François Fillon : Vercingétorix, barde… ou druide ? L’avis d’Astérix

Parc Astérix : le petit Gaulois seul sur un menhir. Martin Lewison/Flickr, CC BY-SA
Un petit village résiste… Hipsu1/Flickr, CC BY-SA

« Nous sommes en 50 avant Jésus Christ. Toute la Gaule est occupée. Toute ? Non. Un petit village résiste toujours et encore… »

Pardon. Nous sommes en 2017 après Jésus-Christ. Et en meeting à Clermont-Ferrand le 7 avril, François Fillon se compare à Vercingétorix vainqueur à Gergovie de Jules César, « le favori des sondages ».

En quoi Astérix peut-il l’inspirer ? On tentera de répondre à cette question dans le prolongement de notre article précédent (« Victimiser pour Déïfier »).

Une recherche débutée en 1980 nous montrait que ce qui faisait la différence entre une « équipe gagnante » est une « équipe perdante » c’était la présence ou l’absence de cinq grands types de pouvoir ; on devait très vite – dès 1983 – se rendre à l’évidence surprenante que ces cinq grands types de pouvoir correspondait aux cinq personnages-clé des aventures d’Astérix, aux noms et aux dessins près ! À croire que Goscinny et Uderzo l’avaient fait exprès !

Cinq pouvoirs dans un village gaulois

Il y a d’abord le pouvoir du réalisateur, dit « R ». C’est celui qui tire son pouvoir de sa capacité d’action, de ses compétences, de son dynamisme. R, c’est Obélix, qui sait tout faire, tabasser des Romains par centaines, porter des menhirs par dizaines. Avec plaisir. Seulement voilà : Obélix a des limites. Il sait tout faire, mais il ne sait pas trop ce qu’il y a à faire, quand le commencer, quand s’arrêter. Il continue de taper sur ses Romains même quand les gaulois ont gagné la bataille, en disant : « Mais enfin, il y en a encore… » Obélix, donc, a des idées fixes (Idéfix ?) qui ne le quittent jamais.

R (Obélix) et G (Astérix). Matthew Lancaster/Flickr

Pour faire évoluer R, il est nécessaire de faire apparaître un deuxième type de pouvoir, appelé « G », le guide. C’est celui qui tire son pouvoir de sa capacité à analyser l’environnement, à repérer les marchés, à définir des objectifs. C’est, évidemment, le portrait d’Astérix. Il sait ce qu’il faut faire, mais il ne peut pas le faire lui-même (sauf lorsqu’il a bu la potion magique) G et R sont indissociables ; Obélix et Astérix sont inséparables.

Seul problème : G et instable, car il est centré en permanence sur l’environnement. Il veut toujours faire quelque chose d’autre, a toujours une idée. Et il fait tout faire par R, qui en a parfois marre : c’est G qui décide et R qui exécute. Astérix et Obélix se disent « Môssieur ! » et boudent chacun dans leur coin. Dans la réalité, 82 % des 1220 équipes perdantes analysées souffraient d’une mésentente entre G et R.

Alors, évidemment, il faut recourir à « O », l’organisateur, celui qui a la capacité de coordonner ces deux pouvoirs. Il n’a pas de technicité particulière, mais il sait organiser. Il parle de structure, de procédure, de règles du jeu, et il va amener G et R à travailler ensemble. Mais attention : O n’existe que par le pouvoir que les deux autres veulent bien lui donner. Il est hiérarchiquement supérieur, mais il est plus vulnérable. C’est pour cela qu’Abraracourcix vacille sur son bouclier et, de temps en temps, se fiche par terre.

