La Corée du Sud en plein psychodrame national

Le 3 décembre 2016, à Séoul, marche de protestation contre la présidente sud-coréenne. Jung Yeon-Je/AFP

Park Geun-hye, présidente de la République de Corée depuis quatre ans, est au cœur d’un scandale politique qui va grandissant depuis début octobre 2016 et pourrait hâter des recompositions politiques nationales dont son propre parti, le Saenuri, ne sortira pas indemne. L’affaire tient aux révélations sur le rôle et l’influence qu’exerceraient à son encontre Choi Soon-sil, amie et confidente occulte depuis quarante ans. Le quinquennat de Madame Park – déjà terni en 2014 par le naufrage du ferry Sewol, qui avait entraîné 304 morts, dont 250 lycéens, en raison de graves négligences – traverse une phase décisive tant le ressentiment populaire apparaît grand dans le pays.

Son élection en décembre 2012 avait révélé une nette fracture sociétale et générationnelle. Le choix d’élire la fille de l’ancien Général-Président Park Chung-hee, avait été interprété comme l’expression de l’inquiétude de la partie la plus âgée de la population sud-coréenne devant l’affirmation d’une modernité urbaine dans laquelle elle ne se reconnaît pas. A contrario, l’électorat le plus jeune, largement frappé par le chômage et le sous-emploi, lui avait préféré le Parti démocrate.

La proximité de la Corée du Nord, tout comme la transition politique américaine, octroient une acuité stratégique particulière à ce qui s’apparente de plus en plus à une crise du modèle sud-coréen. La faiblesse actuelle de l’exécutif sud-coréen s’accommoderait mal de poussées de tensions avec Pyongyang. L’instabilité politique et la décrédibilisation de la fonction présidentielle observable à Séoul depuis la destitution de la Présidente est en effet largement commentée au nord de la DMZ, zone démilitarisée. Ajoutant la polémique au scandale, le journal nord-coréen RodongSinmum, n’a pas manqué de souligner que l’action conjuguée de la Présidente et de sa confidente ont généré les relations intercoréennes les pires de l’histoire.

Politique du vortex et « Raspoutine coréen »

Un télégramme diplomatique américain datant de juillet 2007 et diffusé par Wikileaks définissait la brutalité des mœurs politiques sud-coréennes comme la politique du vortex, soit un tourbillon intense dont on ressort laminé. Il visait ainsi les retournements brutaux de popularité des candidats à l’élection présidentielle de décembre 2007 au rythme de révélations quelquefois très intimes sur la vie privée de ces derniers. Park Guen-hye y était déjà épinglée au regard de sa longue amitié avec Choi Tan-min, un pasteur évangéliste décrit comme un « Raspoutine coréen », dont elle serait sous la totale emprise.

Dix ans plus tard, cette même accusation resurgit, s’appliquant à la relation entre Choi Soon-sil, fille de ce pasteur, et la Présidente sud-coréenne. On reproche en effet à Mme Park d’avoir associé Choi Soon-sil à l’ensemble des décisions importantes de sa carrière politique en dépit de l’absence de fonctions officielles de celle-ci au sein de l’administration présidentielle. Le scandale est né de cette influence occulte qui se serait exercée tant pour la rédaction de discours de Mme Park que dans l’accès à des données confidentielles – notamment en matière de sécurité nationale.

Les excuses de Madame Park suite aux révélations sur le rôle de Choi Soon-il n’ont satisfait ni l’opposition démocrate, ni la majorité conservatrice. La cote de popularité de la Présidente est tombée à 5 % et plusieurs responsables de sa propre formation, le parti Saenuri ont demandé à ce qu’elle quitte le parti. Le renvoi en cascade de nombreux conseillers de la Présidence et la tentative de nomination d’un nouveau Premier ministre, Kim Byong-joon, le 2 novembre, n’ont calmé ni les cercles politiques, ni l’opinion publique.

Connivence entre dirigeants et grands patrons

Madame Choi, revenue d’Allemagne où elle s’était enfuie, a été inculpée. Elle aurait notamment détourné d’importants fonds levés auprès de conglomérats à partir de deux fondations. Des soupçons se sont fait jour pour savoir si elle n’aurait pas monnayé ses capacités d’influence auprès des dirigeants des grands groupes sud-coréens. Les responsables de Hyundai Motor, Lotte et Samsung ont été entendus.

Il est encore trop pour dire de quelle rupture cette crise sera porteuse. Toutefois, elle est révélatrice de l’usure d’un système politique et économique qui, depuis la fin de la guerre de Corée, repose sur des jeux d’influences et les liens de connivence entre dirigeants des grands conglomérats et cercles politiques. Cette captation du pouvoir par une oligarchie conservatrice, tout en figeant le jeu politique dans les mains d’un petit nombre, n’est pas étrangère à la montée des inégalités sociales et au profond malaise qui mine la société civile sud-coréenne.

Face-à-face tendu, le 3 décembre 2016, dans les rues de la capitale. Jung Yeon-Je/AFP

Depuis cinquante ans, la Corée du Sud n’a progressé vers la démocratie qu’au travers de crises d’ampleur dont la plus emblématique et la plus sanglante reste l’insurrection urbaine de Kwangju en 1980. Les élections présidentielles au suffrage universel direct – et non par un collège électoral – ont été obtenues de haute lutte en 1987, au terme de manifestations populaires et d’affrontements particulièrement violents.

