Fabien Truong : « Je refuse de considérer les attentats islamistes en ne raisonnant qu’à travers le prisme de la religion »

Des jeunes de la cité de la Grande Borne à Grigny, en 2002, l'un des terrains où Fabien Truong mène ses enquêtes. KARIM TRABELSI / AFP

Pourquoi certains jeunes vivant aux marges des grandes villes françaises expriment-ils un « désir de Syrie » ? « Pourquoi des centaines de milliers de jeunes à la sociographie similaire ne progressent pas plus vite sur l’escalier de la terreur ? » Pourquoi d’autres ont-ils basculé dans une violence jusqu’au-boutiste ?

Peut-on expliquer les passages à l’acte terroriste autrement qu’à travers le prisme religieux ?

Quelles sont les ruptures et continuités sociales, psychologiques, économiques qui accompagnent le terreau favorable au terrorisme ? Quelle est la place de l’islam dans les trajectoires de certains jeunes hommes habitant dans les banlieues diffamées ?

Fabien Truong, 2017. Fabien Truong, Author provided

Telles sont les questions que pose Fabien Truong tout en revisitant celle de la « radicalisation », un « terme-écran » qu’il récuse, dans son dernier ouvrage Loyautés radicales (éditions la découverte) et dont il s’est entretenu avec The Conversation France.

Il présente au lecteur six personnages, six garçons originaires de Seine-Saint-Denis et de Grigny. Nous ne connaissons qu’un seul d’entre eux, son nom étant « entré par effraction » dans l’histoire nationale : Amédy Coulibaly dont l’auteur dresse ici une « ethnographie post-mortem, un peu à la manière d’un travail d’historien se fondant sur des sources orales ».

Pour certains, Fabien Truong les suit depuis des années (Des capuches et des hommes, Buchet-Chastel, 2013), notamment lorsqu’il était enseignant en Seine-Saint-Denis (Jeunesses françaises, éditions la découverte, 2015).

Il emmène ainsi le lecteur à la rencontre de Tarik, Radouane, Hassan, Marley, Adama, de leur position vis-à-vis de la violence, de la mort, du quartier, de l’islam. De leurs déceptions et de leurs rêves. Extraits.

L’importance de la biographie et de l’ethnographie

Il y a deux objets dans l’ouvrage, l’un presque officiel, qui cherche à comprendre le désir d’islam qui pointe chez de nombreux « jeunes de banlieues » – et ce que signifient les cas limites que sont le fait de partir « là-bas » en Syrie, ou de commettre un attentat « ici ». L’autre, peut-être plus officieux, est de comprendre quelles sont les conséquences de l’exposition durable et prolongée à la violence d’une partie de notre jeunesse. Mais aussi qu’est-ce que grandir dans un système capitaliste prônant des valeurs virilistes ? Quand on vit aux marges de la ville, la situation sociale des individus ne fait, au fond, qu’exacerber des phénomènes qui nous touchent tous.

Loyautés radicales, l’islam et les « mauvais garçons » de la nation, 2017. Éditions de la Découverte, CC BY

Qu’est-ce que la fabrique sociale de la subjectivité et comment s’opère la rationalisation subjective du monde social ? D’une certaine manière, c’est aussi pour répondre à ces « grandes questions » sociologiques que j’ai choisi comme focale le point de vue des individus, incarné dans une ethnographie sensible et longitudinale. J’ai l’ambition de faire une sociologie où les individus ne disparaissent jamais complètement derrière leurs déterminations. On voit ainsi autant la force des déterminations et des injonctions sociales que les marges de manœuvre existantes. Ce qui m’intéresse, c’est aussi de percevoir les microécarts individuels face à une condition commune. Car ces jeunes ont subi des épreuves comparables, la mort, l’insécurité, le « business » et tout ce qu’il implique.

Je refuse aussi de me plier à l’idée qu’il faudrait étudier les phénomènes des attentats islamistes en ne raisonnant qu’à travers le prisme de la religion – ou de son absence – qui invariablement suscite l’idée de « clash des civilisations » ou du nihilisme de l’époque. D’une certaine manière, c’est exactement le message de Daech. Au contraire, j’essaie d’observer la charpente sociale qui donne naissance au désir religieux et aux conditions qui en font un « imaginaire politique flottant ».

