Beyond the Beltway

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La guerre avec Daech franchit un nouveau cap

Dans les rues de Paris, des mots pour exorciser la peur. Yves Herman/Reuters

En séjour à Paris en janvier dernier lors des attentats qui ont visé Charlie Hebdo, j’ai écrit ici une chronique suggérant qu’il allait falloir tous faire preuve d’une endurance inédite après ces évènements.

Je pensais alors que l’ampleur des attaques de Daech à l’encontre de cibles occidentales serait limitée, en vertu de la doctrine officielle de l’État islamique concernant sa légitimité territoriale. Je me disais que ces attaques ne pourraient être que le fait de loups solitaires accompagnés d’un ou deux partenaires.

J’avais tort.

Depuis que Daech a déclaré l’établissement d’un califat islamique, il a toujours montré sa détermination à mener une guerre plus ou moins conventionnelle sur un territoire clairement défini, s’étendant entre l’Irak et la Syrie. Leurs premières victoires surprenantes confortèrent cette stratégie et les engagèrent à poursuivre plus avant leur guerre en prenant pour cible les Yazidis, attaques que l’American Holocaust Museum a qualifiées de génocide. C’est alors que les troupes américaines sont arrivées, avec l’intention d’impliquer l’armée djihadiste dans des combats directs. Vinrent ensuite les combattants kurdes peshmerga qui réalisèrent d’importantes avancées.

La réponse de l’État islamique consista à déployer une nouvelle tactique, celle de la guérilla, plus banale et plus brouillonne, comme le firent avec succès les talibans en Afghanistan et d’autres groupes extrémistes en Irak.

De nouvelles tactiques

Puis ce fut au tour des Russes d’intervenir en Syrie pour soutenir le président syrien Al Assad. Bien qu’ils ne visaient pas les bastions de Daech, leurs opérations changèrent à nouveau la donne. Les leaders de l’État islamique comprirent qu’avec les troupes américaines d’un côté et les implacables soldats russes de l’autre, le temps allait leur manquer. Car si c’est une chose de tenir tête à l’une de ces armées, c’en est une toute autre de faire face aux deux.

Daech pouvait, bien sûr, regonfler les rangs de son armée grâce à de nouvelles recrues. Mais il n’aurait pu le faire assez rapidement pour contenir ces deux fronts. L’exécution de Jihadi John, figure emblématique de l’État islamique, par un drone a d’autre part mis à mal ses campagnes de recrutement.

C’est ainsi que l’État islamique a fait preuve, une fois de plus, d’un grand sens de l’adaptation en entrant dans une nouvelle phase : celle de la guerre par la terreur.

De nouvelles cibles

Ses objectifs sont prévisibles.

  • Premièrement, toucher les citoyens européens chez eux et dans des endroits symboliques. Il s’agit pour Daech de mettre sur la table la question de l’implication militaire de certains États européens en Syrie et en Irak, et ainsi de faire barrage à leur volonté politique. En d’autres termes, c’est leur faire payer le prix de leurs interventions militaires.

  • Deuxièmement, convaincre de possibles futurs candidats qu’ils peuvent jouer un rôle déterminant en tant que martyrs. Après tout, si vous vous préparez à mourir ainsi, autant que cela ne se passe pas sur le bord d’une route en plein milieu du désert. Autant le faire en plein Paris où le monde entier saura qui vous êtes et ce que vous avez fait.

  • Troisièmement, montrer aux Occidentaux que Daech peut faire preuve d’une redoutable efficacité – et ce, où que ce soit.

Cette nouvelle tactique implique des citoyens inoffensifs, des recrues nationales et étrangères. L’ennemi est partout et nulle part. Il s’agit là d’une stratégie terroriste classique.

Il y a d’abord eu le crash de l’avion russe dans le Sinaï, très probablement causé par une bombe de Daech. Puis ces horribles attaques dans Paris ce week-end, revendiquées par le même État islamique.

J’ai passé mon vendredi soir à tenter de joindre famille et amis, notamment ma belle-sœur Lorene, une musicienne professionnelle qui fréquente régulièrement le Bataclan, scène d’un épouvantable carnage qui a causé la mort de 89 personnes. Quand vous tentez de joindre ceux que vous aimez pour savoir s’ils vont bien, vous comprenez ce que cette nouvelle guerre signifie.

Les déclarations de soutien au peuple français ont été très émouvantes : le président Obama a une fois encore été très éloquent et les propos du maire de Londres, Boris Johnson, avait des accents churchilliens.

La France est en état d’urgence. Les services de sécurité européens et américains sont en état d’alerte. Ici, aux États-Unis, les chiens renifleurs et forces de police sont partout dans les aéroports et les gares. Le spectre de la peur que nous avons connue après le 11-Septembre nous menace.

Les Parisiens ont eu raison de se réunir en masse quelques heures après le drame et déployer des banderoles où l’on pouvait lire « Nous n’avons pas peur ».

De quoi « n’avons-nous pas peur » ?

Des terroristes, bien sûr. Mais il ne faut pas non plus avoir peur de bien faire la différence entre les terroristes et les réfugiés syriens qui demandent l’asile politique. Entre ceux qui invoquent les forces du mal et ces imams qui les dénoncent. Entre nos amis musulmans et nos ennemis fanatiques.

La vie des Parisiens ne sera plus la même après ce 13-Novembre. Mais parce que je connais bien cette ville et ses habitants, je suis convaincu de leur capacité à trouver un second souffle et à ne pas se laisser entraîner dans le tourbillon de la haine dans lequel les djihadistes et les partis européens nationalistes et extrémistes veulent les entraîner. La civilité, même si elle doit se parer de fermeté, sera leur meilleure réponse.