L’armée française et les guerres mondiales : dépasser les idées reçues

Les troupes françaises jettent des pierres sur les troupes allemandes dans les Vosges, en 1916. PA Images

Quand il s’agit de commémorer les terribles événements de 1917, qui furent parmi les plus meurtriers de la Première Guerre mondiale, on peut comprendre que les Britanniques focalisent leur attention sur la bataille de Passchendaele, tandis que les Américains, eux, mettent en avant leur entrée en guerre contre l’Allemagne. Malheureusement, ces commémorations s’accompagnent souvent d’un revers déplorable, qui consiste à dénigrer le courage et les compétences de leurs alliés français.

Dans un épisode des Simpsons de 1995, que le journaliste Jonah Goldberg a contribué à populariser dans l’un de ses articles en 1999, les Français sont même traités de « lâches bouffeurs de fromage ». Une façon de suggérer, entre autres, que les Français ont abandonné Paris aux Allemands en 1940, sans même tirer un coup de feu.

Évidemment, cette pique se voulait satirique, mais le mal était fait, comme on l’a découvert en 2003 ; j’en veux pour preuve l’invective adressée aux Français par les politiciens et les médias américains et britanniques, suite à la décision de la France (pourtant une sage décision, avec le recul) de ne pas soutenir l’intervention militaire en Irak.

Si les Américains et les Britanniques veulent se pencher sérieusement sur l’histoire, il leur faut être juste envers les faits d’armes des Français.

Un peu d’honnêteté

D’août 1914 à début 1917, c’est l’armée française qui a fait les frais des combats sur le front de l’ouest – et ce, avec un remarquable stoïcisme. En l’espace de deux semaines – entre le 16 et le 31 août 1914 – il y eut 210 993 morts côté français. À titre de comparaison, les Britanniques perdirent 164 709 hommes au cours du premier mois de l’offensive de la Somme, en juillet 1916.

L’armée française s’est aussi adaptée avec beaucoup d’efficacité aux défis de la guerre de tranchées, en perfectionnant sa technique en matière de tirs de barrage. Elle fut aussi une pionnière en termes de tactique pour le peloton d’infanterie, avec le développement de nouvelles armes automatiques et de grenades à fusil. Alors que le premier jour de la bataille de la Somme, le premier juillet 1916 fut un désastre pour les Anglais, les Français atteignirent tous les objectifs.

Troupes françaises recevant du courrier pendant la Première Guerre mondiale. PA Images

Début 1917, 68 divisions françaises furent le creuset de mutineries. Mais les soldats impliqués dans ces mutineries ont continué à défendre leurs tranchées, refusant simplement d’aller au casse-pipe.

L’armée s’en est relevée avec brio, jouant un rôle central dans la victoire alliée de 1918. De juillet à novembre 1918, les troupes françaises capturèrent 139 000 prisonniers allemands. Dans ce même intervalle, l’American Expeditionary Force capturait 44 142 Allemands.

Pendant l’entre-deux-guerres, les Français ont investi dans des fortifications défensives, avec la Ligne Maginot, le long de la frontière franco-allemande. Cette décision a souvent été tournée en ridicule au prétexte qu’elle révélait une attitude défaitiste. Mais la France étant moins peuplée que l’Allemagne, elle ne pouvait espérer rivaliser avec sa seule armée. Les fortifications devaient compenser ce déséquilibre. La ligne Maginot visait à protéger le cœur industriel de la France d’une attaque éclair des Allemands et à créer un entonnoir en Belgique pour ralentir l’invasion allemande, et dans un premier temps, ça a marché.

Mais l’armée allemande a remporté la campagne de mai et juin 1940, grâce à son audacieux « coup de faucille » dans la forêt des Ardennes, qui était jugée infranchissable par les commandants alliés. Les armées britanniques, françaises et belges ont été encerclées au nord, essuyant une lourde défaite.

La planification stratégique française est très largement responsable de cette catastrophe, mais n’oublions pas que c’était une défaite alliée, pas seulement une défaite française. Les Hollandais et les Belges étant réticents à risquer leur neutralité, il y a eu peu de coordination avec eux, ce qui a facilité l’attaque allemande. Quant aux Britanniques, ils ont laissé la France faire les frais de la guerre terrestre sans leur apporter beaucoup de soutien.

La Force expéditionnaire britannique, en 1940, ne représentait que 12 divisions. En 1918, il y en avait eu jusqu’à 59. Pas étonnant, du coup, que la propagande nazie ait pris l’habitude de railler ses ennemis en clamant que les Britanniques étaient « déterminés à se battre jusqu’à la mort du dernier Français ».

Le « miracle » de Dunkerque

Bien que leurs généraux aient été dépassés en 1940, les troupes françaises se sont battues avec courage et habileté. Par exemple, lors de la Bataille de Gembloux – du 14 au 15 mai 1940 – la 1re armée française parvint à repousser les assauts allemands à de nombreuses reprises, gagnant du temps pour que leurs camarades et leurs alliés puissent se retirer. Sans de telles actions d’arrière-garde, il n’y aurait pas eu de « Miracle de Dunkerque » et la guerre aurait pu être perdue en 1940.

Après avoir traversé la Meuse, les divisions allemandes de Panzer n’avaient plus qu’à parcourir 240 km en direction de la côte de la Manche pour piéger les forces alliées – 1.8 million de soldats français furent capturés et 90 000 tués ou blessés.

Au début de l’opération Barbarossa – l’invasion allemande de l’Union soviétique qui eut lieu en 1941 – l’Armée rouge a perdu près de 5 millions d’hommes, dont 2,5 millions qui se sont rendus. Les Russes ont également perdu 100 000 km carrés de territoire. Pourtant, comme Charles de Gaulle l’a dit à Staline après cette terrible défaite, les Soviétiques disposaient encore d’un vaste territoire en Eurasie, dans lequel ils pouvaient battre en retraite. Les Français n’ont pas manqué de courage en 1940 ; ils ont manqué d’espace.

La contribution militaire française à la victoire alliée pendant la Seconde Guerre mondiale s’est poursuivie après 1940. En effet, 550 000 soldats français ont apporté une contribution majeure à la libération de l’Europe occidentale en 1944. L’Opération Dragoon – le débarquement en Provence en août 1944 – a été une opération franco-américaine, avec une participation limitée de la Grande-Bretagne.

Beaucoup de soldats français impliqués dans l’opération Dragoon furent recrutés dans les colonies, de même que du côté britannique, puisque 2,6 millions de soldats indiens étaient impliqués dans l’effort de guerre. En tout état de cause, les unités françaises qui ont servi en Italie et en Europe de l’Ouest entre 1943 et 1945 se sont courageusement battues, dans la meilleure tradition de l’armée française.

This article was originally published in English