Le collège universitaire : dépoussiérer une vieille idée pour inspirer l’université de demain

Campus de Toronto : le college. Visual Hunt

Le 15 septembre dernier, une fuite relayée par EducPros révélait que l’Université Paris-Saclay pourrait être divisée en deux entités : « Cette dernière deviendrait une université de recherche avec masters et doctorats, laissant des formations bac+2 et bac+3 à un « collège universitaire » autonome ». L’article donne peu de précisions sur ce collège, si ce n’est son objectif affiché de professionnalisation, mais il semblerait que l’idée suscite de forts débats.

Il ne serait pas passionnant ici de disserter sur un projet dont on ne sait pas grand-chose. Une chose est surprenante cependant, l’emploi d’une expression relativement rare dans la nomenclature universitaire française : le collège. En effet, c’est plutôt une institution connue et centrale en Angleterre et aux États-Unis. Si l’on va vers ce modèle, ne faut-il pas revenir sur ses origines, son histoire et son fonctionnement ?

Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’idéaliser la manière dont s’organise et fonctionne le système d’enseignement supérieur anglo-saxon, mais de chercher à en comprendre les principes et objectifs pour éventuellement s’en inspirer. Je ne prêche donc pas pour une réplication rigide de ces formes étrangères sur notre modèle français, ce serait idiot. Mais ne pas s’y intéresser en ces temps de réformes (nécessaires, mais souvent démunies de vision) serait tout aussi problématique…

Le collège de l’université du Missouri à Columbia et ses colonnes. Photo/Visual Hunt

Collège, racine et histoire d’une idée

Le mot collège vient du latin collegium qui renvoie à l’idée d’une association, d’un ensemble de personnes ou d’un corps social. On retrouvera ce sens au Moyen-Âge pendant lequel le terme collège sert à désigner des confréries religieuses ou des corporations professionnelles. Au sens large, on peut donc y voir un collectif, une collectivité, voire une communauté d’individus possédant une caractéristique ou un trait qui les regroupe.

Mais le mot renvoie aussi à un mode de fonctionnement : la collégialité. Il s’agit alors de postuler l’égalité entre les membres, ce qui impose des logiques de délibération et potentiellement de vote. Dans un fonctionnement collégial, le pouvoir se doit d’être ouvert et non concentré entre les mains de quelques-uns. Pour autant, une personne peut « mener » le groupe pour des raisons pratiques, on parlera alors du primus inter pares, le premier d’entre ses pairs : Proviseur, Principal, Doyen, Prévôt, etc. L’inspiration est ici religieuse, et plus particulièrement chrétienne. Comme on le retrouve dans la Constitution dogmatique sur l’Eglise Lumen Gentium : Jésus-Christ donne aux apôtres « la forme d’un collège, c’est-à-dire d’un groupe stable, et mit à leur tête Pierre, choisi parmi eux » (L’institution des Douze, §19).

Au-delà des organisations religieuses, c’est au Moyen-Âge que le collège deviendra aussi une institution pédagogique. Il est alors principalement une œuvre caritative permettant aux étudiants les plus pauvres de pouvoir être logés et soutenus financièrement en parallèle de leurs études universitaires.

Si des enseignements complémentaires y sont délivrés, il est d’abord un lieu de vie et d’assistance. On les voit apparaître d’abord en France autour du XIIe siècle avant de se développer rapidement dans le reste de l’Europe, principalement dans les villes universitaires évidemment (Paris, Oxford, Bologne, Cambridge, Toulouse).

En France, ils garderont pour la plupart cette dimension caritative et complémentaire répondant aux besoins d’étudiants pauvres, même si les enseignements vont peu à peu s’y développer et qu’ils s’ouvriront pour certains à des étudiants extérieurs. On y trouve alors des répétiteurs complétant les cours universitaires, mais aussi des maîtres qui délivrent leurs propres enseignements.

Robert de Sorbon. Wikipedia

Ce fut par exemple le cas pour le collège fondé par Robert de Sorbon durant la décennie 1250 dans le Quartier Latin à Paris et dont la bibliothèque était jalousée par tous les autres (Jacques Verger, La fondation du Collège de Sorbonne).

