La France en état de choc (4) : la « nation de marque chrétienne » et les questions oubliées

Détail de Notre-Dame de Paris. La France, une « nation de marque chrétienne » ? Fernando Mafra/Flickr, CC BY-SA

Ce texte est issu des travaux de la conférence « La France en état de choc : comment sortir par le haut ? » organisée au Collège des Bernardins, à Paris, le 7 janvier dernier avec des intellectuels et théologiens de différentes confessions religieuses et Pierre Manent.

Le livre de Pierre Manent, Situation de la France, dit quelque chose de nous qui n’a pas été, jusqu’ici, suffisamment relevé. Il suffit, peut-être, d’expliciter les « questions oubliées » que le livre incite à affronter pour entendre autrement, c’est-à-dire du point de vue pratique, ses propositions principales, comme celle de « la nation de marque chrétienne ». Cette thèse est au cœur du discours de Pierre Manent et semble livrer l’entière signification de ses indications contingentes. Bien comprise, elle nous concerne tous et rappelle que nos alternatives ne se posent pas dans des républiques imaginaires.

Un flottement politique et spirituel

Situation de la France explicite les problèmes politiques et spirituels que les événements douloureux de 2015 ont révélés. Pourtant, et il y a là un symptôme qu’il convient de méditer, l’abondante discussion publique que le livre a suscitée semble avoir jusqu’ici escamoté ces questions premières. Pour s’en tenir à deux exemples éminents, on tend à contourner la discussion sur l’Alliance entre Dieu et les hommes évoquée par Pierre Manent comme condition de la confiance en l’action ou sur le désir de nous gouverner qui semble nous manquer.

Ce silence semble confirmer ce que Pierre Manent écrit à propos de l’opinion moyenne qui détermine la logique de notre régime. « Nous regardons la religion dans les termes fixés par notre régime politique », des termes définis par les droits individuels et les principes séparateurs. Ainsi, nous ne savons pas appréhender la religion comme une chose sociale et politique qui pourrait entrer en tant que telle dans la discussion civique. Mais la situation présente nous alerte sur le fait que ce regard fixé par le régime politique n’enveloppe pas la réalité tout entière de notre vie commune. Nous nous permettons peut-être un « flottement » politique et spirituel parce que nous ne poussons pas entièrement notre délibération jusqu’à poser la question du cadre et des ressources de l’action commune.

C’est pourquoi il faut bien entendre l’invitation à la sincérité et à l’impartialité qui accompagne le propos du livre. Rappel de vertus éthiques et intellectuelles dont nous ne pouvons nous passer, cette invitation révèle surtout un problème pratique et représentatif. Il s’agit de ramener au jour les raisons de nos actions communes que notre régime semble reléguer au « domaine privé ». Notre situation est inédite en ce sens qu’il nous faut retrouver des ressources anciennes, ou affronter des « éléments primordiaux » en des circonstances nouvelles, pour reconstituer l’amitié civique. Des ressources anciennes ou des éléments primordiaux, autrement dit des motifs et des liens religieux. Dès lors, il faut examiner ce qui rattache l’invitation à la sincérité au dispositif théologico-politique que Pierre Manent recouvre sous les vagues de nos désordres.

La recherche d’unité et les faits collectifs

La prise en compte de ce dispositif théologico-politique change l’accent de sa proposition. Il nous faut une « disposition défensive cohérente et stable » pour faire face à notre faiblesse comme aux menaces extérieures, mais cette disposition dépend de notre capacité à retrouver des principes d’unité et des motifs d’action. Même la disposition la plus défensive ne saurait se passer de l’effort architectonique ou associatif : « L’unité, ou plutôt la recherche d’unité, est principe de vie ».

Ceux qui estiment que les entorses à la règle de la laïcité, évoquées par Pierre Manent, expriment une forme de pessimisme ou de défaitisme, ou ceux qui ne voient dans la résurgence de la parole religieuse qu’un danger, semblent refuser dès le premier pas cet effort sincère, ou cette possibilité noble et risquée : l’urgence à laquelle nous devons faire face n’est pas un argument de plus pour neutraliser nos conceptions du bien, pour mettre un terme à la recherche du bien véritablement commun.

