État islamique : non pas « influencer » le scrutin mais abattre la démocratie

Les Champs-Elysées, le 20 avril, après l'attaque mortelle contre des policiers. Thomas Samson/AFP

S’il est certain que l’organisation terroriste s’est réjouie, à l’automne 2016, de l’élection aux États-Unis de Donald Trump – supposé dire tout haut au sujet de l’islam ce que tout le monde penserait tout bas – et que certains sympathisants français ont pu exprimer leurs préférences politiques dans le contexte du scrutin présidentiel hexagonal, l’objectif des djihadistes dans la longue durée n’est guère d’influencer de manière stratégique le fonctionnement des sociétés démocratiques. Il est au contraire de les détruire en leur sein.

La démocratie, voilà l’ennemi !

Les écrits de l’État islamique, mais aussi d’autres factions idéologiquement liées au djihadisme, sont limpides : la démocratie est une « fausse religion », un produit de la « mécréance » occidentale, du polythéisme ou « associationnisme » (chirk en arabe), une menace majeure envers l’islam que seul le « califat » serait à même de contrer. La démocratie et ses « idoles » doivent par conséquent être combattues sans merci par le djihad.

Aux yeux des membres officiels et partisans plus officieux du groupe, la démocratie, fondée sur la souveraineté du peuple et non sur celle de Dieu (concept de hakimiyya dans le lexique djihadiste), est en effet une notion étrangère qui aurait été imposée aux musulmans, notamment par les réformistes laïques et leurs soutiens (tawaghit, objets d’idolâtrie mais aussi tyrans selon la connotation politisée). Les musulmans qui ont fait le choix de s’en remettre à elle et ses principes vivraient dans l’illusion, l’hypocrisie et l’apostasie.

Un tel déclassement de la démocratie et de ses règles est lié par ailleurs à l’association étroite opérée par les djihadistes entre modernité, colonialisme et démocratisation. L’expérience irakienne de l’après-2003, où la promesse démocratique a tourné au fiasco, a ainsi amplement consolidé cette rhétorique.

Les élections prises partout pour cibles

L’ensemble des institutions et des acteurs constitutifs du système démocratique sont en conséquence pris pour cibles : assemblées, tribunaux, administrations, présidents, ministres, députés, magistrats. En s’attaquant au Parlement de Westminster à Londres, en mars dernier, le converti britannique Khalid Masood suivait une consigne claire édictée par les idéologues de l’État islamique.

Viennent ensuite les partis et les élections. En Irak, son terreau d’origine, l’État islamique a pris d’assaut chaque scrutin organisé depuis 2006, menaçant et assassinant de nombreux électeurs sunnites, et attaquant les bureaux de vote pour mettre en échec toute transition. Depuis 2011, les factions islamistes favorables à l’établissement d’un régime démocratique en Syrie et ailleurs ont aussi été excommuniées.

Le Hamas palestinien s’était déjà vu accusé d’avoir « trahi » le djihad du fait de sa participation aux élections législatives de 2006. Une décennie plus tard, au mois d’avril 2016, les Frères musulmans égyptiens faisaient la une du numéro 14 du magazine de propagande Dabiq, qualifiés de confrérie apostate. Ces groupes, comme ceux présents en Libye, sont pointés du doigt pour avoir « dépecé » l’islam.

Enfin, à la veille de la dernière présidentielle américaine, l’État islamique publiait un essai intitulé Le vote apostat, visant les musulmans sur le point de prendre part au scrutin.

L’islam, un système politique parfait

Hormis quelques nuances, la mouvance djihadiste dans son ensemble nourrit une représentation de l’islam comme système sociopolitique exemplaire qui ne ferait qu’un avec la religion. L’idée d’une séparation d’avec l’État, au fondement de la laïcité, est dépeinte comme « fanatique » et ne pouvant s’appliquer au monde musulman.

Or la première communauté qui vit le jour à Médine après l’émigration de Mahomet avait fait le choix du calife (khalifa) en dehors de toute autorité et de toutes règles établies. À la mort du prophète, sans successeur, les musulmans furent jetés dans une période de grands troubles. De virulents débats eurent lieu en vue de déterminer quelle forme politique et quelle organisation prendrait l’islam. La seule orientation laissée aux futures générations de fidèles était la loi islamique (chari’a), sans distinction aucune entre aspects religieux et politiques.

A Westminster, le 10 avril, en hommage au policier assassiné aux abords du Parlement. Ben Stansall/AFP

Alors que certains considéraient que chaque communauté devrait être dirigée par un chef religieux propre, d’autres appelaient à une unité élargie des croyants. Jusqu’à ce jour, le fait politique en islam demeure relativement indéfini et continue de générer d’intenses controverses. En 2016, dans un ouvrage brillant, le chercheur Shadi Hamid a bien illustré cette lutte viscérale au sein de l’islam qui refaçonne en profondeur le monde, du Moyen-Orient à l’Europe, en passant par l’Amérique et l’Asie.

Le califat s’est imposé au fil des siècles comme l’institution héréditaire autour des deux dynasties omeyyade et abbasside plus particulièrement. Le dernier, ottoman, fut aboli en 1924 par les Jeunes-Turcs et laissa dans son sillage un important ressentiment. C’est cette émotion qui éclaire à plus d’un titre les appels successifs au XXe siècle en vue de la restauration du califat, de même que la popularité initialement connue par l’État islamique qui, en juin 2014, s’est targué d’avoir concrétisé cette résurgence.

Lecture civilisationnelle

L’organisation terroriste est parvenue à construire la narration d’un système idéal, capable d’unir l’ensemble des sunnites sous une seule bannière. En large part, cette représentation repose sur la remémoration des histoires et légendes associées aux anciens califats, ainsi que sur l’affirmation que les puissances étrangères tenteraient par tous les moyens de contrecarrer cette renaissance de l’islam. Chaque musulman est ainsi supposé œuvrer pour rebâtir le califat, et abandonner son identité passée en embrassant le djihad. Or l’islam n’a jamais précisé quel serait son destin au plan politique, et la vision djihadiste délétère de la démocratie renvoie à de nombreux écueils d’ordre à la fois théologique et pratique.

Notons, en premier lieu, que l’État islamique borne sa définition militante de l’objet démocratique à un régime, alors que la démocratie ne constitue guère un système figé ou restreint à une aire sociale ou culturelle prédéterminée. Ses expressions sont aussi diverses que variées.

Dans un second temps, soulignons de manière utile que le groupe djihadiste livre une lecture civilisationnelle étriquée, laquelle réduit la démocratie à un fait occidental en se conformant à la démarcation binaire ordinairement établie entre Orient et Occident. L’idée démocratique, dans ses formes consultatives, était en réalité déjà bel et bien présente dans le monde musulman médiéval, ce alors que l’État islamique et d’autres formations armées tendent à asseoir la conviction (ironiquement islamophobe) d’un islam foncièrement intolérant, belliqueux et antidémocratique.

L’État islamique a fallacieusement politisé le califat, institution d’essence spirituelle avant toute chose. Mahomet n’était en effet pas venu conquérir des territoires ou constituer un gouvernement. Il n’avait pas non plus à proprement parler tenté de s’emparer du pouvoir de son vivant. En conséquence, le calife n’a nul besoin d’un État pour assurer sa charge et la lecture idéologique de la démocratie offerte par les djihadistes reste éminemment dogmatique.


L’auteure publiera le 17 mai « L’État islamique pris aux mots » (Armand Colin).