Ce faisant, j’accorde autant d’importance à la biographie et à l’ethnographie, à l’engagement du sociologue et à sa posture d’enquêteur – entre distance et empathie – dans le temps long, avec des retours réguliers sur le terrain.

Comment le quartier « fait » les hommes

Il faut comprendre que « le quartier » renvoie à une pléthore de groupes à qui, en tant qu’individu, on appartient et on se doit d’être, d’une certaine manière, loyal. Comme je l’écris assez vite, « le contexte des grands ensembles s’apparente pour les garçons à une fabrique de conflits de loyauté. »

Ce qui oblige l’individu à se conformer à des rôles ambivalents et à être redevable aux uns et aux autres à différents niveaux. On le ressent par exemple bien chez Adama quand, dans l’ouvrage, il s’exprime au sujet d’Amédy Coulibaly, son copain. Il ne peut entièrement condamner celui qui avait été son ami proche car la solidarité qu’ils ont vécue ensemble donne aujourd’hui sens à son engagement professionnel et en même temps, en tant qu’éducateur, il condamne sans demi-mesure ceux qui se réclament de son acte meurtrier.

Au fond, c’est une expérience de dissonance très particulière que vivent ces jeunes : il y a là une véritable difficulté à pouvoir se dire et à se penser. Ils vivent dans le fractionnement : on dit certaines choses au papa, à la maman, aux frères et sœurs, aux « grands » ou aux « petits », aux profs, aux éducateurs, à la petite copine, aux « équipiers » (tenus par le secret des « coups » dans le business), aux rivaux, etc. Inversement, je me retrouve presque « socialement hors jeu » comme le dit Pierre Bourdieu. Cela permet de comprendre comment la parole devient possible pour qui souhaite rendre compte de ses expériences fragmentées de la vie, une fois que nous avons réussi à faire un chemin l’un vers l’autre. Ma présence dans l’enquête montre qu’il existe peu d’espaces pour exprimer ces conflits de loyautés, sans compter la force des secrets mais aussi la très grande pudeur qui régissent la vie de ces jeunes, malgré les bruits de façade. Elle montre aussi que ces jeunes ont bien plus intégré les valeurs légitimes de notre société qu’on ne le dit.

Entrer dans la seconde zone

Le choix de ces six garçons n’est pas anodin : tous ont flirté, à un moment où un autre, avec ce que je nomme la seconde zone. Ce territoire physique et symbolique s’apparente à « un espace de relations et de représentations qui sanctionnent le fait de vivre à l’écart, dans et par l’illégalité ». En, gros, c’est un point où se matérialise un sentiment d’impasse et où la conscience de son amoralité affleure. Quelles décisions alors prendre ? L’ethnographie est ici particulièrement utile : elle montre bien que les points de bascule vers la désistance s’opèrent en raison d’une succession de petits détails – souvent incarnées à travers le même triptyque : la copine, l’emploi, un logement à soi. En bref, c’est le chemin de l’acquisition d’une certaine forme de sécurité morale, matérielle et affective qui se dessine pour « s’en sortir ».

En revanche, plus vous avez investi, plus il est dur de la quitter car on perd beaucoup de son être social.

La seconde zone apporte paradoxalement une forme de réconfort, de prévisibilité dans le règne du présent permanent surtout quand on a fait « du sale » et que l’on commet des actes moralement douteux.

Ces jeunes vivent dans l’éternel présent, ce qui est très fatigant. Cela est, par ailleurs, complètement dans l’air du temps, de ce capitalisme qui a fait de la succession de « projets » sa matrice.

Le discours actuel lisse les profils

Quitter la seconde zone implique de se reconstruire par l’établissement de projections dans le futur. Cela implique aussi de se réconcilier avec son passé : quand on a fait « du sale », il faut être capable de se regarder dans la glace. L’islam joue ici un rôle important : de remoralisation, de réintellectualisation, de re-esthéticisation du monde.

