La tuerie d’Orlando, une attaque homophobe sans l’ombre d’un doute

Rassemblement dans le Minnesota en hommage aux victimes de la fusillade d’Orlando. Fibonacci Blue/Flickr, CC BY-ND

Au lendemain de la pire tuerie de masse de l’histoire des États-Unis, les débats dans les médias se sont rapidement concentrés sur la manière dont il fallait qualifier cet événement tragique. S’agit-il d’une attaque homophobe, d’un énième cas de terrorisme islamiste contre « l’Occident » ou simplement de l’affaire d’un homme qui, selon son ex-femme, était « mentalement instable » ?

Prenant part aux discussions enfiévrées, le père du tireur a raconté à NBC News que son fils était devenu « fou furieux » après avoir vu deux hommes s’embrasser devant sa famille quelques mois auparavant. Au Royaume-Uni, le débat public a pris des proportions démesurées lorsqu’un journaliste du Guardian, Owen Jones, a quitté le plateau de Sky News, scandalisé par l’attitude de ses deux collègues, Mark Longhurst et Julia Hartley-Brewer, qui refusaient d’admettre le caractère homophobe de l’attentat.

Il faut pourtant bien prendre cet événement pour ce qu’il est : une attaque contre la boîte de nuit gay latino d’Orlando, le Pulse. Indépendamment de l’allégeance que le tireur a peut-être prêtée à l’État islamique, il s’agit sans l’ombre d’un doute d’un attentat homophobe.

Quand les membres de certaines catégories de la population sont menacés en raison de leur seule orientation sexuelle, de leur origine et/ou de leur genre, on peut parler de crime haineux. Et ce genre de crime ne doit surtout pas être récupéré par le discours du « nous contre eux ». Cette récupération nourrit en effet la vision dominante et dangereusement réductrice d’un monde scindé entre un Occident « libre » et l’islam « oppressif », négligeant ses complexités et subtilités.

La stigmatisation des troubles mentaux

D’autres préjugés ont rapidement émergé, notamment lorsque la question a été de savoir si le tireur était mentalement « instable » ou pas, comme son ancienne compagne l’a suggéré dans une interview. Dépeindre l’assaillant comme un « être humain normal qui s’occupait de sa famille » pour ensuite le qualifier d’instable et de « bipolaire » pose de nombreux problèmes.

Réduire un tel crime haineux à un souci de ce type, c’est stigmatiser les gens du monde entier aux prises avec une maladie mentale. C’est aussi négliger le problème des standards de la « normalité » qu’appliquent des politiques oppressives, consciemment ou non. Mais, par-dessus tout, c’est se servir de la notion de « maladie mentale » pour masquer les brimades en tous genres subies par les homosexuels depuis toujours de la part de la classe dominante hétérosexuelle, et ce en vertu de la définition de ce qui est « normal » et/ou « acceptable ».

Je ne dis pas qu’Omar Mateen ne souffrait pas de troubles mentaux. Mais le plus important dans cette affaire, c’est de souligner que les frontières entre la « normalité » et l’« anormalité » sont toujours définies dans un paysage social, qui est avant tout politique. Les structures hiérarchiques qui font que l’on puisse concevoir qu’un individu s’en prenne aux membres d’une minorité sociale sont les mêmes structures que celles qui ont, pendant des siècles, servi à classer, sanctionner, soumettre, contrôler et même « guérir » ceux qui s’identifiaient à cette minorité.

La répartition inégale du deuil

La deuxième difficulté que pose le débat autour d’Orlando concerne l’identité des personnes tuées au Pulse. Affirmer, comme beaucoup l’ont fait, qu’il s’agissait en premier lieu et avant tout d’« êtres humains », par hasard homosexuels, est encore un exemple des ambiguïtés de la politique LGBTQIA en Occident.

Nous vivons à une époque où le taux d’homicides d’individus transgenres a atteint un sommet historique aux États-Unis ; où plus de 1 700 meurtres transphobes ont été recensés dans le monde entre 2008 et 2014 ; où la Caroline du Nord a voté une loi interdisant les gens d’utiliser les toilettes publiques qui ne correspondaient pas au genre qu’on leur avait assigné à la naissance ; où, en Grande-Bretagne, on continue d’empêcher l’accès à la PrEP, un nouveau traitement pour éviter l’infection du VIH ; où l’accès au don du sang est toujours très restreint pour les hommes gays ; où les jeunes lesbiennes, gays et bisexuel(le)s ont quatre fois plus de risques que les autres de commettre une tentative de suicide.

Il « suffit » d’un (supposé) « terroriste islamiste » pour que la vie de ces personnes vaille soudainement la peine d’être reconnue publiquement à l’égal des autres. Ainsi, la valeur de la vie des homosexuels, bisexuels et transgenres varie selon qui – ou ce qui – menace leur existence : on pleure leur mort quand un individu considéré comme moins respectable – dans ce cas, un musulman – en est responsable. Comme la philosophe Judith Butler l’a constaté, la « répartition inégale du deuil collectif est un problème politique fondamental ».

C’est pour cette raison, aujourd’hui, que nous devons réaffirmer haut et fort la singularité de nos sœurs et frères défunts, et refuser de voir leurs existences transformées en vies désincarnées, indifférenciées, abstraitement « humaines », tout cela au nom de la « guerre contre la terreur ».

Traduit de l’anglais par Diane Frances.

This article was originally published in English