Une Présidente destituée

Ces affaires sont arrivées au pire moment pour Park Geun-hye, dont le mandat doit expirer en février 2018. La Présidente a été régulièrement accusée par une partie de l’opposition d’être sous l’influence de ses collaborateurs, dont certains oeuvraient déjà à l’époque du gouvernement autoritaire dirigé par son père de 1962 à 1979. Alors que la Constitution sud-coréenne interdit au Président en exercice de briguer un second mandat consécutif, Madame Park avait suggéré de lever cette disposition, s’ouvrant ainsi la possibilité d’une réélection.

En avril 2016, après la défaite de sa majorité aux élections législatives, Madame Park avait refusé de céder une partie du pouvoir exécutif, en remaniant son gouvernement pour y faire entrer des personnalités appartenant à l’opposition démocrate. Qu’elle ait évoqué un gouvernement d’union nationale au cœur de la tempête n’a pas contribué pas à restaurer sa crédibilité. Ses excuses publiques réitérées et son annonce de laisser la conduite des affaires intérieures au premier ministre elle même ne gardant que la diplomatie et les questions de défense n'ont pas convaincu.

Tout au long du mois de novembre, l’ampleur des manifestations exigeant sa démission ont accru la perception d’une instabilité croissante de l’exécutif sud-coréen. Aucun terrain d’entente n'a été trouvé avec la classe politique. Le clan démocrate, conduit par l’ancien candidat à l’élection présidentielle de 2012, Moon Jae-in, est apparut résolu à accélérer la crise en cours, qui ne peut que lui profiter, en mettant en oeuvre la procédure d’« impeachment ». Il a été fortement soutenu par le Parti du Peuple, très populaire auprès des étudiants, d’autres acteurs sociaux moteurs de la contestation en cours mais aussi par une fraction importante du parti de la Présidente.

Le 29 novembre, l’annonce de Madame Park, se disant prête à partir sous réserve d’une décision de l’Assemblée nationale sud-coréenne, n'a constitué qu'une ultime manoeuvre visant à neutraliser le lancement de la procédure de destitution. Celle-ci désormais votée, la Présidente saura-t-elle se retirer pour éviter la paralysie politique du pays ?

Une politique de sécurité nationale en suspens

L’heure est toujours aux interrogations sur la portée de l’influence de Madame Choi et sa capacité à peser sur les choix de sécurité nationale sud-coréenne. L’accès à des documents de caractère confidentiel trouvés sur son ordinateur portant sur le Japon et la Corée du Nord laissent entrevoir que certaines initiatives de Madame Park en direction de ces deux pays aient été dictées par sa confidente.

La ligne sans concession prise envers la Corée du Nord depuis le début de l’année 2016, dont la fermeture du complexe industriel de Kaesong, lui serait imputable. Madame Choi aurait en effet persuadé la Présidente de l’imminence de l’écroulement de la Corée du Nord. De la même façon, on attribue à son influence le revirement soudain de madame Park vis-à-vis de la Chine et son choix, très controversé, de s’engager dans le projet de défense antimissiles, Thaad, Terminal High Altitude Air Defense avec les États-Unis.

Réels ou biaisés, ces éléments jettent désormais une ombre sur la crédibilité des derniers choix stratégiques de la Présidente sud-coréenne. Inquiets devant les signaux de faiblesse que la Corée du Sud paraît envoyer, les États-Unis ont souhaité faire une mise au point rassurante. Selon les propos du responsable du Département d’État américain en charge de l’Asie de l’Est et du Pacifique, Kurt Campell, les remous autour de la Présidente n’affectaient en rien l’alliance de sécurité américano-sud-coréenne. Le déploiement du système de défense antimissiles américain devrait ainsi être mis en place avant la fin de l’année.

La présidente sud-coréenne menacée d’« impeachment ». Jung Yeon-Je/AFP

Pour autant, l’élection de Donald Trump a introduit un élément d’incertitude majeur sur les orientations de l’administration républicaine vis-à-vis de ses deux principaux alliés en Asie du Nord, la Corée du Sud et le Japon. Le thème du partage du fardeau sécuritaire n’est pas nouveau. Toutefois, la Corée du Sud y apparaît plus mal préparée que le Japon. Une réduction potentielle du volume des troupes américaines stationnées en Corée implique que les forces armées sud-coréennes soient prêtes à les relever.

La Corée du Sud a confié le commandement opérationnel de ses troupes en temps de guerre aux États-Unis. Le transfert, prévu en 2012 puis en 2015 a été reporté en raison du développement de la menace nucléaire et balistique nord-coréenne. Or quels que soient les contours de la future politique nord-coréenne de Donald Trump et sa capacité à amorcer un dialogue avec Pyongyang, on ne voit pas la Corée du Nord renoncer à son statut autoproclamé d’État nucléaire. Mais on ne voit pas non plus la Corée du Sud s’engager dans un programme nucléaire militaire afin d’établir une parité dissuasive comme conseillé par ce même Donald Trump durant sa campagne.

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