Les individus qui basculent dans la seconde zone sont aussi persuadés qu’ils vont mourir : ils ont, pour la plupart, grandi avec la certitude de leur mort prématurée. De ce point de vue, le pas supplémentaire vers le « terrorisme maison » tient d’une continuité radicale et d’un anoblissement de la seconde zone – un pas de plus habillé par le masque de la transcendance – franchi par exemple par Amédy. Pas tant en raison d’une soumission fanatique à une idéologie ou nihiliste mais plutôt parce qu’en amont, il n’a plus peur de la mort, qu’il sait quoi faire pour en faire un spectacle et que les conditions pour faire de l’islam « un imaginaire politique flottant donnant une consistance au nous et un sens à la mort » sont réunies.

Ce n’est, par exemple, pas la même disposition d’esprit que pour les jeunes qui veulent partir en Syrie « construire » un projet où il reste beaucoup de futurs imaginés, malgré l’imaginaire du combat. Ni celui du « revenant » qui a connu la guerre et qui s’est transformé dans une socialisation guerrière bien distincte. Or le discours actuel tend à lisser tous ces profils avec le terme de « djihadisme ». Encore un mot de Daech trop souvent repris au pied de la lettre.

La mort, une invitée qui refuse de quitter le quartier

Victimes de la police, des règlements de comptes du business, des overdoses de drogues, de disparitions inexpliquées… La mort est omniprésente dans le quotidien de certains garçons du quartier, sans compter tous ceux qui, fils d’ouvriers, ont perdu des parents s’étant tués au labeur.

La mort est omniprésente dans les esprits, y compris chez les très jeunes. Marche silencieuse le 27 novembre 2007 après le décès de deux jeunes à moto à Villers-le-Bel. Bertrand Guay/AFP

Les enfants sont confrontés à la mort très tôt et malheureusement, même si la situation est moins grave qu’aux États-Unis, nous observons aujourd’hui une banalisation des armes à feu dans certains quartiers, notamment via les réseaux de l’ancien bloc de l’Est. On comprend ainsi beaucoup mieux que la religion réponde à des questions métaphysiques que beaucoup se posent.

L’islam comme alternative ?

Il est beaucoup plus facile de s’accommoder d’un monde capitaliste qui ne fait plus rêver quand on a une base stabilisatrice, une forme de sécurité morale, financière, voire un capital intellectuel et social légitime. Mais c’est beaucoup plus dur pour ceux qui grandissent avec et dans la violence. Beaucoup cherchent des réponses mais leur ouverture sur le monde reste difficile, leur désir de reconnaissance nié, leur désir d’école éconduit. Et la profonde pudeur qui existe dans les quartiers amplifie souvent le voile…

Beaucoup de ces jeunes se cherchent une place, une dignité, mais sont exclus des ponts sociaux-économiques extérieurs. Or il n’existe plus de projet alternatif au projet néo-libéral. Comme je l’écris dans l’épilogue, « quand nombre d’institutions ont failli, l’islam a su, d’une certaine manière, panser cette coupure. » L’entrée en islam permet de tenir face à l’injustice absurde du monde. Mais il n’y a pas que la religion non plus pour tenir. Je travaille actuellement avec mon collègue Gérome Truc sur ce qui fait, aussi, que l’on arrive à faire face aux difficultés du quotidien, malgré tout. C’est un chantier en cours.

Mais dès maintenant, il s’agirait de tenter de redonner du sens au rapport entre les adultes et les enfants. Trop d’adultes « en charge » de cette jeunesse aujourd’hui en ont peur, laissant une forme de pouvoir implicite à des adolescents en quête d’une place et de reconnaissance. On ne peut pas construire de relation éducative dans de telles conditions : il faut rétablir un lien de confiance et un sens du partage dans la durée. C’est aussi peut-être cette perte – exacerbée aux marges de la ville, qui caractérise le capitalisme de notre temps…


« Loyautés radicales, l’islam et les “mauvais garçons” de la nation », édition la découverte, paru le 19 octobre 2017. Propos recueillis par Clea Chakraverty, The Conversation.