En France, une seule République et des communautés au pluriel

A Marseille, le 28 mars 2018, lors d'une « marche blanche » en mémoire de Mireille Knoll. Anne-Christine Poujoulat/AFP

C’est une cruelle séquence qui vient de se dérouler et nul ne peut la tenir pour close aujourd’hui.

En quelques jours, nous avons vu se succéder tueries terroristes dans un supermarché, assassinat d’une vieille dame avec considérations antisémites, et réactions tout aussi fortes aux deux – ce qui veut dire prise en compte de la gravité de l’antisémitisme en France et expression d’une très large solidarité avec ceux qui en sont les cibles.

L’occasion en était offerte par une « marche blanche » à laquelle appelait le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), mais son président y déclarait malvenue la participation des dirigeants du FN et de la France insoumise.

Le Front national est l’héritier d’une longue tradition française antisémite dont Marine Le Pen et plusieurs de ses proches se sont clairement éloignés, mais le parti manie toujours haine et xénophobie en privilégiant désormais Maghrébins et musulmans. Quant à la France insoumise, à titre personnel Jean‑Luc Mélenchon ne tombe certainement sous le coup d’aucune accusation d’antisémitisme, mais son parti autorise des propos douteux de la part de militants parfois très en vue. Le lapsus par lequel Jean‑Luc Mélenchon désignait l’une d’entre eux comme « antiraciste et antisémite » pouvant être pris comme un acte manqué très réussi.

Et voilà que le 30 mars encore, nous apprenons les tragiques affrontements à Gaza.

Dans le contexte français, on imagine le parti que l’on peut et que l’on ne manquera pas de tirer de cet ensemble, les dénonciations vont bon train d’un CRIF soutenant Israël et excluant ceux qui défendent les Palestiniens.

Face à pareille déferlante, garder son sang-froid est certes plus que difficile, et il importe pour y arriver de clarifier plusieurs points.

Juif, fragile et pauvre

Il faut d’abord rappeler en réponse aux appels circulant en boucle sur certains sites et réseaux sociaux que la défense des Palestiniens ne peut justifier l’assassinat d’enfants et de personnes âgées isolées, alors que certains des crimes commis ont aussi une dimension crapuleuse, fondée sur des préjugés antisémites éculés mais toujours forts. En l’occurrence, les deux vieilles dames assassinées à quelques mois d’intervalle vivaient toutes deux en HLM.

On sait que beaucoup de personnes et familles juives ont quitté certains lieux du territoire où elles vivaient depuis longtemps à cause d’actes antisémites dits « de faible intensité », notamment contre les enfants dans les écoles publiques ; les représentants du service public s’avérant incapables de trouver une réponse efficace.

D’où cette question consternante : est-ce à dire que seuls ceux qui disposent des moyens financiers suffisants peuvent se mettre un tant soit peu à l’abri, et que quand on est juif, et fragile et pauvre, il ne reste plus qu’à vivre sous la menace ?

Une « communauté » juive forgée d’une main de fer par Napoléon

Mais dans leur abrupte cruauté, ces évènements auront montré encore autre chose.

En disant leur solidarité, les politiques et les médias n’ont cessé d’invoquer l’émotion de la communauté juive. L’expression n’est pas seulement impropre, elle est lourde d’effets délétères. S’il n’y a jamais eu une communauté juive française, c’était au XIXe siècle. Et c’est le politique qui, avec la main de fer de Napoléon et un autoritarisme qu’on a peine à imaginer aujourd’hui, l’a littéralement façonnée au forceps en rassemblant des communautés très diverses.

Ce fut la création du système dit « consistorial », fortement hiérarchisé et centralisé, recevant le monopole du culte « israélite » en France. Autoritarisme, main de fer, dont il faut rappeler qu’ils ont touché aussi, mais de manière moins discriminatoire, catholiques et protestants.

La loi de 1905 libère les courants

La loi de 1905 a mis fin à cela. En affirmant d’abord que la République ne reconnaît et ne subventionne aucun culte. Et par son article 4, qui met un outil juridique – l’association dite cultuelle ou 1905 – à la disposition de fidèles libres de s’en saisir pour se rassembler comme ils le souhaitent. Par là, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, la loi libérait aussi les courants internes à des religions dont aucune ne constitue un monde homogène.

Office religieux à Rome, en hommage à Mireille Knoll, le 28 mars 2018. Andreas Solaro/AFP

Pour ce qui concerne les juifs, la première association du judaïsme libéral était créée en 1907. Certes, le système consistorial – consistoires locaux et consistoire central – demeure, mais il ne jouit plus d’aucun monopole et de nombreux autres organismes se créent, certains de taille très réduite. Alors que nombre aussi des personnes qui se sentent une appartenance au judaïsme ne donnent pas à cette appartenance un sens religieux ou seulement religieux. Libre à elles, et ceci est le cas de tous les groupes d’appartenance en France.

Si on veut parler de « communauté », il faut donc absolument le faire au pluriel – que ce soit à propos des juifs, ou des musulmans ou des protestants, des bouddhistes et de tant d’autres. Ils ont pu vouloir se doter d’organismes fédératifs, comme la Fédération protestante de France en donnait l’exemple dès 1905.

Pour les juifs, le besoin n’en a été ressenti que du fait des persécutions subies durant la Seconde Guerre mondiale. Le CRIF a été créé en 1944 et comme son nom l’indique, c’est un rassemblement d’institutions, pas toutes cultuelles. Sa représentativité est, de toute façon, relative. Il est bien sûr précieux pour les pouvoirs publics d’avoir un interlocuteur de référence, mais il y a loin de là à ce que toutes les personnes qui se considèrent comme juives en France appartiennent à l’une des institutions que fédère le CRIF, son président élu se devant d’être le porte-parole d’une diversité.

Le droit à la nuance et à la diversité des positions

Et justement, dans ce qui vient de se passer ces derniers jours dans notre pays apparaît comme jamais qu’il n’y a pas qu’une seule voix du judaïsme en France : dans les paroles admirables de Daniel Knoll, le fils de la victime, s’opposant très nettement aux limites fixées par le président du CRIF ; dans le fait aussi que lors de la marche blanche, un rabbin même ait pu être sévèrement brutalisé par les membres de la Ligue de défense juive.

Tout ceci est terrible mais au moins, cela doit servir à faire comprendre qu’il n’y a effectivement pas de communauté juive au singulier en France, comme il n’y a pas, redisons-le, de communauté musulmane au singulier. Qui songe d’ailleurs à parler de communauté pour les catholiques ?

Lorsque l’on se sent juif en France aujourd’hui, on veut ardemment demander à ses compatriotes leur solidarité contre l’antisémitisme. On veut demander aux services de l’État de prendre cet antisémitisme en considération, autrement et mieux qu’ils ne l’ont fait jusqu’ici.

Mais on peut aussi ne pas se reconnaître dans le discours du CRIF tel que le formule son président actuel, dans le lien mécaniquement établi entre protestation contre l’antisémitisme en France et prise de position concernant l’État d’Israël. Ni dans l’équivalence faite entre critique de l’existence même de cet État et critique de la politique menée par son gouvernement actuel.

Tout en témoignant d’une très grande et très légitime émotion, on peut réclamer pour les membres d’une minorité aussi le droit à la nuance et à la diversité des sensibilités, des analyses et des positions.

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