Erdogan, le pompier pyromane

Le président turc Erdogan mobilisant ses partisans contre le terrorisme à Strasbourg, le 4 octobre dernier. Vincent Kessler/Reuters

****Tout a commencé le 7 juin 2015. Ce jour-là, le Parti démocratique des peuples (HDP), constitué de l’alliance de la gauche radicale et du mouvement kurde, a engrangé un score inespéré aux législatives avec 13 % des voix, anéantissant de fait les ambitions présidentielles de Recep Tayyip Erdogan et les espoirs d’un nouveau gouvernement de l’AKP, le Parti de la justice et du développement, fort d’une majorité absolue. Au pouvoir depuis 2002, ce gouvernement a transformé le visage et la morphologie sociopolitique de la société turque sans rendre de comptes depuis 13 ans, malgré plusieurs scandales retentissants de corruption impliquant ses dirigeants, y compris Erdogan et son fils.

Adepte à l’origine d’un discours démocratique, unificateur, pro-européen et anti-junte militaire, mais aussi auto-victimisant, l’AKP a violemment réprimé une des plus grandes mobilisations pacifiques de la Turquie contemporaine au parc Gezi, à Istanbul, en juin 2013, provoquant la mort de huit jeunes. Cette mobilisation a constitué un tournant dans la mutation politique d’Erdogan et de l’AKP, devenus l’un comme l’autre de plus en plus autoritaires, antidémocratique et intolérants face à l’opposition et à la critique, notamment dans les rangs des médias.

Le processus de paix « au frigo »

Le slogan électoral de l’HDP – « Nous ne te laisserons pas devenir président ! » – a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour l’ego du président Erdogan. Engagé depuis quelques années dans un processus de paix avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), l’AKP a décidé, au lendemain des élections de juin 2015, de mettre ce processus « au frigo », selon les propres termes d’Erdogan. L’AKP tient en effet le HDP pour responsable de son échec électoral. Et pour affaiblir ce parti et l’empêcher de dépasser le seuil national de représentation (10 %), il a décidé de jouer à fond la carte nationaliste en tentant d’identifier ce parti au PKK. Au lendemain des élections, un des membres du parti, Burhan Kuzu, assurait dans un tweet que « le peuple [avait] fait son choix et [avait] choisi le chaos au lieu de la stabilité ».

C’est dans ce climat très volatil que l’attentat de Suruç est survenu, en juillet dernier, tuant 32 jeunes activistes qui s’apprêtaient à apporter de l’aide aux victimes de Kobané (en Syrie). Dès le lendemain, en riposte à cet attentat, le PKK a exécuté deux policiers suspectés, selon cette organisation, d’avoir des liens avec Daesh.

Depuis maintenant quatre mois, la suite s’apparente à un engrenage de violences ininterrompues entre l’armée turque et le PKK. S’appuyant sur l’attentat de Suruç, le gouvernement turc a obtenu le soutien de l’OTAN pour bombarder des cibles Daesh en Irak. Or, on s’est rendu compte assez vite que la majorité de ces bombardements visait en réalité les camps de PKK, mettant de fait ce dernier en grande difficulté dans sa lutte contre Daesh. De son côté, le PKK n’a pas hésité à riposter et à multiplier des actes de violence gratuite.

Au total, en à peine quatre mois, plus de 630 personnes (civils, militaires et guérilla inclus) sont mortes. Erdogan a attisé en permanence le sentiment nationaliste, considérant que cela pouvait lui apporter des voix supplémentaires et élargir sa base populaire. Un choix qui a eu pour conséquence de nombreux actes de violence racistes envers les Kurdes un peu partout à travers le pays. De nombreux Kurdes ont ainsi été tabassés, lynchés, leur voiture ou leur magasin brûlés.

Désir de paix ciblé à Ankara

Malgré ce climat de violence quotidienne, le HDP, mais aussi les organisations syndicales, plusieurs partis politiques de gauche et des associations professionnelles (notamment les ingénieurs et les médecins) avaient appelé à défiler, le 10 octobre dernier, sous le slogan : « Manif pour le Travail, la Paix et la Fraternité ». Ils ont été la cible d’un effroyable attentat à Ankara coûtant la vie à plus d’une centaine de personnes qui refusaient que leur pays sombre dans davantage de violence. À présent, que va faire le gouvernement ?

