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Jack London, une aventure socialiste

Jack London en 1904. Arnold Genthe/Wikimedia

Jack London, une aventure socialiste

2016 a marqué la commémoration du centenaire de la mort de Jack London, la sortie en Pléiade de ses œuvres ainsi que de la réédition du Talon de fer, « patrimoine littéraire du monde militant » selon Nicolas Norrito des éditions Libertalia. L’occasion de revenir sur la mythologie de l’auteur, longtemps figée dans une figure d’aventurier ou dans celle d’un auteur de « jeunesse » ; une image faisant obstacle à une appréhension plus politique de son œuvre. Jack London est aussi un militant dont les idées socialistes, directement issues de son vécu, dirigent l’œuvre.

De l’appétit pour l’aventure à l’engagement politique

De Montréal, il faut prendre trois avions, puis l’Alaska Highway pour rejoindre la route du Klondike qui mène dans les Territoires du Nord-Ouest canadiens, à Dawson City. C’est là qu’on peut trouver le Jack London Center et la « cabin » dans laquelle il vécut durant l’hiver 1897-1898. Nichée au bord de la rivière du Yukon, la ville de Dawson émerge lors de la fameuse ruée vers l’or à laquelle Jack London participe.

Il traîne dans les saloons et y rencontre Louis Bond, dont le chien inspirera le futur héros de L’Appel de la forêt. Devenu célèbre grâce à ce roman, Jack London publie quelques années plus tard, le non moins remarquable Croc-Blanc. Pourtant, cette « Odyssée du Grand Nord », la plus connue dans la vie de l’écrivain, n’est qu’une étape parmi les multiples routes empruntées par celui-ci, dont, entre autres, celle de l’engagement politique.

Au gré de sociabilités forgées par la fréquentation du fameux troquet d’Oakland, sa ville natale, Jack London n’y fera pas mentir la citation de Balzac : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple ». L’écrivain s’éveillera à une conscience de classe consacrée par un article du San Francisco Chronicle présentant celui-ci comme le « jeune socialiste d’Oakland », haranguant les foules pour les sensibiliser à la violence de l’oppression et de l’exploitation capitaliste.

« L’un des grands thèmes de Jack London, l’un de ceux où il donne le meilleur de lui-même, ce sont les situations d’affrontement », souligne Philippe Jaworski, cité par l’Humanité, qui a supervisé les deux volumes de la Pléiade parus en octobre 2016. « Jack London est le romancier du combat entre deux forces, précise-t-il, l’homme et la nature, l’homme et l’homme, l’homme et l’animal, l’animal et l’animal, l’homme se battant contre lui-même. À chaque fois, il installe dans ses récits une situation de confrontation qui monte vers un point de paroxysme. » Cette dialectique est aussi le reflet d’une réflexion sur la lutte des classes, moins connue et qui traverse pourtant une majeure partie de l’œuvre du romancier.

Jack London (au centre) avec d’autres reporters, en 1904, en route pour le Japon où ils s’apprêtent à couvrir le conflit russo-japonais. Century Company, NY, 1921/Wikimédia Commons

L’écrivain socialiste

Du jeune prolétaire au self-made man comme l’Amérique aime se féliciter d’en produire, l’écrivain devient, au contact de la misère et au fil des aventures faites de petits boulots, une plume sociale qui s’aiguise. Loin d’être un simple aventurier bagarreur, Jack London est aussi un lecteur avide qui s’abreuve de textes politiques.

Comme le héros de Martin Eden, il dévore Marx, Ricardo, Smith, Mill. En 1902, l’auteur retrace son engagement dans un texte reproduit par le blog marxiste-libertaire « La Bataille socialiste » : (« Comment je suis devenu socialiste ») et le réaffirme dans un texte paru en 1906 : « What Life means to me » (« Ce que la vie signifie pour moi ») dans lequel l’écrivain oppose à l’avidité marchande la solidarité de classe, concluant le texte par ces mots : « En dernier lieu, ma confiance va à la classe ouvrière. ». Cette même classe ouvrière dont il est issu et qui inspirera le héros de son chef d’œuvre (supposément) autobiographique, Martin Eden, paru en 1909. Le protagoniste, jeune prolétaire, est épris d’une jeune bourgeoise. Il tend à s’élever intellectuellement pour la séduire avant que les illusions de Martin ne disparaissent conjointement à sa passion pour Ruth. Le livre devient le symbole de deux mondes irréconciliables, d’une « attaque contre la bourgeoisie et les idées bourgeoises » selon les propres mots de l’auteur, qui n’est pas sans rappeler dans un schéma de genre inversé La Sauvage, d’Anouilh.

Une plaque commémorative à San Francisco, où London est né en 1876. Wikimédia

Moins connu et plus politique, Le Talon de fer est réédité en novembre 2016. Pour rédiger ce récit, l’auteur s’est inspiré de la Commune de Paris ainsi que de l’échec de la révolution russe de 1905. L’ouvrage est salué par Francis Lacassin, auteur de Jack London, ou l’écriture vécue, comme un « classique de la révolte ».

