales sur les élus locaux (contrats aidés, taxe d’habitation).

À la recherche des résultats, le soir du 24 septembre, sur une carte interactive au siège du sénat, à Paris. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

Au final, LREM n’a pas non plus été épargnée par une certaine dispersion de suffrages, car, outre la concurrence avec le MoDem dans quatre départements, des candidats non investis ont mené des listes concurrentes (souvent classées divers gauche) aux listes officielles dans 6 départements (Indre-et-Loire, Morbihan, Puy-de-Dôme, Pyrénées-Atlantiques, Essonne (la liste vallsiste), Val-d’Oise).

En tenant compte de ces listes et de celles du MoDem, on observe que sur les 38 départements métropolitains renouvelables, la majorité présidentielle a réalisé plus de 20 % des suffrages dans 14 départements, entre 10 et 20 % dans 18 départements et moins de 10 % dans seulement 6 – ce qui n’est pas rien pour une force nouvelle. En termes de sièges, LREM (avec les DVG proches) en a obtenu 15 et le MoDem 3 (stable sur 2011). On doit observer que ce recul de 6 sièges pour LREM (15 contre 21 renouvelables) représente une perte de même proportion (29 %) que celle du PS sur ses sièges sortants (30 %, 14 sur 46).

Ainsi, si les résultats de LREM sont très loin de la percée annoncée, ils ne sont nullement catastrophiques. LREM, qui avait un socle de départ venant de la gauche de 2011, a subi les effets de la victoire de la droite aux municipales de 2014, mais a confirmé qu’elle a emporté une fraction significative de l’implantation socialiste traditionnelle tout en s’élargissant un peu à des grands électeurs de centre droit.

Les commentateurs qui ont spéculé à partir de ces résultats sur un retour du vieux monde politique, paraissant mettre en doute la pérennité du bouleversement partisan de la présidentielle et des législatives de 2017, devraient se rappeler qu’à l’issue des sénatoriales de septembre 1968, au bout de dix années de domination politique nationale, les gaullistes n’étaient toujours que le quatrième groupe au Sénat avec 12,7 % des sièges.

Bilan nul pour le Front national

Comme en 2011, le Front national n’a obtenu aucun siège, bien qu’il ait présenté des candidats dans les 38 départements métropolitains renouvelables. Il a, cependant, confirmé la progression de son implantation locale lors des municipales de 2014. Il a ainsi gagné des suffrages sur 2011 dans 30 départements sur 38, a reculé dans 6 d’entre eux et s’est stabilisé dans 2.

Vue sur l’hémicycle du Palais Luxembourg. FLLL/Wikimedia, CC BY-SA

On doit remarquer que 4 de ces reculs ou stagnations se sont produits dans les 7 départements à trois sièges qui sont passés du scrutin majoritaire en 2011 à la proportionnelle en 2017. Dans ces départements, en ne présentant qu’un candidat en 2011, le FN pouvait ajouter à ses électeurs de base quelques votes de panachage venant d’électeurs de droite, ce qui n’était plus possible à la proportionnelle. En ne prenant en compte que les départements où le mode de scrutin (majoritaire ou proportionnel) n’a pas changé depuis 2011, le FN progresse dans 9 cas sur 10 (27 sur 31)). Avec des maximums dans la Haute-Marne (6,9 %) et le Pas-de-Calais (6,7 %), il a dépassé les 4 % dans 7 départements contre un seul en 2011 (la Haute-Marne).

Des réformes constitutionnelles plus aléatoires

Au final, ces élections ont confirmé la domination de la majorité sénatoriale LR-UDI derrière son Président Gérard Larcher (LR). Elle dispose maintenant de 210 sièges (+25) sur 348, contre 107 pour la gauche (72 PS, 12 PC, 7 PRG, 4 EELV, 12 DVG), 28 pour la majorité présidentielle (23 LREM, 3 MoDem et 2 DVG), 2 FN et 1 divers.

La faiblesse de la majorité présidentielle ne signifie cependant pas que le gouvernement ne pourra pas trouver une majorité au Sénat pour faire voter ses projets. La grande majorité des élus de l’UDI lui est favorable ainsi que le PRG, une fraction importante des élus socialistes (comme l’indique la réélection dès le premier tour de Didier Guillaume à la présidence du groupe socialiste) et des divers gauche, ainsi qu’une minorité significative des élus LR, dont certains envisagent la création d’un groupe parlementaire « constructif » progouvernemental au Sénat.

Il n’en reste pas moins que ces résultats rendent plus aléatoire la voie parlementaire pour les réformes constitutionnelles annoncées par le Président de la République.