Indonésie : attentats-suicides en famille au nom du djihad

Veillée le 15 mai à Jakarta après la série d'attaques terroristes ayant frappé le pays. Les citoyens réclament une loi-antiterroriste. Bay Ismoyo/AFP

L’Indonésie n’avait pas vécu une telle tragédie depuis 2005. Le 14 mai, Surabaya, à l’est de Java, et le reste monde découvraient avec horreur les attaques à la bombe menées par des familles entières, enfants compris, à l’encontre de trois églises et un commissariat de police, tuant au moins 23 personnes et en blessant plusieurs dizaines d’autres.

Le choc initial fut suivi de dégoût pour ces attentats où des parents emmènent leurs enfants mourir. Et semer la mort.

Le dimanche 13 mai, une mère accompagnée de ses deux filles, âgées de 9 et 12 ans, s'est rendue dans l’Église indonésienne chrétienne et a déclenché sa bombe. Ses deux fils, âgés de 16 et 18 ans, ont roulé en moto jusqu’à l’église Sainte-Marie et se sont fait exploser.

Son époux, Dita Oepriarto, soupçonné d’être le chef de la cellule extrémiste locale Jemaah Ansharut Daulah (JAD), – qui a prêté allégeance à Daech –, a quant à lui conduit sa voiture à l’Église pentecôtiste où il a déclenché sa bombe.

Le lundi 14 mai, c’est une famille de cinq personnes sur deux motos qui ont fait exploser un engin au commissariat général de Surabaya.

Ces attaques renforcent les multiples alertes énoncées par différents experts appelant à ne pas ignorer le rôle actif des femmes au sein des mouvances extrémistes.

En 2016, la police indonésienne avait ainsi arrêté les premières femmes djihadistes indonésiennes : Dian Yulia Novi, qui avait fabriqué une bombe dans une cocotte-minute, prévue pour exploser à Jakarta, et Ika Puspitasari qui visait Bali.


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Le nombre de femmes prêtes à jouer un rôle terroriste augmenterait de façon considérable en raison notamment des réseaux sociaux, utilisés par les recruteurs.

Cependant, les derniers attentats marquent un tournant. Ils soulignent non seulement l’implication des femmes mais aussi, désormais, celui des familles, nouveau bras armé de Daech au niveau local.

En 2017, un rapport évaluait à près de 600 le nombre d’Indonésiens ayant rejoint Daech en Syrie, dont 100 femmes. Alors même que Daech perd du terrain, beaucoup de militants rentrent aujourd’hui chez eux.

Les parents emmènent leurs enfants vers la mort

Comment comprendre ces actes ? Il existe en réalité une raison parentale rationnelle derrière ces choix, basée sur la foi de ces parents en une récompense divine après leur amaliyah, (le terme que les djihadistes utilisent à propos de leurs actes sur le terrain). Ils croient en effet que leur famille sera réunie dans l’au-delà.

Une photo de la famille qui aurait été responsable de l’attaque de dimanche à Surabaya selon la police. Handout, Author provided

En effet, si un père commet un attentat-suicide seul, il laisse derrière lui sa femme et ses enfants, stigmatisés à vie comme « famille du terroriste ». De même, au vu du rôle de plus en plus actif des femmes dans le djihad, ces dernières, devenues mères, semblent préférer impliquer leurs enfants dans la même idéologie.

Ainsi, ces familles choisissent de faire leur amaliyah ensemble.

Ce choix peut également faire partie d’une stratégie plus générale de diffusion de la propagande djihadiste afin d’encourager d’autres militants sur cette voie.

Ce fut notamment le cas de l’affaire Ummu Shabrina, qui circule depuis 2014. Cette femme et sa famille ont été arrêtées à la frontière, en ayant néanmoins eu le temps d’avoir appelé d’autres familles à rejoindre leur combat et leur mode opératoire : se sacrifier pour Daech.

Processus de radicalisation

Les familles impliquées dans les attentats semblaient toutes avoir de bonnes relations avec leurs voisins. D’après ce que j’ai pu constater, elles n’avaient pas non plus de problèmes économiques. Dans la famille de Dita, les enfants étaient scolarisés à domicile, ce qui a limité leurs interactions à l’extérieur, avec des enfants de leur âge.

