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Inégalités : non, les jeunes générations n’ont pas été « sacrifiées »

Inégalités : non, les jeunes générations n’ont pas été « sacrifiées »

Les inégalités entre les générations reviennent en force dans le débat public. Les nombreux essais sur le sujet, qui rencontrent d’ailleurs un large public, mettent habituellement en avant l’avantage particulier dont aurait bénéficié la génération du baby-boom d’après-guerre, parfois même aux dépens des générations suivantes.

Selon les auteurs de ces essais, le niveau de vie confortable des baby-boomers aurait pour conséquence la baisse du niveau de vie des générations suivantes, que certains n’hésitent plus à qualifier de « sacrifiées ». Parmi les plus virulents, on compte notamment Laurence Kotlikoff et Scott Burns qui n’hésitent pas à accuser les baby-boomers d’avoir perpétré une « maltraitance fiscale » à l’égard de leurs enfants.

On leur reproche pêle-mêle une conjoncture économique favorable, avec une inflation et un taux de chômage opportunément en adéquation avec leurs besoins spécifiques de leur cycle de vie, et une gestion des comptes sociaux centrée sur les seuls intérêts de leur génération. Le succès médiatique de ces thèses s’illustre, par exemple, sur le site Internet du Guardian qui propose une visualisation en ligne de la perte relative de revenu des jeunes générations.

Comparaison n’est pas raison

La comparaison entre les générations est pourtant un exercice délicat car il est difficile de mettre sur le même plan des vies qui ont eu lieu à des époques différentes. Et, même lorsque l’on se restreint aux dimensions économiques, telles que mesurées par le niveau de vie, on est confronté au simple fait qu’il évolue au cours de la vie.

Comparer, à un moment donné, le niveau de vie de personnes d’âges différents n’est donc pas nécessairement pertinent. L’enjeu est alors de reconstituer, pour chaque génération, l’évolution de leur niveau de vie et ensuite de les comparer. La difficulté du projet est qu’il n’existe pas en France de bases de données en panels qui renseigneraient le niveau de vie des individus de plusieurs générations tout au long de leur vie.

Dans la pratique, on ne dispose d’informations que sur des individus différents d’une enquête à l’autre et qui décrivent les comportements de différentes générations à des moments différents de leur cycle de vie. Ces informations collectées par l’Insee dans le cadre de ses enquêtes « Budget de famille » sont néanmoins extrêmement riches.

Dans le cadre du projet des Comptes de transferts nationaux, qui vise à produire une comptabilité nationale par âge, l’équipe française propose un ensemble de statistiques directement utilisables pour comparer les générations.

Pour une analyse générationnelle des revenus

Dans un article récent, nous avons ainsi analysé la déformation dans le temps de la distribution par âge des revenus du travail. Le graphique ci-dessous, tiré de notre article, montre que le mode de la distribution, c’est-à-dire l’âge auquel les revenus sont les plus élevés, augmente dans les différentes vagues de l’enquête « Budget de famille ». Ceci illustre l’avantage que les plus âgés des salariés ont acquis au cours du temps. Il serait cependant hasardeux de s’arrêter à une telle analyse et d’en conclure que les jeunes générations ont été « sacrifiées ».

Il est, tout d’abord, réducteur de s’arrêter aux seuls revenus du travail pour mesurer le niveau de vie. Il s’agit, ensuite, de dépasser les simples statistiques descriptives et de proposer une véritable analyse générationnelle des revenus.

En France, les revenus du travail moyens à l’âge de 40 ans sont passés de 30 281 euros en 1979 à 38 690 euros en 2011 (en euros constants de 2011). Enquêtes Insee Budget de Famille 1979, 1989, 2000, 2011 et données de la statistique publique (calculs des auteurs), CC BY-NC-ND

Dans un article rédigé cette année avec Ikpidi Badji, nous utilisons les sept vagues de l’enquête « Budget de famille » de l’Insee réalisées entre 1979 et 2011 afin de reconstituer le niveau de vie de toutes les générations nées entre 1901 et 1979.