Les élections du 1er novembre prochain revêtent un enjeu vital pour l’AKP et Erdogan. À l’origine, ces derniers pensaient surtout pouvoir élargir leur majorité. Mais le dernier attentat met gravement à mal le rêve du président de gouverner avec un parti unique. Il est en effet pointé du doigt dans tout le pays pour ne pas avoir pris les mesures nécessaires permettant d’assurer la sécurité des manifestants. D’après une enquête récente, plus de 40 % des Turcs considèrent Erdogan comme le premier responsable du climat de chaos qui règne dans le pays.

Pour l’heure, il n’y a aucun signe laissant à penser que la Turquie bénéficiera d’une stabilité politique au lendemain des élections. D’après les sondages les plus récents, les partis politiques semblent maintenir leur score du 7 juin dernier, hormis l’AKP qui subit une érosion relative. Dans ces conditions, la nécessité de former une coalition risque de s’imposer. Dans cette partie qu’il a lui-même initiée, Erdogan semble bien perdre le contrôle des événements.

À l’ombre du QG des services secrets

Les investigations sur l’attentat de Suruç n’ont pas été menées sérieusement. En raison de ses ambitions politiques régionales, notamment en Syrie, le gouvernement de l’AKP a longtemps négligé le développement, sur son territoire, des réseaux islamistes proches du Daesh. Il ne les considérait pas comme une menace mais plutôt comme une opportunité face aux forces kurdes en Irak.

Or, d’après une enquête de la journaliste Ezgi Basaran, un groupe d’une quinzaine de personnes s’est formé à Adiyaman, non loin de Suruç (sud-est du pays), autour de la « Maison de thé Islam », avant que plusieurs d’entre eux ne prennent à tour de rôle la direction de la Syrie. L’une d’entre elles aurait commis l’attentat de Suruç. La police disposait d’une liste de suspects, mais rien n’a été fait.

Aujourd’hui, le frère aîné de l’auteur de l’attentat de Suruç est soupçonné d’être derrière l’attaque terroriste d’Ankara. Selahattin Demirtas, porte-parole du HDP, accuse le gouvernement de fermer les yeux sur les agissements de Daesh et souligne que ce dernier « ne peut pas réaliser un acte aussi organisé en plein centre d’Ankara, à seulement trois km du QG du MIT (services secrets turcs) sans la complicité et l’implication de personnes au sein de l’État ».

Manifestation contre le numéro un turc à Thessalonique, en Grèce, après l’attentat d’Ankara. Alexandros Avramidis/Reuters

Bien évidemment, ces allégations ne sont que des hypothèses. Si on ne peut imputer directement cet attentat au président Erdogan, son parti et lui-même sont en grande partie responsables de la situation violente qui prévaut actuellement dans le pays et de l’impasse politique dans lequel il se trouve. En cautionnant le développement de l’État islamique en Syrie, en ne contrôlant pas suffisamment sa frontière, en pensant renverser Bachar al-Assad et, pour ce faire, en s’alliant à tout type de groupes d’opposants, allant jusqu’à leur fournir des armes et de l’aide logistique, Erdogan et son gouvernement ont mené le pays au chaos, ouvrant de facto, la voie à cet attentat meurtrier.

Les divisions socio-politiques et les relents de haine se sont exacerbés avec un discours nationaliste permanent, qui prend souvent des accents xénophobes. En somme, l’espoir de rétablir une forme de contrat social pacifique au sein d’une société turque fortement polarisée paraît de plus en plus inaccessible. Ainsi, la minute de recueillement demandée en mémoire des victimes de l'attentat d'Ankara avant un match de l'équipe nationale de football n'a pas été respectée par les spectateurs dans un stade à Konya (Sud-Ouest). Et pendant qu'Erdogan déposait des fleurs sur le lieu du crime en compagnie du président finlandais, la police arrêtait violemment les activistes qui voulaient protester à Istanbul contre l'attentat.