Enjeux et défis de la mise en œuvre de la zone de libre-échange africaine

Muhamadu Buhari signe l'accord sur la zone de libre-échange continentale le 7 juillet 2019 lors du sommet de l'Union Africaine au Nigéria. Issouf Sanogo / AFP

Partie d’un constat sur la faiblesse des relations commerciales entre pays africains, estimées à 16 % seulement contre environ 70 % avec l’Europe et l’Asie, la création d’une zone de libre-échange continentale africaine a germé et fait sa route au sein de l’Union africaine. Elle a pour objectif d’ouvrir l’Afrique sur elle-même, un marché qui compte environ 1,2 milliard d’habitants et qui, selon les estimations, va atteindre 2,5 milliards en 2050.

Entré en vigueur depuis le 30 mai 2019, cet accord peut accélérer l’intégration sous-régionale qui est timide dans certaines sous-régions d’Afrique. Elle peut aussi pousser les pays africains à devenir plus compétitifs et leur permettre d’éviter d’être une zone d’influence à l’avantage des pays exportateurs de biens et de services en Afrique. Elle favorisera aussi la mise à niveau des compétences locales en vue de l’industrialisation et une mise à jour des textes juridiques applicables dans les États qui prendront désormais en compte les nouvelles formes de moyens d’échange.

Cette initiative de l’Union africaine, qui semble porteuse d’espoir pour les économies locales présente, tout de même, de nombreux défis auxquels les pays africains doivent faire face.

Faire disparaître les barrières douanières ne fera pas, d’un coup de bâton magique, décoller l’économie africaine et assurer son développement durable. Pour que la levée des obstacles douaniers puisse avoir l’effet souhaité, plusieurs questions doivent être préalablement résolues.

Les défis présentés par la mise en œuvre de la Zone de libre-échange africaine sont de plusieurs ordres et sont à même de la ralentir ou de la plomber. Ils sont, entre autres, d’ordre politique, juridique, infrastructurel, financier et sécuritaire.

Des défis liés à la volonté politique

Au vu des expériences passées, la volonté politique a beaucoup manqué aux dirigeants du continent pour mettre en œuvre des résolutions visant le développement du continent. Le Nouveau partenariat pour le développement économique de l’Afrique, le financement des activités de l’Union africaine et l’intégration inachevée des sous-régions en Afrique en sont des exemples.

La signature de cet accord sur la zone de libre-échange africaine ne garantit donc pas des actions concrètes de la part des États. Après quelques tergiversations, le Nigéria a finalement rejoint l’accord. Sans ce « poids lourd » économique du continent, le marché intérieur africain ne pourrait réaliser ses ambitions.

En dehors de la volonté politique en matière d’initiatives à l’échelle du continent, il faut parler aussi de celle qui consiste à accompagner les entreprises dans les pays. En effet, les industries locales ne sont pas développées, tant en termes de main-d’œuvre qualifiée que de types d’industries et de production. Un phénomène de désindustrialisation a même été constaté dans certains pays. Il faut pointer là du doigt, le problème d’absence de planification dans les pays.

Le risque ici, c’est que l’ouverture du marché africain ne profite pas du tout à l’Afrique mais plutôt aux grands pays exportateurs de biens et de services vers le continent, comme en atteste la controverse autour des Accords de partenariat économique. Ces accords complexifient davantage la possibilité de créer une zone de libre-échange véritable sur le continent.

Les préalables juridiques

Au plan juridique, l’Accord de zone de libre-échange n’a pas pris en compte la question de la gestion des droits de propriété intellectuelle. Comme pour l’accord sur les droits de propriété intellectuelle liés au commerce de l’Organisation mondiale du commerce, il ne peut y avoir d’échanges commerciaux internationaux qui ne tiennent compte des droits de propriété intellectuelle sur les biens et services échangés.

Pour favoriser la fluidité des échanges, la disparité des systèmes de gestion des droits de propriété intellectuelle doit être harmonisée avec des standards minimums. Sans ce préalable, le respect des droits de propriété intellectuelle sera un obstacle à l’objectif de fluidifier davantage les échanges commerciaux intra-Afrique.