Tant que R, G et O sont unis, le village et invincible. Mais il suffit que le chef tombe, qu’une bataille de poissons pas frais divise le village et voilà les Romains qui débarquent…

Le druide : le mobilisateur. steve_l via Visualhunt, CC BY-NC

D’où un pouvoir plus mystérieux qui apparaît : celui de « M », le mobilisateur, qui tire son pouvoir de sa capacité à rassembler un groupe autour de lui par un mécanisme de séduction, de charisme. C’est le druide. Panoramix. C’est un pouvoir moins facile à cerner : il ne s’apprend pas, comme G, R et O, dans des livres ou des cours. Il est magique. D’où les pouvoirs surnaturels du druide. Seulement parfois, M se fait un peu désirer : il s’en va. À une réunion de druides, par exemple. Alors si le poisson n’est pas frais, la bagarre recommence, les Romains se frottent les mains et les gaulois sont démunis : plus de druide pour leur fabriquer la potion…

C’est alors que surgit un drôle de pouvoir, « M », celui qui fait l’unanimité contre lui. C’est le mobilisateur négatif : le barde, qui, en se mettant tout le monde à dos, à la surprenante capacité de rassembler. Les Gaulois s’exclament, oubliant la dispute : « Mais faites-le taire ! » Ce pouvoir intervient lorsque tous les autres ont échoué. Le barde ne s’appelle pas Assurancetourix pour rien.

Dans une entreprise, s’il y a un M, on ne le chasse jamais. On se le garde…

Cinq pouvoirs pour l’organisation… et pour Fillon

Dans une entreprise, justement, il n’y a pas cinq personnes qui détiennent le pouvoir, comme chez les Gaulois. En général, dans les équipes gagnantes, pour 68 % d’entre elles en tout cas, R, G, O et M sont répartis sur les épaules de deux personnes. L’une incarnant R et O, l’autre incarnant G et M. Les PME, surtout elles, sont dirigées par des directeurs qui sont RGOM complets (11 % des équipes analysées). Enfin, dans 21 % des cas, tous les pouvoirs sont répartis sur plus de deux personnes.

À noter encore : M peut être très dangereux parce qu’il réunit autour de sa personne, et non autour de ses compétences. On suit M ou qu’il aille. (De fait de Gaulle et Hitler ont été élus aussi démocratiquement l’un que l’autre…) Et le grand pouvoir de M, ce n’est pas sa capacité d’expression, son bagout, mais sa capacité d’écoute. « Je vous ai compris » est la grande phrase des leaders charismatiques.

Dans notre précédent article (19 mars 2017 : « Victimiser pour Déïfier ») nous montrions combien François Fillon pouvait se réjouir d’être le « bouc émissaire » de par la crainte que ce bouc-émissaire inspire, ce qui lui vaut le pouvoir de « détenir le destin des autres dans la main ».

Au fond le bouc émissaire au sens de René Girard c’est une « chimère » qui mélange étroitement le mobilisateur positif et le mobilisateur négatif.

S’il veut vaincre, François Fillon va devoir élaguer cette chimère – on ne va pas voter pour un mobilisateur négatif : il faut rejeter cette image pour ne garder que la seule image du mobilisateur positif. Bref qu’il apparaisse comme le « druide ». Pour cela il va falloir qu’il sache ce qu’est la « potion magique » et comment l’utiliser.

Le secret de la potion magique

Vous ne lisez pas en vain cet article puisque, on va vous donner le secret de la potion magique !

Un court rappel mythologique : on dit souvent que Narcisse est tombé amoureux de son image. C’est faux : il est tombé amoureux d’une image dont il s’est rendu compte en après-coup que c’était la sienne. En après coup et même trop tard : la mort était là. La potion magique joue sur une dynamique identique.

Cette potion est avant tout une « attitude » par rapport à l’autre, individuel ou collectif. Ainsi, on s’adressera au « peuple » comme s’il était une seule « entité » : c’est « l’Autre ». Et cet « autre » individuel ou cet « Autre » collectif, qu’est-ce qu’on lui dit ?

