L’Afrique, continent de la téléphonie mobile, ou comment l’économie numérique tisse sa toile en 2G

SMS au Kenya. Ken Banks/Flickr, CC BY

Le marché africain de la téléphonie mobile est le second au monde après celui de l’Asie-Pacifique et son potentiel de croissance reste fort. Les chiffres diffusés fin juillet 2016 en Tanzanie par le groupement mondial GSMAsont spectaculaires. Ils sont collectés tous les cinq ans au travers des 800 opérateurs membres du réseau. Cet article a pour objet de mettre en perspectives ces données et de recontextualiser ces statistiques. Il est donc partiellement basé sur les données des rapports GSMA dont « The Mobile Economy Africa 2016 » et sur des travaux de recherches effectués récemment au sein de la sous-région sahélienne

Un marché en forte croissance

Attardons-nous successivement sur la demande puis sur l’offre pour ce secteur

1. Une demande qui explose

Quasiment la moitié des 1,17 milliard d’Africains (environ 560 millions) sont clients d’une solution de téléphonie mobile fin 2015. Cette population représente désormais 12 % des abonnés uniques mondiaux en volume et 6 % des revenus en valeur. Il s’agit ni plus ni moins d’une croissance de 70  % par rapport aux chiffres annoncés par la même source en 2010 (environ 330 millions) c’est-à-dire à peine cinq années auparavant.

Le groupement et les travaux sur le terrain soulignent avec pertinence deux particularités des utilisateurs. D’une part, ils préfèrent les offres prépayéeset d’autre part, ils sont détenteurs en moyenne de 1,92 carte SIM par abonné unique. Ainsi, outre les difficultés d’identifications, de traçabilité et les imbroglios qui peuvent en résulter pour les opérateurs, le marché des cartes SIM est énorme et atteint quasiment le milliard d’unités (965 millions) à la fin 2015 et approchera les 1,3 milliard fin 2020.

Cette croissance spectaculaire de la demande va continuer jusqu’à 2020 pour approcher les 730 millions d’abonnés uniques. La répartition des contributions en volume est bien évidemment très hétérogène. À titre d’illustration, des données de 2014 montrent que les cinq premiers pays (Nigéria, Égypte, Afrique du Sud, Éthiopie et République Démocratique du Congo) représentent environ 44 % du total et les trente derniers seulement 10 %. De même, en prenant en compte les détenteurs de plusieurs cartes SIM, le taux de pénétration réelle sur les individus âgés de 15 ans et + s’élève à 67 % avec parfois des pays arborant fièrement un taux à plus de 100 % (Mali, Gambie, Gabon, Botswana).

Boutique de mobiles à Kabale, en Ouganda. Adam Cohn/Flickr, CC BY-NC-ND

Paradoxalement, les utilisateurs de téléphonie mobile sont d’autant plus demandeurs qu’ils n’ont pas – ou peu – été confrontés à la téléphonie fixe durant la seconde moitié du XXe siècle dont le succès sur le continent fut relatif et « l’expérience client » discutable. L’utilisation du portable aujourd’hui est inversement proportionnelle à celle du fixe hier !

2. Un continent 2G où la 4G progresse vite

L’Afrique reste le continent des offres 2G, mais les connexions en haut débit mobile (4GG/LTE) sont en progression constante (25 % en 2015 et probablement 60 % en 2020). Cette progression est surtout rapide avec la moitié des réseaux 4G actuellement en activité qui ont moins de deux années d’existence et quelque 24 pays nouvellement concernés par cette offre haut débit.

La modernisation des infrastructures et la montée en puissance des réseaux permettent aussi d’envisager la poursuite des ventes de smartphone (23  % du marché actuellement), mais également des téléphones low cost voire de contrefaçon (environ 50 % du marché) qui pénètrent rapidement le continent en provenance d’Asie grâce des prix en baisse régulière.

Le potentiel de croissance des revenus par abonné reste élevé notamment en comparaison des données en Europe ou Amérique du Nordmais il faudra néanmoins améliorer l’offre de solutions, la qualité des réseaux et la performance des services (revenu estimé à 8 euros par mois par abonné africain moyen (de 2 euros pour un abonné éthiopien à 28 euros pour un abonné gabonais) contre 27 euros par mois par abonné européen et 53 euros par mois pour un abonné nord-américain).

À Nairobi, en juillet 2015, lors d’un salon d’entrepreneuriat. MEAACT Kenya/Flickr

Concernant l’Afrique sub saharienne en particulier, un rapport similaire de 2013 montrait déjà le fort potentiel de croissance de la téléphonie mobile, de son écosystème et sa contribution directe et indirecte à la croissance de la sous-région. En 2012 par exemple pour l’Afrique subsaharienne, l’industrie liée au mobile – et à son cycle de vie – représentait environ 3,3 millions d’emplois et 6,3 % du PIB avec un taux de pénétration qui n’atteignait pas les 40 % et qui montrait donc un fort potentiel d’augmentation avec l’arrivée des réseaux 4G /LTE (à des tarifs néanmoins inaccessibles pour la plupart des utilisateurs)

Cette forte activité a également ses externalités liées notamment au secteur informel incontournable sur le continent. Les pays développés le mobilisent d’ailleurs sans vergogne. Insistons d’abord sur la réparabilité des matériels grâce à d’inventifs artisans, marchés et souks comme celui de Derb Ghallef. Insistons ensuite sur la recyclabilité et donc sur la filière recyclage qui est composée essentiellement de décharges et marchés sauvages comme celle d’Agbogbloshie. Il convient de souligner son catastrophique impact environnemental et humain à l’heure où l’Afrique accueille la COP22 !

