G5 Sahel : l’union des cinq fait sa force

Soldats de l'opération Barkhane et des forces maliennes côte à côte dans le nord du Mali, en mars 2016. Pascal Guyot / AFP

À la veille du Sommet extraordinaire du G5 Sahel qui se tient ce dimanche 2 juillet à Bamako, auquel participe le président français Emmanuel Macron, les spéculations sont nombreuses sur l’architecture, le financement et l’échéancier de l’opérationnalisation de la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), créée en février 2017. Et pour cause : la résolution 2359 (2017) adoptée le 21 juin par le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) a fortement revu à la baisse le texte porté par la France et soutenu par l’Union africaine (UA) et les États membres du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad).

Si le CSNU se « félicite du déploiement » de la FC-G5S, aucune mention n’est faite au Chapitre VII de la Charte des Nations Unies sur l’usage de la force, limitant ainsi la portée de la résolution à un soutien purement politique. L’absence de référence au Chapitre VII exclut de fait toute possibilité de financement du Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) de l’ONU. La volonté des États-Unis de réduire le budget de ces opérations, dont ils financent plus du quart (28,5 %), n’était pas compatible avec la création d’une nouvelle ligne budgétaire, d’autant plus que le déploiement de la MINUSMA au Nord-Mali pose la question légitime de la complémentarité.

Un Sommet décisif pour la crédibilité et l’avenir du G5S

Le revers diplomatique a été violent pour la jeune organisation régionale créée en février 2014. Ce dimanche, la réunion de lancement officiel de la FC-G5S, qui verra l’installation de son Commandant, le général Didier Dacko, aura ainsi des airs de sommet de relance, pour ne pas dire de crise. À cet égard, la participation du président français est un signal politique fort qui ne pouvait mieux tomber pour le G5 Sahel. Si le chef d’état-major français, le général de Villiers, a participé à plusieurs reprises à la réunion des chefs d’état-major des pays du G5 Sahel en raison de l’opération Barkhane, c’est bien la première fois qu’un dirigeant non-membre du G5 Sahel participera au sommet des chefs d’État de l’organisation.

À cette occasion, les pistes d’un « partenariat renforcé entre la France et le G5 Sahel » seront étudiées, explique le ministère malien des Affaires étrangères. Au-delà des entretiens bilatéraux qui auront lieu entre le président français et ses homologues sahéliens, le Sommet pourrait déboucher sur la formalisation d’un accord sur l’épineuse question des droits de poursuite, qui permettrait de contourner l’absence de référence à l’usage de la force dans la résolution du CSNU. Il est fort à parier, également, qu’une initiative diplomatique commune sera lancée en vue d’obtenir une résolution plus favorable lors du réexamen de la FC-G5S par le Conseil de sécurité en octobre 2017. Le ministre des Affaires étrangères du Niger, Ibrahim Yacouba, a déjà fait plusieurs déclarations en ce sens.

Par ailleurs, les questions de financement devraient être au cœur des discussions à Bamako. À ce jour, un seul partenaire a annoncé son soutien à cette initiative : l’Union européenne (UE) à hauteur de 50 millions d’euros, soit environ 10 % du budget estimé de la FC-G5S.

C’est la seconde fois que le Président Macron se rend au Mali (ici à Gao, le 19 mai 2017). Christophe Petit Tesson/AFP

Le président Macron, accompagné de son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean‑Yves Le Drian, annoncera probablement une intensification de la coopération militaire entre Barkhane et la FC-G5S en vue de son opérationnalisation rapide. Car le temps presse face à l’évolution de la menace mais aussi face au risque de dislocation qui guette l’organisation, comme en témoigne les propos tenus récemment par le président tchadien, Idriss Déby.

Une force régionale à plusieurs vitesses

La menace explicite du président tchadien de revenir sur son engagement de fournir des troupes à la FC-G5S et/ou de retirer celles déployées au sein de la MINUSMA (1 390 militaires) au Nord-Mali et de la Force mixte multinationale (2 000 militaires) qui lutte contre Boko Haram dans la zone du bassin du Lac Tchad, a eu l’effet d’un séisme :

« Nous n’avons pas du tout été soutenu sur le plan financier, économique. […] L’année 2018 va être une année déterminante. Fin 2017, début 2018, si cette situation devait perdurer, le Tchad ne serait plus en mesure de garder autant de soldats à l’extérieur de son territoire. »

Moyen de pression évident à destination de la communauté internationale, l’annonce d’Idriss Deby est néanmoins à prendre au sérieux dans la mesure où il avait décidé unilatéralement de retirer ses troupes de la MISCA déployée en Centrafrique, en 2014. Par ailleurs, ses déclarations ont indiscutablement affaibli le discours d’unité jusque-là observé au sein du G5 Sahel et témoignent de divergences de vues entre les États membres de l’organisation sahélienne.

Le président tchadien Idriss Déby (ici en 2014). Foreign and Commonwealth Office/Flickr, CC BY

Si la déception est liée au refus du Conseil de sécurité de l’ONU d’octroyer (pour le moment) tout soutien financier à la FC-G5S, les divergences remontent à plusieurs mois et découlent de l’architecture même de la Force conjointe.

De la première annonce, à N’Djamena, concernant la création d’une force du G5 Sahel en novembre 2015 jusqu’à début 2017, deux modèles étaient en concurrence, l’un prévoyant des bataillons antiterroristes projetables, l’autre préférant la création de mécanismes de sécurité transfrontaliers visant à mener des opérations conjointes avec les forces armées du ou des pays voisins.

