Eros et Cosmos

Entre Eros et le cosmos, les liens poétiques sont évidents. pxhere

Tout est venu de l’œuf. L’œuf primordial d’où naquit Eros, enfant du chaos. Il est le fils du vent et de la nuit. Il est puissant. C’est un dieu primordial, androgyne, très porté sur le sexe, à qui rien ne résiste. D’ailleurs, il est parfois représenté avec des ailes et des cornes (ambivalence de l’animalité et de l’esprit).

Georges Braque, « La théogonie d’Hésiode_ » Artnet

Eros eut trois filles. Selon la mythologie, il viola l’une d’entre elles qu’il épousa, et qui donnera naissance à tous les dieux. Nous retrouvons Eros tout au long de l’histoire antique : il s’invite dans la bouche de Socrate, au banquet de Platon qui le décrira comme l’enfant de Poros le rusé et de Pénia la mendiante. Il fut l’amant d’Aphrodite, fille de Gaia la terre, née de l’écume et des testicules de son père jetés à la mer par Chronos… Mais aussi de Psyché, qu’il lutinera chaque nuit, dans le noir, jusqu’à ce qu’il soit démasqué. Aujourd’hui, angelot asexué mais machiavélique, on le voit décochant ses flèches à d’innocentes créatures pour les rendre folles de désir…

Nous sommes tous nés du chaos originel, tous enfants d’Eros, tous porteur de ce désir, de cette faculté qui par-delà l’amour, transgresse les morales monothéistes. C’est cela l’érotisme, cet art et cette culture du sexe, cette recherche de la volupté souvent née d’un imaginaire fécond.

L’homme géoérotique

Porteur de cette hérédité divine, nous voilà fusionnels avec ce cosmos originel. Les poètes confondent pêle-mêle astres, sensations, émotions… Les Haiku versent également dans cet érotisme cosmique :

Tombant dans le crépuscule
Mes jambes l’enserrant
La lune se lève dans ses yeux
(Jo Anne Elder)

Kenneth White nous raconte « s’étendre de manière diffuse au paysage réel en vagues d’érotisme cosmique », dans une forme d’« unité physique avec le monde »

« La lune était enfouie dans les nuages, le vent soufflait mais il était chaud et j’avais un lit de sable doux… J’ai passé trois heures peut-être à aimer cette plage à aimer ce sable les vagues le vent les nuages la lune en une longue séance secrète. Lorsque je m’endormis un grand lac de silence au creux du ventre, je n’eus plus de rêve à investir, l’espace en s’unissant à lui procure à l’homme une unité avec le cosmos. »

Ainsi Kenneth White refuse-t-il toute agrégation de l’homme à nos circuits économiques. Il préfère l’homme géopoétique (je dirais géoérotique) à l’homme géopolitique. Voici comment, de l’œuf primordial, naquit cette fusion entre l’être humain _ aujourd’hui différencié et non plus androgyne, mais toujours à la recherche de sa dyade – et Eros. C’est la rencontre entre le jaune de l’œuf cosmique et le blanc neutre de la lumière.

Platon et le big bang

Platon, philosophe dit réaliste, à court d’arguments, donne une origine mythique à l’amour. Nous y trouvons, pour notre part, une analogie avec le big bang. Aristophane, dans le Banquet de Platon, raconte en effet qu’au commencement les êtres naissaient avec les deux polarités, féminines et masculines. Dans notre univers, pareillement, la matière est née avec son double antagoniste et mortel l’antimatière.

Imaginez un être rond, aux multiples membres. Selon le récit de Platon, à l’origine, les humains possédaient quatre mains, quatre jambes, deux visages opposés formant une seule tête, quatre oreilles, deux organes de la reproduction. Ils ressemblaient à des saltimbanques qui tournent comme des toupies en lançant bras et jambes. Zeus, jaloux, les fit trancher en deux par Arès comme on coupe un œuf avec un cheveu. Et c’est ainsi qu’on passe sa vie à chercher sa moitié.

Pour mathématiser, nous devons faire un crochet chez zéro, et rappeler le précepte d’Einstein : la masse au repos du photon, particule lumière est nulle, car il est pur mouvement. Son énergie n’est pas de masse, mais de vitesse. L’arrêter c’est le tuer. Comble de neutralité, elle ne porte pas non plus d’électricité. Elle n’est déviée ni par les charges électriques ni par les aimants. La lumière est donc la forme matérielle la plus neutre qui soit. À l’instant 0+ un cheveu de temps, il y a 13,8 milliards d’années, la matière est née de la lumière en compagnie de l’antimatière, semblable à l’être idéal de Platon. D’une part la matière familière, celle que l’on boit et que l’on mange. D’autre part, l’antimatière, apparemment absente.

À lire dans les deux sens.

Tout comme l’androgyne de Platon, la lumière est la somme du positif et du négatif. Si la lumière est représentée par 0, elle est la somme de +1 et -1. Il n’y a pas de + sans le. Tel est le caractère complémentaire des choses. Les deux polarités coexistent comme l’amour et la haine : c’est une vérité absolue dans la nature. Platon raconte que les créatures, une fois coupées en deux, se sont mises à marcher droit sur leurs deux jambes, Le corps ainsi divisé, chacun regrettant sa moitié, n’avait de cesse de la retrouver et de se fondre avec elle. Touchez votre antimatière et vous partez, elle et vous, en rayons gamma, lumière parfaitement invisible, Eros = Thanatos.

Le meurtre de la création

Mais nos observations témoignent de l’absence de l’antimatière. Nous avons regardé en tous sens, en toute direction, rien !

Ciel en rayons gamma tel qu’observé par le satellite Fermi de la NASA : l’antimatière brille par son absence. NASA/DOE/Fermi LAT Collaboration

La moitié du ciel a disparu ! Il y a eu création, genèse et aussitôt meurtre. L’antimatière a été assassinée ! Nous sommes toutefois capables de produire de l’antimatière en compagnie de matière dans nos grands collisionneurs, comme celui du LHC. L’énergie de mouvement des particules portées à des vitesses folles est transformée, dans une collision, en énergie de masse, en matière et antimatière. Mais l’antimatière ainsi crée, entrant aussitôt en contact avec la matière environnante est annihilée en un éclair. Et on la pleurera éternellement.

Vous, les étoiles et moi ne sommes que le milliardième des potentialités originelles. Nous disons à Platon : ton démiurge est fort peu économe ! Nous ne sommes que le milliardième des potentialités universelles.

Après la diaspora des galaxies et la dispersion des étoiles viendra la désintégration des protons et l’évaporation des trous noirs.

Ainsi s’éteindra la genèse.