Après ce rapide état des lieux quantitatif et qualitatif, attachons-nous à proposer quelques éléments de réponse, pistes de réflexion et prospectives

Quelques orientations  : du e-paiement à la m-assurance

Les bouleversements à venir concernent aussi bien la demande que l’offre.

1. Une demande de plus en plus exigeante

Les utilisateurs africains comme tous les utilisateurs du monde sont exigeants et informés. Ils sont demandeurs de solutions mobiles, lisibles, fiables et fluides notamment pour pallier les insuffisances réelles ou perçues du continent. Leurs modalités d’appropriation sont innovantes (beeping, flashing, transfert de crédit). La demande se concentre donc – outre sur la fiabilité du réseau – sur la messagerie, la voix, les data et la communication bien entendu, mais aussi sur le e-paiement, la e-assurance et la e-education. L’idée est de contourner les rigidités bancaires et/ou administratives partiellement à l’origine du handicap qu’est la sous bancarisation.

Comme dans tous les pays émergeants, en Afrique la croissance du mobile banking (du porte-monnaie électronique aux transactions marchandes sécurisés en passant par les tontines numériques) est spectaculaire. Les plus grands opérateurs du monde y sont présents (Orange, Airtel, Safaricom, Vodaphone, Softbank). Soulignons au Kenya la formidable réussite des solutions proposées par M-PESA pour faire ses courses ou pour régler ses factures. Soulignons également les percées des solutions de m-assurance, de m-education et de télé-enseignement (avec le cas emblématique de l’UVA).

L’engouement des utilisateurs pour adopter la téléphonie mobile est parfois clairement freiné. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces réticences malgré la perception partagée de la contribution au développement. Citons simplement des facteurs explicatifs comme la faible couverture du territoire car de vastes zones rurales ne sont toujours pas couvertes, la fiabilité irrégulière des opérateurs pour des raisons techniques, économiques et/ou organisationnelles (d’où les deux cartes SIM en moyenne par utilisateur et le succès des portables doubles SIM), les tarifications proposées incompatibles avec la faiblesse du pouvoir d’achat sur le continent.

Nairobi, salon de l’entrepreneuriat, juillet 2015. MEAACT Kenya/Flickr

Notons également le taux d’alphabétisation encore trop faible (et – malgré la jeunesse de la plupart des utilisateurs potentiels – la réticence face à la complexité perçue de l’apprentissage du numérique et de ses codes) et enfin la mise à disposition d’applications qui restent trop peu adaptées aux besoins réels d’une grande partie défavorisée de la population (agriculture, éducation, santé, alimentation, services, etc.) et aux langues régionales et nationales effectivement parlées sur le terrain.

2. Une offre en structuration rapide

Le groupement GSMA insiste – de façon assez compréhensible en tant que représentant des opérateurs, fabricants et autres éditeurs – sur l’impératif d’un nouveau cadre réglementaire pour l’écosystème numérique. Il souligne l’effet négatif des taxes sur le développement des services mobiles en citant les cas de la République démocratique du Congo, du Ghana, de la Tanzanie, de la Tunisie.

La structure signale aussi dans son rapport de juillet 2016 que les marges financières des opérateurs ne peuvent que se réduire car les marchés vont devenir plus agressifs et les capacités d’investissement dans les réseaux plus modestes. L’exemple des taux d’Ebitdaqui étaient de 40  % en 2010 et qui approximeront les 30  % en 2020 est révélateur des tensions qui devraient apparaître sur la rentabilité de l’activité tout en restant optimiste sur les volumes en terme de chiffre d’affaires cumulé (153 milliards de dollars en 2015 et 210 milliards de dollars pour 2020).

La structure relève aussi des opportunités à relever et des défis à affronter. Tout d’abord, l’opportunité que constituent pour les opérateurs de télécommunication, la sécurisation, la diffusion et la valorisation (monétisation des contenus et data) de leurs données mobiles collectées sur l’intégralité du continent et parfois au-delà (migration, roaming, nomadisme). Ensuite, l’opportunité que constitue également la montée en puissance – certes encore timide – des solutions de type plate forme destinées aux échanges marchands (business to business).

Enfin, concernant les défis à affronter – en face à face avec les autorités de régulation et les clients – la structure note les effets contre-productifs, pour la croissance du secteur, du coût des licences, de la taxation des importations de matériels comme les téléphones mobiles et les accessoires périphériques (connectique, écouteur, caméra, flash disk…). Elle insiste aussi sur la réelle opacité des dispositions fiscales et réglementaires nationales (ce qui dissuade de nombreux investisseurs transnationaux) et sur l’immaturité des régulateurs (ce qui complique l’harmonisation et l’attribution des fréquences hertziennes).

Pour conclure, il est bien évident que lafilière recyclage numérique (concernant le cycle de vie de l’ensemble des matériels high-tech) doit être totalement repensée, assainie,valorisée et pérennisée à l’échelle du continent. Le numérique en Afrique peut être durable  !

Une inéluctable transformation numérique

L’Afrique apparaît comme le continent dont le potentiel de croissance et de transformation au travers des écosystèmes numériques, de leurs réseaux – GPRS, EDGE, 3G, 3G+, H+, dual carrier, 4G, ADSL – et de leurs usages et pratiques, est le plus spectaculaire. Les enjeux comme les défis sont, à l’image du continent, gigantesques. Gageons que l’humain restera au cœur des préoccupations des principaux acteurs de cette inéluctable, irréversible et rapide transformation.

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