Alors que le débat tardait à être tranché pendant la présidence tchadienne du G5 Sahel, les pays les plus touchés par les attaques des groupes djihadistes – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – ont entrepris, en janvier 2017, de réactiver une organisation régionale inactive dont ils sont les seuls membres, l’Autorité du Liptako-Gourma (ALG). Ils ont ainsi réformé ses statuts afin de créer la Force multinationale de sécurisation du Liptako-Gourma (FMS-LG).

La création de cette force supplémentaire, qu’ils ont immédiatement qualifiée de « composante du G5 Sahel », a eu pour conséquence de précipiter la création de la FC-G5S quelques semaines plus tard et de figer son architecture. Dès lors, on ne parlera plus de bataillons projetables.

La FC-G5S sera donc composée de 3 « fuseaux » :

  • un « fuseau Ouest » (Mauritanie, Mali) ;

  • un « fuseau Centre » (Mali, Burkina, Niger) ;

  • « un fuseau Est » (Niger, Tchad).

Basés sur le modèle de la Force mixte multinationale (FMM) qui lutte contre Boko Haram, ce deux forces – la FMS-LG et la FC-G5S – visent à pérenniser les organes de coordination et de planification transfrontaliers qui ont émergé au cours des dernières années avec l’appui de l’opération Barkhane (dans le cadre du Partenariat militaire de coopération transfrontalière (PMCT)).

Le Fuseau Centre, une zone devenue prioritaire

L’opérationnalisation de la FC-G5S a de fortes chances de se concentrer, dans un premier temps, sur le « fuseau Centre » dans la zone dite des « trois frontières » entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali. Plusieurs facteurs le laissent présager.

Tout d’abord, l’augmentation des attaques des groupes jihadistes dans le centre du Mali, dans le nord du Burkina et l’ouest du Niger ont considérablement accru la pression politique sur les autorités de ces pays qui font preuve de volontarisme politique sur la question de l’opérationnalisation de la FC-G5S.

Par ailleurs, le déplacement de la menace vers le sud a poussé Barkhane à une bascule de ses moyens au profit de la boucle du Niger. Ainsi, du 27 mars au 10 avril 2017, les forces armées maliennes (FAMa) et burkinabés, appuyées par Barkhane, ont conduit une opération militaire de coopération transfrontalière (OMCT) baptisée Panga, dans la zone frontalière entre le Mali et le Burkina Faso.

Pour la première fois depuis sa création en 2014, la force française a également mené une opération sur le sol burkinabè. L’opération « Bayard », menée à l’autonome dernier par Barkhane dans la forêt de Foulsaré au Burkina, représente, avec la neutralisation d’une vingtaine de terroristes et la saisie de nombreuses armes, l’un des bilans les plus importants depuis 2014. À ces actions est venue s’ajouter L’opération « Dague » dans la forêt de Serma, en territoire malien, à quelques kilomètres de la frontière burkinabè. Le bilan semble avoir été tout aussi concluant que pour l’opération « Bayard » avec la neutralisation d’une nouvelle vingtaine de combattants.

La concentration temporelle et géographique de ces opérations militaires laisse bien à penser que la France considère le fuseau « Centre » comme prioritaire – ce qui peut ne pas plaire aux deux pays situés aux extrémités (Tchad et Mauritanie).

Des obstacles nombreux à surmonter

Au milieu d’un écosystème institutionnel extrêmement dense et en trois années d’existence, le G5 Sahel a réussi à s’imposer comme un acteur à part entière en matière de lutte contre le terrorisme sur le continent africain et à pallier les carences du système de paix et de sécurité élaboré par l’Union africaine.

Plus d’une vingtaine d’opérations transfrontalières ont ainsi été menées ponctuellement avec l’appui de Barkhane. En amont de ces opérations, des efforts de coopération, de coordination et de planification conjointe ont eu lieu au sein d’organes moins médiatiques mais qui ont pleinement participé à l’amélioration de l’interopérabilité entre les forces armées des États membres.

Un véhicule des forces spéciales maliennes, en juin dernier, à l’entrée d’un complexe touristique attaqué par des terroristes. Habibou Kouyaté/AFP

La phase d’institutionnalisation, sous l’égide de la Force conjointe du G5 Sahel (FC-G5S), des différentes initiatives préexistantes est une phase critique pour ce régionalisme sécuritaire innovant. Les périls, dans lesquels bien d’autres initiatives régionales sont tombées par le passé, seront nombreux. Le processus de déploiement effectif de la FC-G5S et sa capacité à mener des opérations sur le terrain seront intimement liés à la crédibilité des financements, à la volonté politique des chefs d’États du G5 Sahel, à l’ampleur des moyens qui seront mis à disposition de la Force et, enfin, à la qualité de la coopération avec les partenaires stratégiques.

La coopération militaire en matière de lutte contre le terrorisme est un domaine qui exige, autant que possible, de la confiance et la conviction partagée d’une interdépendance. Le chemin sera long. Mais rappelons-nous que « Rome ne s’est pas faite en jour. »


Actuellement au Burkina Faso pour effectuer un terrain de recherche, l’auteur mène des travaux sur la coopération militaire au Sahel au sein du G5 Sahel et de la Commission du bassin du Lac Tchad (CBLT).

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