Le niveau de vie des ménages est apprécié avec le revenu disponible ou la consommation privée par unité de consommation, en incluant ou non les dépenses de logement et les loyers implicites. Nous utilisons une stratégie économétrique reposant sur les modèles âge-période-cohorte afin d’isoler la part du niveau de vie qui relève de la cohorte de naissance et de la distinguer de ce qui relève de l’âge de la personne. Ces modèles comportent des biais bien connus, que nous traitons de diverses façons.

Ce que disent les chiffres

Nous mettons en évidence deux principaux résultats. Tout d’abord, le niveau de vie augmente fortement avec l’âge, de 25 à 64 ans. Par exemple, la consommation des 50-54 ans est supérieure de 35 % à celle des 25-29 ans. À partir de 65 ans, l’évolution dépend de l’indicateur de niveau de vie considéré.

Par ailleurs, le niveau de vie des générations du baby-boom est supérieur à celui des générations nées avant-guerre mais inférieur ou égal à celui des générations qui les suivent. Par exemple, la consommation de la cohorte née en 1946 est de 40 % supérieure à celle de la cohorte née en 1926 mais de 20 % inférieure à celle de la cohorte née en 1976. Le graphique ci-dessous reproduit la très forte augmentation de la consommation dont ont bénéficié les cohortes nées depuis le début du XXe siècle.

Le niveau de vie est apprécié par la consommation privée divisée par le nombre d’unités de consommation. L’unité de consommation est définie avec l’échelle dite de l’OCDE modifiée. Les variables sont normalisées à 1 pour la cohorte 1946. Les courbes en pointillés délimitent les intervalles de confiance à 95 %. Insee-Enquêtes BdF 1979, 1984, 1989, 1995, 2000, 2005, 2010 (calculs des auteurs), CC BY-NC-ND

Ainsi, si l’on prend l’ensemble des cohortes nées entre 1901 et 1979, aucune génération n’a été désavantagée par rapport à ses aînées. La discussion de ces résultats à partir de méthodes alternatives révèle l’importance de la croissance économique dans l’élévation du niveau de vie des générations et confirme qu’aucune génération n’a eu une consommation inférieure à celle des générations qui l’ont précédé. Tous les données et programmes utilisés sont disponibles en ligne sur le site de réplication des résultats scientifiques runmycode.org.

Nos résultats s’expliquent par la forte augmentation du revenu moyen depuis la Seconde Guerre mondiale. Certes, la croissance est moins forte que pendant les Trente Glorieuses, mais elle n’en reste pas moins presque toujours positive et l’on compte sur les doigts d’une main les années où les revenus ont augmenté moins vite que la population.

Nos résultats sont par ailleurs cohérents avec ceux de Marine Guillerm qui montre que le patrimoine des baby-boomers n’est pas supérieur à celui des générations qui les ont suivies. Ils le sont également avec ceux d’une étude que nous avions réalisée l’an dernier avec Pierre-Yves Cusset et Julien Navaux pour France Stratégie, où nous trouvions que les dépenses moyennes de protection sociale destinées aux jeunes étaient restées constantes depuis la fin des années 1970.

Explorer les inégalités au sein des générations

Notre travail peut être complété en explorant deux directions.

La première est prospective. Un argument souvent avancé dans les débats sur les questions générationnelles consiste à dire que le système de protection sociale, notamment dans ses composantes d’assurance vieillesse et maladie qui sont essentiellement destinées aux plus âgés, n’est pas soutenable. Il est évident qu’une baisse de ces transferts pourrait à l’avenir remettre en cause le niveau de vie estimé des générations nées depuis les années 1970. De façon similaire, la hausse de la dette publique ou l’ensemble des facteurs ayant conduit durablement à une faible croissance peuvent également compromettre leur niveau de vie.

Une seconde direction de recherche repose sur les inégalités au sein des générations. Il est possible que l’évolution des inégalités ait été hétérogène entre les générations. Si un accroissement des inégalités au sein de la jeunesse d’aujourd’hui était avéré, cela pourrait constituer une piste d’explication du malaise qu’elle exprime parfois.

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