Le processus de transmission s’est développé car les valeurs portées par les parents étaient très fortes et très implantées. La radicalisation est alors possible en fonction de la façon dont les enfants perçoivent, d’une part, leurs parents et d’autre part, les valeurs en question. Dans les cas présents, les enfants percevaient leurs parents de façon très positive, et étaient donc à même d’adhérer à leur idéologie.

Au cours de mes recherches, je me suis ainsi intéressée au rôle de la famille dans la création du djihadiste. En tant que première unité du développement psychologique et social d’un individu, la famille est un terreau fertile pour le développement d’idéologies extrêmes. et ce à travers le processus de socialisation.

La socialisation se déroule à travers des activités triviales et quotidiennes, comme des discussions portant sur l’islam, la politique, le djihadisme, mais aussi le fait de visionner ensemble des vidéos extrémistes ou de simplement participer aux activités religieuses.

Les enfants perçoivent ainsi ces activités comme des habitudes qu’ils ne remettent pas en question, faisant confiance à leurs parents.

Concernant les familles parties en Syrie, les enfants ont également grandi sous le joug de Daech et ont donc pu intégrer des systèmes de pensée et de socialisation préconisés selon les valeurs de l’organisation islamique.

Les enfants imitent aussi la façon dont leurs parents expriment leur loyauté et leur adhésion à une idéologie ou à une organisation. Les enfants développent de cette façon une loyauté affective prête à être mobilisée qu’ils assument en dépit des contradictions qu’on peut leur opposer.

Cohésion et valeurs

Ce type de loyauté n’émerge pas de façon naturelle mais découle de valeurs parentales inculquées à l’enfant sous forme d’idées, de normes, de coutumes et de méthodes.

Plusieurs exemples illustrent ainsi la transmission réussie de ces valeurs au sein d’une même famille. On pense ainsi au jeune Hatf Saifurrasul, 13 ans, Indonésien mort en Syrie lors d’une frappe aérienne en 2016. Il était le fil d’un djihadiste connu, Saiful Anam aussi appelé Brekele, militant célèbre au sein du Jemaah Islamiyah (JI), actuellement incarcéré dans la prison de Nusakambangan. Brekele avait été inculpé pour terrorisme lors de l’attaque à Poso, Maluku en 2005 ainsi que pour d’autres crimes.

La famille peut cependant aussi jouer un rôle clef dans la déradicalisation des individus..

Source de cohésion indiscutable, la famille cimente les liens entre les adultes et les enfants : ces derniers obéissent car la parole du parent est admise. Plus la cohésion est forte, mieux les valeurs se transmettent.

Mosquée Al Akbar à Surabaya, le 16 mai, début du mois de Ramadan. L’islam est la religion majoritaire du pays, aux côtés du bouddhisme, confucianisme et christianisme. Juni Kriswanto/AF

Que peut-on faire ?

Le gouvernement a déjà mis en place plusieurs programmes anti-terroristes, et de nombreuses opérations visant à déradicaliser les individus, incluant même un programme de réhabilitation et de réinsertion économique pour les repentants.

De nombreux militants se sont aujourd’hui réformés : on pense ainsi à Ali Fauzi, Sofyan Tsauri ou encore Yusuf Adirima.

Mais pour aller plus loin, le gouvernement devrait en outre prendre des mesures pour gérer ce phénomène de radicalisation au sein des familles. Le gouvernement doit aussi impliquer de façon plus prononcée les personnes rentrées de Syrie dans ses programmes contre-terroristes.

Un programme préventif comme Tanoker Ledokombo à Jember, impliquant les communautés locales et ciblant les parents en voie de radicalisation, pourrait empêcher la transmission de telles valeurs aux enfants.

D’autres interventions sociales pourraient jouer le rôle de contrepoids au développement de ces idéologies extrémistes, telles que des activités communautaires impliquant enfants et parents, comme rendre visite à des victimes de terrorisme à l’hôpital. Si les enfants prennent aussi conscience qu’il existe d’autres choix de vie que le djihad, ils seront peut-être moins enclins à s’aventurer sur cette voie.

This article was originally published in English