Par ailleurs, les communautés économiques régionales n’ont pas encore, pour certaines, achevé une intégration régionale satisfaisante concernant la libre circulation des biens et des personnes. Or, ceci peut rendre inopérante la mise en œuvre de la zone de libre-échange.

Des obstacles économiques non négligeables

Sur le plan infrastructurel, l’absence de voies de communication entre les pays du continent peut être un frein considérable pour la zone de libre-échange continentale. Se déplacer d’un pays à l’autre n’est pas souvent facile. Certaines communautés économiques régionales ont déjà fait des avancées sur ce terrain en créant des routes pour relier les différentes capitales: par exemple, en Afrique de l’Ouest avec l’autoroute côtière ouest-transafricaine de 4 500 kilomètres, presque achevée, reliant Nouakchott (Mauritanie) à Lagos (Nigéria) et des voies ferrées telle que celle reliant Addis-Abeba (Éthiopie) à Djibouti (Djibouti) en Afrique de l’Est. Mais beaucoup reste à faire en termes de voiries, voies ferrées et correspondances aériennes. Sans ces infrastructures de communication entre les pays, échanger les biens et les services va demeurer un vœu pieux.

Même les communications électroniques et l’accès à l’Internet et au téléphone, qui sont des outils importants pour les transactions à distance, demeurent à des prix prohibitifs dans certains pays comme ceux de la zone CEMAC qui sont les plus élevés du continent. En outre, la qualité de la connexion Internet est aussi problématique, tout autant que la production et la distribution d’énergie.

Les chefs d’État africains lors du sommet de l’Union africaine au Niger, le 7 juillet 2019. Ils ont principalement discuté, durant ce sommet, de la zone de libre-échange continentale. Issouf Sanogo/AFP

Abaisser les barrières douanières signifie, pour la plupart des États africains, renoncer à une grande source de revenus. Les budgets de plusieurs États dépendent largement des recettes douanières et de l’exportation des matières premières. Leur cours d’exportation étant fluctuant et plus enclin à la baisse qu’à la hausse, les recettes budgétaires se verront donc réduites considérablement. Cela n’aurait pas été grave si le secteur de production locale était bien structuré. Hélas, il est encore à l’état embryonnaire dans la plupart des pays du continent.

Avec un secteur informel qui, selon les estimations, représente plus de la moitié du PIB dans certains pays, les recettes fiscales ne vont pas augmenter du jour au lendemain. Par ailleurs, les multinationales aussi, bien implantées en Afrique, échappent à une taxation normale à cause de stratagèmes de plus en plus élaborés et de lois inadaptées. Les États africains auront fort à faire pour pouvoir équilibrer des budgets déjà déficitaires car grevés par des dettes auprès des pays développés et auprès des instances financières internationales.

Face aux crises sécuritaires

L’Afrique est aussi ce continent qui connaît de graves crises sécuritaires, y compris la sécurité alimentaire, induites par les conflits dans toutes les régions. Ces défis sécuritaires sont non négligeables, et peuvent ralentir considérablement les échanges sur le continent. En effet, les conflits internes dans plusieurs pays, la criminalité organisée et autres trafics des personnes, traite humaine, exploitation sexuelle et terrorisme, instabilité politique, qui sont déjà des obstacles à l’intégration dans les sous-régions, sont à même de l’être aussi pour l’effectivité de la zone de libre-échange continentale.

La zone de libre-échange continentale est indubitablement une initiative qui peut apporter un renouveau à l’économie africaine en s’assurant que ses produits soient consommés sur le continent puisqu’elle ne réussit pas à les exporter et à entrer véritablement dans les marchés des autres continents. À l’instar de certaines initiatives (African Growth and Opportunity Act, accords de partenariat) qui ont semblé porteuses au départ, cette initiative n’aura de résultats heureux que si, dans le même temps, les défis relevés ici et bien d’autres sont pris à bras le corps.