Or, si nous connaissons l’atrophie spirituelle, la faiblesse pratique, la fragmentation politique dont parle Pierre Manent, nous faisons comme si la neutralité ne pouvait pas être à son tour pathogène, comme si elle ne tendait pas à neutraliser nos actions communes. Si nous ne cessons de parler d’unité ou d’intégration, nous faisons comme si l’individu était la seule réalité constatable et indéfiniment plastique, comme s’il n’y avait pas de faits collectifs qui nous constituent et « intègrent ». Comment ne pas s’abîmer dans un silence sur tout fait collectif ?

Le christianisme et le tout : deux thèses sur la religion

On comprend, en tout cas, pourquoi la visibilité retrouvée par les religions manifeste le problème de notre régime et pourquoi celles-ci deviennent les facteurs majeurs de la proposition contenue dans Situation de la France. Deux thèses de Pierre Manent ne pouvaient qu’entrer en opposition avec la « prise de position » de l’opinion moyenne qui ordonne nos sociétés. La première de ces thèses est au centre du débat : les religions sont des faits sociaux et spirituels qui doivent entrer en tant que tels dans la conversation civique. La deuxième a été moins commentée, et critiquée, car au fond sa réfutation est présupposée dans la critique de la première, mais sa marginalité dans le débat est peut-être trompeuse.

Il s’agit des pages que Pierre Manent consacre dans son livre à la responsabilité des chrétiens pour le tout, à la place centrale de l’Église dans notre dispositif théologico-politique, ou à « la nation de marque chrétienne ». Des pages sincères mais peu impartiales, diraient certains, car Manent s’éloigne ainsi de la « généralité » qui est pour nous « condition » de vie commune pour assigner une « centralité » à notre ancienne religion, alors que nos sociétés devraient demeurer des pluralités constitutivement excentriques. Dès lors, des précisions s’imposent si l’on veut comprendre et garantir les possibilités de notre vie commune. En un sens, il s’agit de distinguer dans le terme de « chrétien » deux choses différentes, quoique liées, ou qui nous parlent différemment même si elles concernent l’unité de nos vies.

Un appel ou un encouragement spirituel qui n’a pas résonné depuis longtemps en Europe apparaît bien dans ces pages. Si cet appel ne parle peut-être qu’à des croyants, il faut avoir complètement oublié, malgré les drames que nous portons en nous, la question poignante du compagnon d’Elie Wiesel dans La NuitOù est Dieu ? – pour ne pas lire avec espoir ou attention ces pages hautes et sincères. En tout cas, et c’est là la distinction qu’il faut garder à l’esprit, il ne faudrait pas méconnaître l’affirmation politique, l’argument pratique, bref la possible vérité commune recelée dans la conclusion du livre : « L’avenir de la nation de marque chrétienne est un enjeu qui nous rassemble tous. »

Cette proposition vise un objectif irréductible à nos droits, un but qui motive les forces associatives : « réunir les hommes ». Sa réception est, dit Pierre Manent, la condition de la légitimité d’Israël comme de la vie civique offerte aux musulmans. Elle s’adresse aussi à ceux qui, parmi nous, ont besoin d’une forme de vie commune pour exercer simplement nos vertus cardinales. Il faut donc prêter à chacun de ses mots l’attention que mérite toute proposition qui concerne le tout. Il suffira d’évoquer ici certaines questions que les épreuves qui nous attendent nous empêchent d’oublier.

La fierté du citoyen et la confiance dans la bienveillance de Dieu

La proposition de la « nation de marque chrétienne » comporte une thèse historique – sur la vérité du passé qui a constitué les nations européennes – et une thèse pratique – sur les possibilités de notre avenir. Si la crise de la nation est un fait si marquant, si elle nous « indétermine » si profondément, alors qu’on pourrait « naturellement » passer à une autre forme politique, c’est que le système des nations a répondu sur notre continent à la nécessité de trouver une formule permettant aux Européens de se gouverner librement dans un certain rapport à la proposition chrétienne. Ces deux éléments comptent conjointement.

