En Pologne et en Hongrie, les droits des femmes en péril

Dans les régimes antilibéraux d’Europe centrale, les femmes doivent lutter pour leurs droits. Kacper Pempel/Reuters

En Pologne, grâce à un vaste mouvement de protestation, les femmes ont réussi à éviter l’interdiction totale de l’avortement qui faisait l’objet d’une proposition de loi : rares sont les victoires des mouvements féministes en Europe centrale, mais celle-ci est de taille.

Dans tout le pays, des femmes ont fait la grève et se sont vêtues de noir, en signe de deuil pour leurs droits menacés. Il y a lieu de se réjouir que ce « lundi noir » ait porté ses fruits. Cependant, une question troublante reste en suspens.

Comment est-il possible qu’un pays membre de l’UE puisse songer à forcer des femmes à porter des enfants malformés ou à emprisonner les médecins qui pratiquent l’avortement ?

En guise de réponse, l’opposition polonaise clame que le parti au pouvoir, PiS, veut revenir au Moyen Age. Une théorie populaire mais peu satisfaisante, qui repose sur le mythe d’une histoire de la libération des femmes faite de contrecoups politiques, où les progrès constants vers l’égalité des sexes seraient interrompus par des embûches qu’il faudrait surmonter par l’action commune.

Par chance, l’action commune a fonctionné dans le cas de cette proposition de loi. Mais si les groupes progressistes ne sont pas capables de comprendre les nouveaux défis qui s’imposent en matière de droits des femmes dans les États peu libéraux d’Europe centrale, les progrès de ces droits pourraient être sérieusement compromis.

A Varsovie, les femmes protestent contre l’adoption de la proposition de loi anti-avortement. Kacper Pempel/Reuters

L’État polypore

Ces dernières années, la Hongrie et la Pologne ont vécu une série de changements institutionnels et vécu une seconde transition, de l’État libéral vers une « démocratie antilibérale ».

Car les régimes émergents de Viktor Orbán en Hongrie et de Beata Szydło en Pologne ne représentent pas une résurgence de l’autoritarisme, mais bien une nouvelle forme de gouvernance. Ce nouveau système prend racine dans les échecs de la globalisation et du néolibéralisme, qui ont créé des États faibles pour les plus forts et forts pour les plus faibles.

Pour décrire le modus operandi de ces régimes d’un nouveau genre, nous avons inventé une expression : l’État « polypore ».

Les polypores en pleine action. Cayce, CC BY

Un polypore est un champignon parasite des arbres, qui se nourrit en détruisant le bois.

A l’image des polypores, les gouvernements de Pologne et de Hongrie se nourrissent des ressources vitales de leurs prédécesseurs libéraux pour produire une structure étatique totalement dépendante de ces ressources. Ce type de gouvernement implique le phagocytage des institutions, des mécanismes et des sources de financements du projet démocratique libéral européen.

La Hongrie a offert un exemple flagrant de ce fonctionnement en 2011, avec une campagne d’affichage anti-avortement. Une campagne lancée sous la houlette d’un programme gouvernemental voué à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée et qui a été, à ce titre, financé par le programme pour l’emploi et l’innovation sociale de l’UE, ironiquement nommé… PROGRESS.

L’État polypore prive la société civile séculaire et moderne préexistante de ses ressources, au profit de sa base antilibérale, afin de la renforcer et de l’élargir. Cette année, en Pologne, le ministre de la Justice a refusé de financer plusieurs ONG dédiées à la défense des droits des femmes et des enfants. Ces fonds ont été attribués à des organisations catholiques comme Caritas.

Comme le champignon polypore qui s’en prend à des arbres en mauvaise santé, les régimes antilibéraux accèdent au pouvoir dans des contextes d’affaiblissement des normes démocratiques, endommagées par les crises financières, sécuritaires et migratoires.

En Europe centrale, après 1989, les gouvernements ont favorisé les réformes économiques et délaissé les réformes civiques et sociales. Les normes et les pratiques libérales n’ont pas pu s’enraciner dans ces sociétés. D’où une situation paradoxale : les forces antilibérales s’épanouissent à la faveur d’une révolution libérale inachevée.

Pour comprendre le succès de ces formes de gouvernement, il faut intégrer trois de leurs préceptes clés : la société civile parallèle, le récit sécuritaire et la famille.