Mais c’est probablement en Angleterre, et plus particulièrement à Oxford, que le « collège » trouve sa forme pédagogique la plus aboutie.

Le college, unité historique et organisationnelle de l’Université d’Oxford

Oxford, en tant qu’institution d’enseignement supérieur, émerge au XIe siècle de l’organisation d’une vie intellectuelle et académique locale autour de savants en théologie et d’historiens que l’on venait consulter et écouter. Même si les théories et récits diffèrent, il est aujourd’hui clair que l’institution se structure dès le XIIIe siècle sur deux piliers : les départements de l’Université d’un côté, et les colleges de l’autre.

Oxford, Angleterre : Keble College. Superdove/Visual Hunt, CC BY-NC-ND

Comme l’annonce l’Université d’Oxford, « Les 38 collèges sont des institutions aux gouvernances et financements indépendants (qui) sélectionnent et admettent les étudiants de premier cycle (undergraduate) […] offrent le logement, les repas, les espaces communs, les bibliothèques, les équipements sportifs et sociaux et un soin pastoral à leurs étudiants ». Plus loin, on découvre que « le système des collèges est au cœur du succès de l’Université, permettant aux étudiants et aux professeurs de bénéficier d’une appartenance à une institution importante et internationalement reconnue, et à une communauté académique restreinte et interdisciplinaire ».

Les colleges d’Oxford (et de Cambridge) sont avant tout des lieux de vie intellectuelle pour leurs étudiants – à l’origine on y venait faire une retraite pour apprendre. Ils y dorment, mangent, apprennent et se divertissent au sein d’une communauté, ouverte certes mais première et centrale. Les fellows qui y enseignent s’y considèrent comme leurs membres responsables de l’élévation intellectuelle de leurs étudiants, laissant aux départements le soin de leur formation disciplinaire. La logique est celle d’une liberal arts education, c’est-à-dire l’acquisition d’une culture générale et pluridisciplinaire, et ce quelle que soit la spécialité choisie par l’étudiant.

Cet apprentissage se fait en tutorats, le fameux dispositif pédagogique qui fait la fierté d’Oxford depuis sa fondation, basé sur des interactions directes avec les fellows, en tous petits groupes (en général seul ou à deux, parfois à trois) et préparés par des essais obligeant les étudiants à se positionner sur les sujets (Cosgrove, 2011, Critical Thinking in the Oxford tutorial).

Le collège universitaire pourrait alors être cette communauté d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs, qui par leurs coexistence, interactions et collaborations sur un lieu partagé et ouvert (du latin campus « large espace, place ») s’enrichiraient intellectuellement et mutuellement. Par contre, dans le modèle d’Oxford, l’enseignement n’y est alors pas spécialisé, mais par définition sur la base des arts libéraux : transdisciplinaire et généraliste.

Ce modèle s’est diffusé un peu partout en Angleterre (Cambridge et Durham par exemple) mais peine à survivre à la massification de l’enseignement supérieur britannique (pour plus de détails, voir l’excellent The Oxford Tutorial). Il a auparavant influencé de nombreuses institutions, et surtout inspiré les premiers colons américains dans leur fondation de l’Université d’Harvard, puis de l’ensemble du système d’enseignement supérieur des États-Unis.

Harvard College Medical School, plus tard Boston University. Boston Public Library/Visual Hunt, CC BY-NC-ND

Les colleges étasuniens

Au XVIIe siècle dans l’état de la Nouvelle-Angleterre, alors que les protestants fraîchement arrivés cherchent à structurer un établissement d’enseignement supérieur, ils se tournent naturellement vers le modèle britannique. Au-delà d’un « simple » lieu d’apprentissage, il s’agit pour eux de créer une institution qui vise à « développer l’homme dans sa totalité – son corps et son âme tout autant que son intellect » (Morison, The Founding of Harvard College).

