Joyeux anniversaire Intel : à 50 ans, vous ressemblez au prochain Kodak

Si puissant que ça ?

« Je mesure facilement 30 cm de plus qu’Andy Grove. Pourtant, dès que je le côtoie, j’ai l’impression que c’est lui le géant. »

Cette phrase a été prononcée par le professeur de commerce de Harvard et auteur à succès, Clayton Christensen, à propos de l’ancien directeur général d’Intel après son décès en 2017. Christensen, qui a inventé le terme de « technologie disruptive », a déclaré qu’il regrettera la capacité de Grove à comprendre le fonctionnement d’une organisation complexe et son aptitude à l’utiliser à l’avantage d’Intel.

Cette faculté a permis à Grove, qui a rejoint la société le jour de sa constitution le 18 juillet 1968, de réorienter l’entreprise avec succès dans les années 1980. Intel s’est écartée des puces de mémoire pour ordinateurs centraux au profit du microprocesseur, le cerveau qui met tout en œuvre au moment de l’allumage de nos ordinateurs.

Propulsée par un accord avec IBM impliquant l’installation de processeurs Intel dans tous les ordinateurs personnels, la société a fourni à la Silicon Valley l’une de ses technologies les plus essentielles. Intel Inside et le fameux refrain l’accompagnant sont devenus l’un des slogans publicitaires les plus mémorables de l’ère moderne.

Après cinquante ans de domination, aucune autre société au monde n’est capable de produire un microprocesseur meilleur et plus rapide que ceux d’Intel. Le géant de Santa Clara, la municipalité californienne qui héberge son siège social, est au sommet d’une industrie qui parvient à réaliser des miracles comme aucune autre. Nous tendons à percevoir l’innovation comme un élément incertain, surtout lorsque celle-ci s’appuie sur des résultats scientifiques. Sur ce point, Intel n’a pourtant rien d’ambigu : la société a produit des avancées successives en matière d’ingénierie des processeurs avec une régularité de métronome.

En 1965, Gordon Moore, le futur cofondateur, a fait une prédiction audacieuse sur la croissance exponentielle de la puissance de calcul. Il a prédit que le nombre de transistors à micropuces imprimés sur une partie fixe d’un microprocesseur allait doubler tous les deux ans, tout comme la puissance de calcul. Intel a depuis réalisé cette promesse improbable, immortalisant la « loi de Moore ».

Andy Grove, Robert Noyce and Gordon Moore, 1978. Intel, CC BY-SA

Il est difficile pour tout un chacun de se représenter les effets d’une croissance exponentielle. Mais c’est bien grâce à elle qu’un simple iPhone d’aujourd’hui possède une puissance de calcul bien plus importante que le vaisseau Apollo pour la mission lunaire de la NASA en 1969. Sans la loi de Moore, il n’y aurait pas de Google, de Facebook, d’Uber ou d’Airbnb. La Silicon Valley serait une vallée comme une autre.

Le rendez-vous manqué

Pourtant, l’iPhone est précisément ce qu’a raté Intel. Peu après que la société eut remporté le contrat des Mac d’Apple en 2005, Steve Jobs l’a sollicitée pour le développement d’une autre puce pour son smartphone. Intel tenait assurément à dominer ce secteur émergent, mais le prix offert par Jobs était inférieur aux coûts prévus de la société, qui a mal jugé la taille du marché de l’iPhone. Intel a donc laissé la main.

Apple n’avait d’autre choix que de construire ses propres puces en acquérant des technologies d’ARM, une société britannique contrôlée par des intérêts japonais. Si Apple et son iPhone avaient été les seuls concurrents, Intel aurait pu être en mesure de s’adapter graduellement. Mais Google a rejoint la compétition avec Android, un système d’exploitation gratuit que Samsung, Huawei et HTC ont toutes adopté. Qualcomm, Nvidia et Texas Instruments, toutes sous licence d’ARM, sont devenues les fournisseurs de choix des constructeurs de téléphones pour des appareils informatiques à faible coût et efficients.

Ces rivaux américains n’essaient pas de battre Intel. Qualcomm est spécialisée dans les téléphones mobiles, tandis que Nvidia se spécialise dans les cartes graphiques dédiées aux jeux vidéo. Ces sociétés sous-traitent leur production à des tiers en Asie. Mais un microprocesseur Intel est vendu aux alentours de 100 dollars, tandis que les puces ARM affichent un prix d’environ 10 dollars et souvent moins d’un dollar. C’est pourquoi les architectures ARM se retrouvent dans plus de 95 % des smartphones au monde.

Clayton Christensen. Wikimedia

En d’autres termes, dans le domaine des smartphones, Intel a échoué face à des sociétés ayant bien moins de ressources qu’elle. Tout cela est plutôt ironique, sachant que Grove avait invité Christensen au siège social d’Intel afin qu’il explique sa théorie sur la disruption. Grove a ensuite affirmé que la réunion a déterminé la décision d’Intel de lancer la puce Celeron en 1998, un produit ciblant les PC bas de gamme, qui a capturé en un an 35 % du marché.

La nouvelle ruée vers l’or

La grande question maintenant est de savoir si Intel ne réitère pas l’erreur de l’iPhone avec les voitures autonomes. En mars dernier, Intel a racheté Mobileye, une société israélienne spécialisée dans la technologie de vision numérique, pour 15,3 milliards de dollars. C’est un pari audacieux dans un secteur à fort potentiel : avec l’arrivée de la conduite autonome, les véhicules deviennent des ordinateurs sur roues. Ils nécessiteront de plus en plus de micropuces et Intel espère dominer le marché.

Mais il y a un problème. Tout ce qu’a accompli Intel au cours des 50 dernières années est orienté vers des chipsets de haute qualité à usage général. Le modèle intégré adopté par la société pour la conception et la fabrication de ses processeurs engloutit des sommes énormes en coûts fixes, en recherche, en conception ainsi qu’en fabrication.

Le seul moyen d’équilibrer cette situation est de vendre un volume élevé d’appareils avec des marges fortes. En conséquence, la société est obsédée par le progrès technologique, mais elle dispose d’un modèle d’entreprise rigide qui limite sa marge de manœuvre. Intel abrite en son sein un monstre à l’appétit féroce.

Et si la conduite autonome ne nécessitait pas la puissance de calcul sur laquelle mise Intel ? C’est le point de vue de son concurrent Huawei. Lors de ma récente visite à Shenzhen, les dirigeants du géant chinois des télécommunications m’ont expliqué que la majeure partie de l’infrastructure de la ville serait numérisée et que Huawei allait la saturer avec un réseau 5G, ce qui permettra de réduire de manière drastique les problèmes de débit et de latence pour les ordinateurs.

Cela signifie que l’informatique embarquée dans les voitures pourra être largement déchargée vers l’infrastructure urbaine. C’est une vision radicale, mais une alternative clairement viable. L’implication est qu’une BMW ou une Toyota n’a finalement pas nécessairement besoin d’autant de puces haut de gamme. L’histoire des smartphones semble se répéter.

Christensen estime que ce n’est pas parce qu’elles ont refusé de voir le changement arriver que certaines sociétés à succès ont disparu. Kodak, Polaroid, Blockbuster et DEC avaient toutes compris l’évolution du paysage. Mais à chaque fois, leur modèle d’entreprise et la demande de leurs actionnaires ont formé un nexus inextricable duquel les plus courageux dirigeants n’ont pas su sortir.

Selon Grove, « seuls les paranoïaques survivent ». Peut-être avait-il raison.

This article was originally published in English

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