En vertu d’un processus d’appropriation qui a « marqué » chaque peuple européen, la nation a porté l’Alliance en rendant possible la conjonction de la fierté du citoyen et de la confiance chrétienne dans la bienveillance de Dieu. Elle a rendu possible l’expérience féconde et risquée qui a su tendre et modérer l’arc européen par le rapport de ses deux dispositions constitutives. C’est pourquoi Pierre Manent peut écrire, d’un côté, qu’il revient aux chrétiens de redonner sens et crédit aux nations et, de l’autre, que chaque homme peut trouver les conditions d’une action capable du bien à l’intérieur d’une telle forme de vie commune.

La « marque chrétienne » se manifeste dans les cathédrales, les fêtes ou les programmes scolaires, que les Européens ne pourraient effacer sans altérer leur cadre ou leur âme. Pourtant, cette marque semble, en partie, effaçable – on le voit aujourd’hui. C’est qu’elle est suspendue à la responsabilité humaine. C’est que son signalement éminent et précaire demeure dans les paroles et les actions que la vie commune abrite et suscite.

Ce n’est pas par hasard si Pierre Manent ne parle pas de « structuration », de « culture », d’« identité » ou des « racines » chrétiennes de la France. A l’encontre de ceux qui pensent que l’affirmation de la réalité des groupes humains est vouée à les « enfermer » dans les mœurs, donc à les « immobiliser », la thèse de la « nation de marque chrétienne » présuppose en effet la proposition la plus active : la participation à la vie réellement commune est ce qui révèle ou transforme éminemment les hommes, jusqu’au point où ils s’approprient des vérités qu’ils ne connaissaient pas au départ ou qu’ils avaient oubliées. Il y a une promesse de connaissance dans l’action commune, dans la participation à la vie nationale.

Cette thèse semble même donner un nouveau sens à l’idée, qui nous apparaît comme idolâtre, rétrograde ou dangereuse, de la « nation sacrée ». Manent l’associe à l’État laïc et à la société de mœurs chrétiennes dans une « trinité » qui a livré à ses yeux la vérité formative ou effective de l’ordre moderne. Chacun des termes de la notion de « nation sacrée » peut sembler à beaucoup d’entre nous anachronique ou alarmant. On ne peut cependant éviter de prendre au sérieux une question : dans quel corps politique commun à plusieurs religions peut-on trouver l’autorité spirituelle capable d’attacher leur allégeance, sans devenir idolâtre ? Seule une perspective pratique semble fournir une réponse concrète à cette question : on peut encore faire l’expérience qu’il existe un sacré intrinsèque à la bonne action pour le tout, à la bonne action que nous pouvons partager.

Les bonnes questions sur notre situation

Les citoyens fiers ou les sages modernes posent de bonnes questions à Pierre Manent quand ils lui demandent si la confiance dans les seuls biens que nous tous voyons autour de nous ne suffit pas pour inspirer une vie commune. Ils lui posent aussi de bonnes questions quand ils lui demandent si les motifs chrétiens qui définissent notre forme politique n’ont été intégrés à une société qui n’a plus besoin de croyants ou de se dire chrétienne. On peut, cependant, leur demander si, pour surmonter notre résignation politique et spirituelle, on peut réellement se passer de ce « surcroît de confiance dans le bien » que la possibilité de la bienveillance divine apporte à l’action. Peut-on s’en passer après, et sans oublier, les immenses crimes du dernier siècle, qui semblent avoir jeté un doute définitif sur notre capacité d’atteindre le bien commun ?

On peut aussi leur demander si les mœurs et les « mesures d’homme » qui nous sont chères, et où nous reconnaissons volontiers les traces de la « culture » chrétienne, résistent à terme à l’effacement d’un de leurs principes actifs, comme celui qui dépend de la confiance en la bienveillance de Dieu. Ne s’avèrent-elles pas plutôt, en dehors de l’expérience d’une « nation de marque chrétienne », des « valeurs » incapables de motiver une action commune, des principes désincarnés, bref, le parfum d’un vase brisé ?

Ces interrogations suffisent en tout cas à démontrer l’importance de la proposition de Pierre Manent. Celle-ci dit en effet quelque chose de nous, de ce qui nous fait défaut et de ce qui nous est toujours possible. En reliant l’évènement au tout, nos risques à nos biens, nos sombres circonstances à la possibilité de Dieu, sa proposition est à la fois un courageux témoignage de sincérité politique et une illustration concrète de nos espérances les plus hautes.