Grippe aviaire : les virus sont-ils toujours dans l’air ?

Elevage d'oies. Shutterstock

Grippe aviaire : les virus sont-ils toujours dans l’air ?

La grippe aviaire, cette maladie causée par un virus qui peut se transmettre des volailles aux humains, n’a pas fini de faire parler d’elle. En France, des cas continuent à être repérés régulièrement dans des élevages de canards, entraînant des abattages à titre de précaution, comme cette année en Vendée, dans le Gers ou encore dans le Finistère.

Ces abattages visent à contenir la contagion rapide du virus H5N8. Celui-ci est apparu dans les élevages de canards en France en décembre 2016, et n’est pas transmissible aux humains. Mais il existe plusieurs souches de virus, notées H et N en fonction des protéines qui les caractérisent (hémaglutinine et neuraminidase), circulant dans des pays différents. En Chine, le virus H7N9, apparu en 2013, se transmet bel et bien des volailles aux humains. Selon les autorités sanitaires chinoises, il a tué jusqu’ici 40 % des personnes qu’il a infectées. Quant au virus H5N1, apparu à Hong Kong en 1997, il tue deux tiers des personnes qu’il infecte.

Le sujet semble avoir quelque peu lassé les journalistes, qui se demandent sans doute pourquoi consacrer de l’énergie à une famille de virus moins dangereuse qu’Ebola ou le VIH/Sida. Mais si la grippe aviaire est moins dans l’air du temps, ses virus sont toujours dans l’air, notamment en Chine. La question scientifique qui mobilise actuellement les experts est la suivante : dans quelles conditions ces virus de petite taille peuvent-ils se transmettre des oiseaux aux humains par des particules aériennes, et quelles en seront les conséquences pour les organismes humains non immunisés ? Une telle interrogation oblige à analyser les relations quotidiennes entre humains, oiseaux et virus, au-delà des alertes médiatiques et des abattages spectaculaires.

Une pompe à air placée dans les marchés aux volailles en Chine

Virologiste à l’Ecole de Santé Publique de l’Université de Hong Kong, Hui-Ling Yen a ainsi mené entre décembre 2015 et juillet 2016 une série de recherches sur la transmission des virus de la grippe aviaire aux humains. Ses travaux visent à mesurer la concentration de virus dans les marchés aux volailles du sud de la Chine, comme dans cette étude, celle-ci ou encore celle-ci.

Dans cette région du monde, en effet, les volailles sont achetées vivantes par les consommateurs, attachés au goût du « poulet frais ». Elles sont abattues sur place par le vendeur, une pratique qui augmente le risque de transmission de la grippe aviaire aux humains. Hui-Ling Yen a appliqué aux marchés une technique de prélèvement de l’air conçue par l’Institut National de Sécurité et de Santé au Travail (NIOSH) aux États-Unis. Placée sur un tripode à 1,20 mètre du sol, une pompe à air opère pendant 30 minutes, captant les éventuelles particules virales dans un tube, ce qui permet de les récupérer par la suite dans un liquide. Ce liquide est alors analysé en laboratoire selon la technique PCR pour mesurer génétiquement la diversité des souches virales qu’il contient.

Les résultats fournis par cette méthode viennent confirmer des analyses plus classiques effectuées par prélèvement dans le bec et le rectum des volailles. Mais elle comporte plusieurs avantages. Non invasive, elle n’implique pas de manipuler les animaux, et est donc mieux acceptée par les vendeurs. Elle est plus rapide, puisqu’il n’est plus nécessaire de faire un prélèvement sur chaque volaille, et fournit un diagnostic sur l’ensemble d’une échoppe. Surtout, elle mesure le risque de contagion pour les personnes qui entrent dans l’espace de l’échoppe, et pas seulement pour celles qui touchent directement les volailles.

Des particules virales libérées en quantité quand la volaille est déplumée

Marché aux volailles de Tai Po, à Hong Kong. Acheté vivant, le poulet est abattu devant le client. Frédéric Keck, Author provided

Avec cette méthode, Hui-Ling Yen est arrivée à plusieurs résultats intéressants. Elle a montré que les techniques utilisées pour déplumer la volaille avant de la remettre au client augmentaient dramatiquement la quantité de particules virales dans l’air. Par ailleurs, comme les marchés de volailles se situent au cœur de quartiers urbains denses du sud de la Chine, Hui-Ling Yen a modélisé la dispersion de ces particules virales dans un rayon de 100 mètres autour du marché, en fonction de la direction du vent.

En outre, la chercheuse a étudié en laboratoire la transmission aérienne des virus de grippe aviaire en utilisant des furets, dont les symptômes de grippe sont les plus proches de ceux des humains. Elle a distingué deux types de particules virales en fonction de leur taille. Les particules les plus grosses ne peuvent pas s’éloigner de la source d’infection du fait de la gravité. Elles peuvent être évitées en portant des masques ou en se lavant les mains. Les particules fines (moins de 1 micromètre), par contre, peuvent rester suspendues dans l’air et se diffuser sans que les mesures de protection classiques ne les arrêtent.

Un risque de transmission des oiseaux aux humains plus élevé qu’ailleurs

Ces méthodes d’analyse des virus de grippe aviaire dans l’air avaient déjà été appliquées dans des élevages de volailles aux Pays-Bas en 2014, où les élevages industriels sont très denses. Elles ont aussi été utilisées à Taiwan en 2009 pour mesurer les conséquences des nuages de poussière venus de Chine continentale pour l’atmosphère. Mais elles n’avaient jamais été appliquées à la Chine continentale elle-même, où le risque de transmission des virus de grippe des oiseaux aux humains est plus élevé qu’ailleurs.