Morison ira même plus moins :

« L’apprentissage à l’université sans la vie d’un collège n’a aucun intérêt […] Apprendre dans les livres seulement peut se faire en classe et par la lecture ; mais c’est seulement en étudiant et en débattant, mangeant et buvant, jouant et priant en tant que membres de la même communauté collégiale, dans une association proche et constante les uns avec les autres et avec leurs tuteurs que le cadeau inestimable du caractère peut être transmis aux jeunes hommes. »

Comme en Angleterre, il s’agit d’organiser, autour d’un apprentissage universitaire, une vie intellectuelle au sein d’une communauté.

Cette dernière permet au savoir formel de s’insérer dans « une tête bien faite », ou comme le formulent les américains, un caractère, au sens large de la personnalité et du sens moral (le character). Ainsi, Daniel C. Gilman, président de John Hopkins à la fin du XIXe siècle, considère que l’université ne devra jamais être « un simple lieu de progression du savoir et de son acquisition, mais devra toujours être un lieu de développement du caractère » (Laurence Versey, Emergence of the American University)

Au cœur de la pédagogie d’un college est l’idée d’un apprentissage latéral, entre les étudiants, au travers d’échanges structurés et enrichis par les enseignants, et avec les enseignants eux-mêmes qui, en partageant une partie de leur vie avec eux, ne peuvent plus être de simples et distantes figures d’autorité épistémique. Pas de spécialisation hâtive donc, on s’y confronte à « toutes les branches du savoir (qui sont) connectées ensemble » (Laurence Newman, The Idea of a University)

L’idée du college américain est donc de compléter, ou plutôt d’encadrer, le savoir universitaire par un dispositif permettant aux jeunes hommes et aux jeunes femmes qui y vivent de structurer les esprits qui l’accueillent. Il faut donc considérer les enseignements techniques et autres formations professionnelles comme une sorte de seconde couche qui ne peut se déposer que si la première est saine. Il ne s’agit donc pas d’opposer – l’un serait nécessairement meilleur que l’autre – mais d’articuler – l’un ne peut aller sans l’autre.

Un des objectif du « collège » : favoriser la transmission entre étudiants. KOMUnews/Visual Hunt, CC BY

Et la France ?

Comme le synthétise élégamment Andrew Delbanco dans son excellent College, What It Was, Is and Should Be :

« Le collège américain a toujours été plus qu’un lieu de transmission d’informations ou de l’acquisition de compétences ; il a, dans ses beaux jours, aidé les jeunes à se préparer pour des vies pleines de sens et de vocation […] A une époque où la demande d’innovation n’a jamais été aussi forte, la plus grandes des innovations que nous pourrions faire est de retrouver ces valeurs fondamentales et de renouveler notre engagement envers elles. » (p. xiv)

Est-ce dans cette direction que Paris-Saclay ou d’autres veulent aller ? Ce serait ambitieux, mais absolument nécessaire tant nos campus français manquent parfois de cette intense vie collective des colleges anglo-saxons.

L’enjeu est de taille car, comme le disait Richard Riley, ministre de l’Éducation sous Bill Clinton,

« Nous préparons actuellement les étudiants à des postes qui n’existent pas encore, et à utiliser des technologie qui n’ont pas été inventées pour résoudre des problèmes dont nous ne savons pas encore qu’ils en sont ».

Se concentrer uniquement sur des connaissances formelles et disciplinaires, ou sur les outils et techniques du moment, est dangereux et contre-productif. Il faut que nos étudiants soient capables d’appréhender les enjeux d’aujourd’hui pour préparer les réponses et techniques de demain.

Dans cette optique, le college américain cherche à articuler les enseignements techniques nécessaires à l’insertion professionnelle des étudiants, tout en les confrontant aux « grandes questions » des humanités, de la science et des arts. Encore une fois, il ne s’agit pas d’idéaliser l’université américaine telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, ou a fonctionné hier, mais d’en comprendre la logique et les intentions pour inspirer nos propres solutions, aujourd’hui et demain.

Une dernière chose que les étudiants peuvent acquérir par l’éducation libérale des colleges américains, et même la plus importante pour Andrew Delbanco : « un efficace détecteur à conneries (bullshit) ». Quoi ne plus nécessaire à l’heure du populisme, des faits alternatifs et du règne de ce qu’on appelle dorénavant le régime de la post-vérité ?

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