La créativité, pont entre les études de sciences et les humanités ?

Les étudiants capables de passer des sciences dures aux sciences humaines ont une carte à jouer en entreprise. Shutterstock

Dans une célèbre conférence donnée en 1959, le romancier et chimiste C.P. Snow a parlé de la séparation entre les sciences dures et les humanités, et du manque de respect et de dialogue qui existe souvent entre ces deux champs. Il a souligné en quoi cela pouvait nuire à l'avenir d'un pays dans la mesure où de nombreuses innovations résultent de l'interaction entre ces deux cultures.

Snow en attribuait en grande partie la faute à ce qu'il appelait « notre croyance fanatique dans la spécialisation des cursus de formation » et dans cette obsession de « créer de petites élites autour de compétences pointues ». Malheureusement, peu de choses semblent avoir changé.

Le rapport de 2016 du Forum économique mondial sur l'avenir de l'emploi a mis en évidence le fait que la plupart des systèmes éducatifs continuent à proposer des parcours de formation très cloisonnés, avec une dichotomie entre humanités et sciences. Or l'industrie a besoin de profils capables d'assumer des fonctions transverses, avec des compétences à la fois techniques, sociales et analytiques. Le rapport énumérait ensuite les compétences qui seraient les plus prisées sur le marché du travail en 2020, plaçant en tête la capacité à résoudre des problèmes complexes, l'esprit critique et la créativité.

L'une des façons de relever ces défis dans les écoles, les collèges et les universités consiste à mettre la créativité au centre des programmes scolaires. Nous la voyons comme la capacité à faire émerger des idées ou des choses nouvelles et de valeur. Mais j'ajouterais qu'elle inclut aussi bien la pensée critique (ou pensée convergente) que la pensée « divergente » – qui consiste à explorer un éventail de possibles et de solutions.

Ouvrir les perspectives

Si la créativité est traditionnellement associée aux arts et aux sciences humaines, elle est tout aussi importante pour la résolution de problèmes complexes en science, en technologie, en ingénierie et en maths. Les bases de la créativité sont l'écoute, l'observation, l'empathie, aussi bien que la capacité à expérimenter, à travailler en groupe ou à analyser les choses – ce qui relève des humanités comme des sciences.

La créativité est également stimulée par le sentiment d'avoir un but, de vouloir progresser dans un domaine et la liberté de travailler de manière flexible. Elle exige et crée donc tout naturellement un pont entre humanités et sciences dures.

Il n'est pas si fréquent pour un étudiant de cultiver une expertise dans les deux champs à la fois, ou même de souhaiter le faire – mais ce n'est pas ce qui importe le plus. L'enjeu majeur, c'est que les étudiants reconnaissent la valeur de toutes les disciplines et le rôle qu'elles peuvent jouer dans la génération de nouvelles idées ou d'objets de valeur – que cette valeur bénéficie à l'apprentissage et la progression personnelle, à des communautés et des organisations ou à la société dans son ensemble.

On incite fortement aujourd'hui les étudiants à choisir les sciences et l'ingénierie. Je ne suis pas contre, mais je pense que c'est important de reconnaître aussi que les entreprises de technologie ont besoin de collaborateurs capables de comprendre l'humain, les sociétés et la culture. Des filières somme l'anthropologie, les sciences de gestion, l'histoire, la psychologie ou le marketing (pour n'en nommer que quelques-unes) sont donc tout aussi cruciales.

Travailler sur des projets

Alors comment pouvons-nous mieux intégrer la créativité aux cursus de formation ? Plusieurs approches peuvent être envisagées. La première consiste à partir d'une étude des produits eux-mêmes. Soutenue par le professeur Yong Zhao, celle-ci permet aux étudiants d'assimiler un sujet en se comportant en concepteurs plutôt qu'en consommateurs passifs.

Il s'agit d'attribuer aux étudiants des projets identifiés comme pertinents et importants pour eux. Une telle approche combine en général la théorie et la pratique tout en encourageant certaines des compétences créatives de base que nous avons listées plus haut. Cela peut impliquer aussi une collaboration avec l'industrie ou des collectivités, ou l'association de sujets abordés dans différentes matières.

Un autre moyen d'encourager la créativité consiste à amener les étudiants à développer tout un panel d'hypothèses pour résoudre des problèmes, plutôt que de les inciter à rechercher une seule bonne solution. La peur de l'échec est l'une des plus grandes barrières à la créativité. Mais le jeu est l'un des meilleurs moyens de la surmonter – que ce soit en jouant avec des matériaux, des technologies, des idées ou des concepts, ce qui peut se faire en fabricant et en testant des prototypes.

La créativité peut aussi être stimulée en mettant les étudiants en contact avec d'autres cultures, groupes ou organisations – à l'échelle locale ou internationale – et en les encourageant à se déplacer. Qu'il s'agisse de se rendre dans des centres de soins locaux, de rapprocher des écoles et des communautés du monde entier, de comprendre comment améliorer le monde environnant, de voir comment les nouvelles technologies peuvent améliorer le système de santé, le rôle des agriculteurs locaux dans la production alimentaire ou la production de nouveaux films ou séries télévisées, les possibilités sont nombreuses.

Il ne s'agit pas de théories qui demandent des années pour être intégrées aux systèmes scolaires actuels. Au Pays de Galles, un nouveau programme basé sur ces approches est par exemple à l'étude. Fondé sur une étude indépendante menée par le Professeur Graham Donaldson, l'un de ses principaux objectifs est d'aider les étudiants à devenir des « contributeurs entreprenants et créatifs », avec une approche plus centrée sur des domaines d'études que sur des sujets bien définis.

Bien que les commentaires de Snow remontent à près de soixante ans maintenant, et que la séparation entre les sciences dures et les humanités reste répandue, mettre l'accent sur la créativité à tous les niveaux d'études sera un moyen de combler cet écart.

This article was originally published in English