Le livre est considéré comme la première dystopie moderne, bien avant le célèbre roman d’Orwell, 1984. Dans ce roman d’anticipation, Jack London décrit une révolte ouvrière qui embrase les États-Unis et prévoit la fin d’un système qui concentre les pouvoirs entre les mains de quelques riches industriels.

Dans ses romans, ses nouvelles, ses reportages (comme « Le peuple d’en bas » documentant la misère sociale d’un quartier londonien), ou ses essais, Jack London s’affirme comme un écrivain engagé. Jugés trop révolutionnaires, certains livres populaires seront même interdits par le régime fasciste de Mussolini. Ils seront en revanche salués par Lénine qui, malade et agonisant prend plaisir à (re)lire L’Amour de la vie ; ou encore par Trotski qui clame son admiration pour le Talon de fer (et en préfacera même une édition).

L’histoire dit aussi que Che Guevara blessé en pleine Sierra Maestra, et pensant mourir, se calera debout contre un arbre à l’image du héros de Construire un feu. C’est donc à un roman d’aventure et non à un roman politique que pensera le Che. En effet, London n’est pas un théoricien, et l’histoire ne retient parfois que ce qu’elle veut bien sublimer.

L’écrivain du peuple et ses malentendus

Jack London est avant tout un vulgarisateur, un conteur populaire : il traduit les doctrines socialistes dans un langage accessible afin de sensibiliser tous ses lecteurs potentiels. « Les romans de Jack London sont faciles d’accès. Ce fils du peuple écrivait pour ses semblables », souligne Nicolas Norrito. Et quoi que de mieux que la vie pour inspirer la littérature et la littérature pour illustrer le socialisme ?

Moins théorique qu’inscrit dans sa chair, le socialisme de Jack London est avant tout empirique et son écriture est beaucoup plus ambivalente que celle d’un militant à tous crins. De fait, l’écriture de Jack London est à l’image de sa vie, sujette à plusieurs interprétations. Ses romans, qu’il voulait « à thèses », sont des histoires à la morale ambiguë. Aussi Le loup des mers, roman dans lequel un capitaine sadique martyrise son équipage de chasseurs de phoque, est tour à tour un éloge de la force physique et intellectuelle et une critique de l’idée de « surhomme » de Nietszche que la philosophie individualiste révolte autant qu’elle fascine.

Ne serait-ce donc qu’une affaire de mésinterprétation, comme en a été victime Martin Eden ?

La première édition de « Martin Eden », en 1909. Wikimédia

Tout comme le héros de son roman phare, Jack London restera en effet prisonnier de certaines expériences et de quelques fascinations coupables comme celle inspirée du « darwinisme social » du philosophe anglais Herbert Spencer. Passionné par les sciences de façon générale et notamment par les lois de l’évolution, Jack London dessine dans plusieurs ouvrages une pensée essentialiste autour d’un éloge de la grandeur ethnique anglo-saxonne. Si l’écrivain se félicite, « dans plusieurs de ses textes, de l’abolition des préjugés raciaux portée par les espaces révolutionnaires, il ne s’en montra pas moins explicitement raciste » comme le note Émile Carme. Des propos « en contradiction avec les nombreuses critiques qu’il formula à l’encontre de l’impérialisme blanc et des ravages occidentaux sur bien des peuples », analysées par Jeanne Campbell Reesman dans son ouvrage Jack London’s Racial Lives : À Critical Biography.

Jack London au travail, en 1905.

Jack London ne saurait donc se résumer à une pensée linéaire, non plus qu’à une classe sociale ou à une identité. Ouvrier, marin, pilleur d’huîtres, boxeur, chercheur d’or, aventurier, correspondant de guerre, voyageur, militant marxiste-darwinien, Jack London est avant tout un « prolétaire de la plume », véritable professionnel des lettres qui rédigeait mille mots par jour. Le socialisme reste cependant pour l’écrivain une structure, « une sorte de thérapie, une bouée de sauvetage face à ses démons » qu’illustrent ses héros, toujours pris dans une exaltation permanente de solidarité de groupe, de courage individuel, de refus de la soumission, malgré des histoires aux conclusions souvent pessimistes.

Mort à 40 ans, sa vie courte et plurielle ajoute à sa légende. On ne voudrait pour autant retenir l’histoire de sa fin de vie détruite par l’alcool, l’opium et la dépression, lui faisant perdre « son illusion la plus tenace, celle qui avait autrefois constitué le sens de sa vie : la lutte et le peuple » comme le souligne sa biographe Jennifer Lesieu, mais plutôt l’image d’un écrivain qui, au-delà des ambiguïtés et des appétits contraires, célèbre avant tout par sa pensée, son œuvre et sa vie, l’esprit de la liberté.