L’étude de Hui-Ling Yen repose sur une collaboration avec les Centres de contrôle des maladies dans les provinces chinoises. Cette collaboration montre que, comme pour la pollution par les gaz émis par les voitures, le gouvernement chinois est conscient des risques que le développement accéléré de sa population humaine et animale fait peser sur l’atmosphère qu’elle respire.

La grippe aviaire sert ainsi de révélateur aux menaces que le développement de l’élevage industriel et du transport automobile en Chine font planer dans l’air.

Une artiste sur les traces des virologistes au Vietnam

Sur la menace de grippe aviaire, une tout autre perspective est apportée par Lena Bui. Artiste vietnamienne formée aux États-Unis et au Japon, Lena Bui participe elle aussi par ses travaux à une meilleure connaissance des risques pandémiques. Elle a collaboré avec le Centre de recherche clinique de l’Université d’Oxford situé à Ho-Chi Minh City, dans le contexte des premiers foyers de grippe aviaire au Vietnam après 2005. Là-bas, elle a suivi les activités des virologistes, aussi bien dans leurs discussions de chercheurs à l’intérieur des laboratoires que dans leurs enquêtes menées sur le terrain auprès des fermes de volailles. Elle a finalement choisi de montrer, plutôt que l’imaginaire des virologistes, les pratiques des fermiers dans leurs rapports avec les animaux d’élevage.

En 2012, Lena Bui découvre une photographie publiée dans les journaux en 2005 montrant une femme en habit de travail couverte de plumes. « Elle ressemblait à une grande autruche, m’a dit l’artiste dans un entretien que j’ai réalisé avec elle le 19 mai. J’aime ce moment où la frontière entre les humains et les animaux se brouille ». Le reportage portait sur un village au nord du Vietnam, Trieu Khuc, où les plumes des canards sont triées et exportées vers la Chine. À cause du risque de grippe aviaire, la Chine avait cessé ses importations, et le village avait dû se réorganiser. « Les journalistes traitaient cette information de façon sensationnelle, a poursuivi Lena Bui. Les gens sur place disaient que personne n’était malade. Quand vous êtes en contact quotidien avec les plumes, peut-être que vous développez votre immunité. Cet endroit a stimulé mon imagination. »

Merci à Lena Bui, d’avoir autorisé le libre accès à son installation aux lecteurs de The Conversation pour une durée de six semaines.

L’artiste réalise une installation filmique de 7 minutes 30 intitulée « Where birds dance their last » (en français, « Là où les oiseaux font leur dernière danse »). Elle la présente en 2012 au musée des Beaux-Arts d’Ho Chi Minh City et en 2013 à la Wellcome Collection à Londres, dans le cadre d’une exposition de ses travaux intitulée « Voracious embrace : the human/animal interface » (en français, « Etreinte vorace : l’interface homme/animal »).

Dans le village de Trieu Khuc, photo extraite de « Where birds dance their last », de Lena Bui. Lea Bui, Author provided
Dans le village de Trieu Khuc, photo extraite de « Where birds dance their last », de Lena Bui. Lena Bui, Author provided

Les mouvements lents des travailleurs du déplumage

On y voit, sur deux panneaux distincts, les travailleurs du déplumage effectuer des mouvements lents sur fond de musique aérienne, avec quelques commentaires faits par ces travailleurs eux-mêmes sur une pratique transmise à travers les générations. Le film commence par l’image étrange de plumes sur lesquelles vibrent des mouches, puis introduit une femme portant un masque et un chapeau pointu à côté d’un ventilateur. Les villageois invoquent la tradition, la longueur des mariages célébrés au temple, la présence des ancêtres dans les tombes avoisinantes.

En 2016, Lena Bui réalise un autre film de 45 minutes, conçu davantage comme un docu-fiction que comme une installation filmique. Elle commence par suivre les virologistes jusqu’au delta du Mékong, toujours au Vietnam, dans une ferme de cochons – animaux ayant la particularité de pouvoir être infecté à la fois par les virus de la grippe aviaire et humain. Elle obtient ensuite l’accord d’une famille pour accueillir sous leur toit une actrice professionnelle. Celle-ci joue une jeune fille qui arrive de la ville chez sa tante. Elle demande à sa parente de lui transmettre les techniques traditionnelles d’élevage des cochons. La jeune fille veut connaître le goût qu’avait la viande avant l’industrialisation récente de l’élevage sous contrainte étatique.

Merci à Lena Bui, d’avoir autorisé le libre accès à son installation aux lecteurs de The Conversation pour une durée de six semaines. Cliquer sur “Regarder sur Vimeo” pour y accéder.

Sa tante résiste mais finit par lui montrer les gestes techniques. Le film bascule lorsque les grossistes viennent acheter les porcs en justifiant la baisse des prix proposés par l’usage de produits chimiques dans les fermes avoisinantes. Plutôt que de la grippe aviaire ou porcine, ce film parle donc des tensions dans les pratiques quotidiennes des fermiers et dans leurs relations avec l’État et le marché.

Les recherches de Hui-Ling Yen et Lena Bui montrent ainsi, avec les moyens de la virologie et de la cinématographie, que les virus de grippe sont bien dans l’air, au sens où ils révèlent comment les transformations des relations entre hommes, oiseaux et cochons en Asie orientale modifient l’atmosphère du globe.


Hui-Ling Yen, Lena Bui et Frédéric Keck, l’auteur de cet article, ont chacun reçu pour leurs travaux un financement du Axa Research Fund, en vue de contribuer à une meilleure connaissance des risques pandémiques.