Une société civile parallèle

Les régimes antilibéraux d’Europe cherchent à transformer l’infrastructure post-communiste au profit de la nouvelle élite au pouvoir et des ses électeurs.

La clé de cette transformation consiste à remplacer les organisations dédiées aux droits de l’homme et à la société civile par des ONG pro-gouvernementales qui soutiennent l’agenda étatique. Tandis que ces nouvelles infrastructures ressemblent à s’y méprendre aux précédentes, leur cadre d’intervention – religieux et antimoderniste – est totalement différent.

Les organisations « pro-famille » reçoivent plus de soutien de l’État en Hongrie comme en Pologne. Kacper Pempel/Reuters

En Hongrie par exemple, il existe deux ONG importantes qui se consacrent au rôle des pères dans les familles et à l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle : d’un côté, Jol-let, une ONG libérale qui existe depuis longtemps, et de l’autre, une ONG récente et conservatrice, Harom Kiralyfi. Ces derniers temps, seule cette dernière a reçu des financements pour mener à bien ses projets.

C’est ainsi que le secteur des ONG se transforme peu à peu, par la distribution de financements européens et nationaux à des groupes qui partagent l’idéologie gouvernementale au détriment des organisations progressistes qui dépendent de dons – très insuffisants – venus de l’étranger, et sont désormais incapables d’influencer la politique nationale.

Récit sécuritaire

Afin de légitimer leur rejet d’une société civile plurielle, les gouvernements antilibéraux utilisent le langage de la sécurité. Les organisations dédiées aux droits de l’homme sont décrites comme dangereuses pour la souveraineté nationale et on les dit pilotées depuis l’étranger.

Égalité des genres, société ouverte et droits des minorités sont vus comme une menace existentielle à la survie de la nation. En 2013, Orbán a commandé une enquête sur certaines ONG financées par la Norvège, dont le Roma Press Centre et Women for Women against Violence, accusées d’être des organisations d’activistes politiques « payées pour soutenir des intérêts étrangers ».

L’enquête est désormais close, mais elle a fait beaucoup de dégâts dans les ONG concernées.

Dans ce contexte, les problématiques liées aux droits de l’homme sont dépolitisées, et les groupes de plaidoyer en faveur de ces droits sont désignés comme des ennemis d’État et non plus comme des adversaires démocratiques.

Privilégier la famille plutôt que les droits des femmes

La Hongrie et la Pologne attaquent les droits de l’homme en utilisant des concepts nationalistes sur le thème de la famille, mettant en avant les droits et les intérêts des familles « traditionnelles » plutôt que celui des individus et des minorités.

Les partis au pouvoir en Hongrie et en Pologne, le Fidesz et le PiS, ont tous deux mis le concept de « family mainstreaming » au cœur de leurs politiques. Dans la littérature politique de L’UE et des Nations unies, le « family mainstreaming » se définit comme un outil d’identification de l’impact des politiques familiales et de renforcement des fonctions familiales. Dans les mains des acteurs antilibéraux, il est devenu une alternative aux droits des femmes et un instrument de promotion des valeurs « traditionnelles ».

Les problématiques liées aux femmes sont progressivement remplacées par des problématiques familiales, et les instituions responsables de l’égalité des genres sont remplacées par des institutions en charge de la famille et de la démographie. En Hongrie, le Conseil pour des Chances Égales entre Hommes et Femmes – la plus haute instance en matière d’égalité des genres – n’a pas tenu d’assemblée depuis 2010, et son portefeuille a été délégué à une institution en charge de la démographie (Demographic Roundtable).

Pas un simple accident de l’histoire

S’ils ne sont pas identifiés comme tels, les États antilibéraux peuvent entraîner des conséquences désastreuses pour les droits des femmes et des minorités. Quand l’État s’approprie les structures démocratiques préexistantes, cela éteint toute velléité de résistance.

Sous financées, diabolisées, travaillant dans un contexte où l’équilibre des pouvoirs a disparu, les ONG féministes et progressistes ne sont plus en mesure d’utiliser le plaidoyer, la concertation, ou les médias - les ressorts classiques qui étaient les leurs.

Il ne faut pas voir les démocraties antilibérales comme un accident de parcours après lequel tout va rentrer dans l’ordre, mais bien comme une nouvelle forme de gouvernance. À ce titre, la récente victoire des femmes polonaises ne sera peut-être pas durable.

This article was originally published in English