Une chose simple : « Si j’ai bien compris, tu penses que… » ou « Si j’ai bien compris, tu ressens… ». Et cette « reformulation » peut (et doit) être accompagnée d’une « empathie » c’est-à-dire : « tu ressens cela ? Eh bien, moi aussi ! »

Echo et Narcisse – John William Waterhouse, 1903, Walker Art Gallery, Liverpool.

Bref vous allez avoir une image de moi qui incarne tellement ce que vous pensez, ce que vous sentez, ce que vous voulez, (sans jamais avoir réussi à l’obtenir), donc vous n’allez plus pouvoir vous passer de moi. Vous m’aimez et j’ai donc une toute-puissance sur vous – et certes pas « Je ne vous demande pas de m’aimer mais simplement de me supporter ! (En fait, ce n’est pas moi que vous aimez ce n’est que vous-même, mais ça, tel Narcisse, vous ne vous en apercevez que beaucoup plus tard. Et en tout cas, ce n’est pas moi qui vais vous le dire.) Pour l’instant vous ne pouvez plus vous passer de moi, dussé-je vous demander de faire tout et son contraire. Plus rien d’autre ne compte pour vous désormais que cette seule préoccupation : conserver ce regard de moi sur vous qui est la seule chose qui puisse désormais vous faire vivre et plus seulement exister.

Comme l’écrivait Victor Hugo dans Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent :

« Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins
Ceux-là vivent, Seigneur, les autres je les plains
Car de son vague ennui le néant les enivre,
Le plus lourd des fardeaux c’est d’exister sans vivre. »

Tel est le pouvoir absolu et sinistre de la potion magique. Oui « sinistre » car le druide a la possibilité d’abuser de ce pouvoir absolu qu’il détient : l’autre, l’Autre a désormais perdu tout discernement, toute autonomie de jugement ; la soumission à l’Autorité est totale, immédiate, instinctive, irréfléchie. Et enthousiaste. Et joyeuse. Ça s’appelle le charisme : il fait faire le meilleur. Il fait faire le pire : l’histoire fourmille d’exemples fascinants des deux côtés. De Gandhi à Hitler pourrait être le titre d’un bon livre sur ce thème.

Et les « contre-pouvoirs » qui peuvent exister pèsent très très peu lourd dans la balance ! Souhaitons donc que le druide soit le philosophe-roi.

Maintenant que nous comprenons mieux ce qu’est la « potion magique » rappelons quelques principes fondamentaux quant à son utilisation. Il ne suffit pas de connaître la recette, encore faut-il savoir la réaliser.

Mode d’emploi de la potion magique

Qui dit potion magique dit « magique ». Donc pas rationnel du tout : toute explication détaillée sur « comment on va faire ensemble pour réussir » tendrait à dire que la magie disparaît. « Qu’est-ce que vous m’ennuyez avec vos programmes, c’est compliqué, c’est lourd, c’est risqué, sans compter que des experts ne disent que ça ne marche pas. En tout cas si vous êtes obligé de faire tout ça c’est que vous n’êtes pas un druide. L’adhésion est émotionnelle ; et même une fois élu, le Président doit préserver coûte que coûte cette relation émotionnelle avec le peuple, par-delà toute rationalité gouvernementale : qu’il laisse soigneusement son premier ministre et son gouvernement se salir les mains dans la dure réalité. Lui, le Chef, est au-dessus de tout cela : il a un pouvoir magique !

Pour bien utiliser cette magie, il faut garder en tête à qui on s’adresse. Il y a deux mots en grec pour dire peuple : laos et demos. Laos – qui a donné le mot laïcité désigne le peuple instructuré, la « communauté humaine » du peuple, communauté indivise qu’il faut avant tout ne pas fragmenter et dont il convient en permanence de renforcer l’unité. Communauté humaine hautement émotionnelle : le peuple non organisé, non structuré, non réfléchi ; sentiment d’un « nous fusionnel » d’un « moi-tout » donc d’une « pensée magique » de « comportements régressifs.

