La France en état de choc (3) : montrer le corps civique en train de se faire

Marche du 11 janvier 2015, à Paris. Greg Clouzeau / Flickr

Ce texte est issu des travaux de la conférence « La France en état de choc : comment sortir par le haut ? » organisée au Collège des Bernardins, à Paris, le 7 janvier dernier avec des intellectuels et théologiens de différentes confessions religieuses et Pierre Manent.

Pour Pierre Manent, la question de l’insertion politique de l’Islam en France renvoie tous les citoyens français à la manière dont ils se rapportent eux-mêmes à la société politique, dont ils la prennent en charge ou non. C’est à mes yeux très bénéfique de renvoyer chacun à la manière dont il conçoit son rapport à la vie commune.

La proposition de « compromis »

Voici les contours principaux du compromis que Pierre Manent appelle de ses vœux :

Pour les citoyens musulmans _ : d’une part, accepter certains _caractères fondamentaux de notre régime politique : la liberté totale de pensée et d’expression, l’exclusivité du régime juridique de la monogamie et l’interdiction du voile intégral (car il empêche la rencontre visage à visage essentielle pour une vie en commun) ; d’autre part, accepter la forme de la vie politique française qu’est la nation, ce qui suppose de prendre leur indépendance vis-à-vis des autres pays musulmans et se donner à la communauté politique française pour se recevoir d’elle.

Pour les citoyens non musulmans, d’une part accepter que les citoyens musulmans qui le souhaitent puissent vivre selon les mœurs qui leur paraissent obligatoires ou désirables : règles alimentaires, non-mixité de certaines activités ; d’autre part, accepter la forme de la vie politique française qu’est la _nation _ : renoncer, si nécessaire, à l’idéal d’une vie sans loi dans un monde sans frontières ; se donner à la communauté politique française pour se recevoir d’elle.

Ce qui m’a frappé dans la manière dont procède Pierre Manent, c’est qu’il demande à chacun la même double opération : d’abord renoncer à un repliement sur soi, que ce soit sur des droits individuels, sur une manière de vivre particulière, sur des biens ou la recherche de confort personnel ; puis de faire concourir ce que l’on a et ce que l’on est, ses biens et ses droits, à un bien plus étendu et plus idéal. Cette double opération est demandée à tout le monde.

Il y a là un principe d’équité et de justice dans la démarche, même si je pense qu’on pourrait affiner cette double opération, selon l’extraordinaire complexité de ce que sont aujourd’hui les citoyens français et de leurs situations. Mais cette double opération est la condition même de la production d’un bien commun_. _

La question des ressources morales et spirituelles

Ce qui m’interroge le plus en lisant ce livre, c’est la question des ressources morales et spirituelles dont nous disposons pour mener à bien cette double opération. Si je suis attaché, comme Richard Prasquier (l’ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France), à la loi de 1905, « témoin d’un savoir-vivre collectif qui s’est construit depuis cent dix ans », la laïcité ne me semble pas avoir la force de mettre en mouvement les citoyens ni de susciter leur rencontre. C’est plutôt la condition spirituelle des groupes constitutifs de notre pays qui va déterminer leur avenir politique et religieux ainsi que l’avenir du tout.

Je voudrais défendre la thèse suivante : il existe un lien entre l’énergie nécessaire pour vivre ensemble et ce qui est montré dans l’espace public. Pour essayer de faire comprendre, je vais partir d’un exemple inverse, que sont les tueries de masse perpétrées par les terroristes de l’État islamique. Ces actions ont une finalité précise : annihiler la volonté collective d’une population afin d’envahir son territoire ou disloquer son unité.

II y a un lien entre ce qui est montré en public et notre capacité ou non de vouloir vivre en commun. D’où la question que je pose pour terminer : qu’est-ce que nous voulons donner à voir ?, et qu’est-ce que nous devons donner à voir dans l’espace public pour susciter ces fameuses conditions spirituelles et morales favorables à une vie commune ? Cette question se pose à tous les acteurs de la vie sociale et politique.

Une amitié civique à reconstruire

Sur ce point les responsables politiques sont très défaillants : « sous la sollicitude ostentatoire pour les souhaits de la société et les désirs individuels, il y a une incapacité croissante à proposer des buts de l’action commune. Nos représentants, incapables de donner à voir la nation ne montrent plus qu’eux-mêmes » (Pierre Manent). « La politique devient une mise en scène ».

Au lieu de saturer l’espace visible d’images de terrorisme, les médias devraient réfléchir à la manière de montrer où et comment une vie commune dans la cité est de nouveau possible ; et même comment elle est en train de se réaliser, dans beaucoup d’endroits que nous ne connaissons pas. Je pense qu’il y a une urgence à montrer le corps civique en train de se faire.

Les communautés chrétiennes elles aussi devraient réfléchir à ce qu’elles donnent à voir, ou non, de l’amitié civique à reconstruire.