Parler à laos et à demos

Laos c’est « nous » qui veut « tout ». « Nous » qui peut « tout ». (Nous l’avons appelé ci-dessus l’Autre avec une majuscule) C’est à cet Autre, le laos, que le druide doit s’adresser et non pas à demos.

Demos (qui a donné démocratie) est le type d’organisation politique traduisant la souveraineté du peuple. Ce n’est plus une simple communauté humaine mais une communauté politique : ce gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Demos est donc au service de laos. Donc, on s’adressera à demos « par la suite ».

Revenons un instant au discours du Général de Gaulle sur le forum d’Alger en juin 1958, ceci à titre d’exemple : « Je vous ai compris » (miroir).

« Il n’y a ici que des Français à part entière (…) La fraternité, ce spectacle magnifique d’hommes qui d’un bout à l’autre, quel que soit leur communauté, communient dans la même ardeur, et se tiennent par la main. »

Alger 1958.

Puisqu’il s’adresse à l’émotionnel laos, il doit

  1. Le faire émotionnellement,

  2. Renforcer la cohésion de ce laos, obligatoirement indivis,

  3. Valoriser la « communauté humaine » qu’il forme, C’est tout à fait ce qu’il fait ici.

« Vous élisez vos représentants (…) et avec ces représentants élus, nous verrons (par la suite) comment faire le reste ».

Demos, donc, c’est « pour plus tard » « par la suite ». « On verra… En temps voulu ». En tout cas pas maintenant. Le druide, le « mobilisateur positif » doit s’adresser à laos exclusivement. Demos c’est pour après. Et surtout aucun dérapage, aucune trace de confusion. Totalement étanche, cloisonné, on ne se remettrait pas d’un mélange, même d’un simple début de rapprochement.

À laos, l’émotionnel, correspond le pouvoir émotionnel du mobilisateur positif. À demos, le rationnel, correspondront, par la suite, les pouvoirs R (Obélix) G (Astérix) et O (Abraracourcix). Et, de plus, ces trois pouvoirs rationnels seront exercés par d’autres acteurs politiques que le Président.

Ces autres acteurs politiques (Premier Ministre et gouvernement) ce seront des politiques qui serviront le Président qui, bien évidemment lui, reste au dessus de la mêlée : demos et au service de laos. Décidément les rédacteurs de la Constitution de la Ve République ont inspiré Uderzo et Goscinny. À un moins que, malgré la chronologie, ce ne soit l’inverse (pardon à Michel Debré !).

La potion de François Fillon…

Bref, et, puisqu’il n’y a plus que 8 jours avant le premier tour, plus de temps à perdre, François Filon ne peux plus jouer que sur le « je vous ai compris » dans toutes les déclinaisons qu’il peut avoir en fonction des circonstances.

C’est la base de la recette de la potion magique :

  1. « Je vous ai compris…

  2. Vous sentez que…

  3. Eh bien, moi aussi, je pense et sens les choses comme vous »

  4. Donc « ensemble on va réussir… » en avant ! Suivez-moi ! Je ne vous demande pas seulement votre support, ça, ce sera pour demos, par la suite, et ce sera le travail du premier ministre que je désignerai et le gouvernement qu’il formera.

Moi je vous demande bien plus, je vous demande de me suivre vers la victoire, de le faire joyeusement avec enthousiasme ; d’aimer ce combat ; d’aimer votre chef, car : « La victoire en chantant/Nous ouvre la carrière (…) La République nous appelle… » Et moi, candidat(e) à la Présidence, je vous appelle.

Expo Astérix à Bercy Village. Jean-Michel Royer/Flickr, CC BY-ND

P.S. : Au regard de cette analyse, Jean‑Luc Mélenchon a montré qu’il était en passe de ramasser la mise alors que dans le même temps, François Fillon faisait l’erreur de dire : « Je ne vous demande pas de m’aimer… »