Le côté obscur des marchés libres

tentations. chat_44 / Flickr, CC BY-ND

Désormais, il n’est plus rare de croiser aux États-Unis des jeunes de 11 ans souffrants de diabète. Et je comprends parfaitement pourquoi chaque fois que je paye mes achats dans mon supermarché de Washington, D.C. Les barres et autres sucreries sont là, juste en sortie de caisse – tentatrices – attendant d’être croquées.

Est-ce à dire que la gérante du magasin est mauvaise ou irresponsable ? Non, bien sûr. Mais même si elle a des scrupules, elle est face à un dilemme… car elle doit dégager un bénéfice. Les marges dans les supermarchés sont très serrées. Peu importe sa moralité, elle n’a d’autre choix que d’installer ces appels à l'achat d’impulsion là où les clients peuvent les voir. En d’autres termes, il existe un équilibre économique dans lequel les entreprises saisissent chaque occasion d'augmenter leurs profits. Et dans un tel équilibre, les sucreries sont en sortie de caisse.

achats d’impulsion. Guillaume Flambeau Von Uslar/Flickr, CC BY

Curieusement, alors que les économistes étudient de près chaque cas où des gens sont tentés par l'acquisition de biens ou services nocifs, ils ne parviennent pas à comprendre que cela se produit en raison même d’un principe général de l’économie. Ils n’arrivent pas à saisir que les marchés libres, pour généreux qu’ils soient, ne sont pas seulement là nous offrir ce que nous voulons si nous pouvons le payer; ils vont aussi nous inciter à acheter des biens et services nocifs, quels que soient leurs coûts.

Les marchés sont trompeurs

Tout comme les marchés libres peuvent servir l’intérêt général « par une main invisible » (comme Adam Smith l’a dit il y a plus de deux siècles, ce qui est le fondement du champ économique), les marchés libres ont une autre fonction. Dès qu’il y a un profit à faire, ils vont nous tromper, nous manipuler et tirer parti de nos faiblesses, nous poussant à acheter ce qui est mauvais pour nous. Cela aussi est un élément fondamental de l’équilibre du marché, où l’offre et la demande se compensent.

Mes collègues économistes, alors qu’ils reconnaissent un tel comportement dans des cas individuels, ne parviennent pas à le considérer comme un principe général. Et c’est ainsi que des systèmes nocifs apparaissent, par exemple le présentoir de sucreries en sortie de caisse. Dans un autre ordre d'idée, nous autres économistes aurions dû avertir tous en choeur de l’arrivée du krach financier de 2008. Nous aurions dû expliquer qu'on ne doit pas acheter des titres basés sur des valeurs hypothécaires surcotées, et que les banques ne devaient pas monter des crédits risqués en contrepartie . Au lieu de cela, on ne trouva que quelques voix isolées pour protester. Nous aurions dû être plus sceptiques.

Mais cela ne concerne pas seulement le cercle fermé des économistes et de ce qu’ils pensent, parce qu’à travers de longues chaînes médiatiques et d’autres canaux (comme celui-ci), ce que nous disons dans nos enceintes professorales influence les politiciens et l’opinion publique en général.

Cette incapacité à comprendre que les marchés ont des inconvénients se diffuse ensuite dans la sphère politique au sens large. Le public lui-même ne parvient pas à comprendre que, dans l’équilibre économique, s’il y a un profit à faire, quelqu’un va le saisir, tant qu’il est légal et aussi longtemps qu’il n'y a pas de protestation publique.

Des conséquences d’être un pigeon

Notre dernier ouvrage, Phishing for Phools (« Comment hameçonner les pigeons ») décrit comment la logique fondamentale de l’économie, depuis Adam Smith, conduit à cette conclusion. Autrement dit, les marchés ne sont pas des systèmes inoffensifs fonctionnant pour le bien de tous, mais sont remplis d’entreprises qui nous hameçonnent en exploitant nos faiblesses pour nous faire acheter leurs produits. Nous sommes les sujets de ce phishing quand nous autres pigeons mordons à l’hameçon.

Princeton University Press

Nous avons entrepris dans ce livre de prouver que les tentations de prendre des décisions nocives affectent significativement notre bien-être. La démonstration en fut étonnamment facile.

Il existe quatre grands domaines de nos vies – les dépenses de consommation, l’investissement, la santé et la politique – dans lesquels nous prenons des décisions que personne (après réflexion) ne devrait vouloir prendre. Pourtant nous les prenons et le marché libre les rend possibles, tout aussi généreusement qu’il satisfait nos pulsions plus bénignes.

Premièrement, même aux États-Unis, aussi riches que nous soyons selon tous les standards, la plupart d’entre nous vont se coucher chaque soir inquiets de la façon dont nous allons payer nos factures. Nous sommes continuellement tentés, et avons beaucoup de mal à tenir notre budget. Ainsi, la famille médiane américaine a en moyenne sur son compte bancaire l’équivalent de moins d’un mois de dépenses; la moitié de tous les répondants américains d’un sondage de 2011 a déclaré qu’ils auraient beaucoup de mal à rassembler 2000 dollars en un mois, si une situation d’urgence survenait; et, selon mes estimations, 20% d’entre nous seront en état de faillite à un moment ou à un autre de notre existence.

Deuxièmement, les booms et les krachs financiers apparaissent parce que les histoires – ce que nous nous racontons et ce que nous disons à l’autre lorsque nous prenons nos décisions – se répandent comme des épidémies. Ces histoires conduisent les individus vers de mauvais investissements, et quand ces investissements tournent mal, la chute de la confiance menace l’ensemble du système financier. Comme le dit la comptine, Humpty Dumpty fit une grande chute et ce ne fut que très lentement qu’on put le remettre comme avant.

Troisièmement, dans le domaine de la santé, le marché nous apporte le tabac, qui, selon le Centers for Disease Control est responsable de près de 20% des décès aux États-Unis. L’industrie pharmaceutique nous vend des médicaments avec des effets secondaires à long terme inconnus, parfois sévères. Et les géants de l’alimentaire nous servent tant de sucres et graisses que les deux tiers des Américains sont en surpoids, et plus de la moitié d’entre eux obèses. Dans ce domaines, la liste est longue.

Enfin, le système politique lui-même, dans nos démocraties, ressemble à un système de marché: il existe une concurrence pour les votes. Mais on y trouve aussi un « équilibre de phishing ». Pour garder leur emploi, les politiciens doivent prélever l’argent des « intérêts particuliers » et l’utiliser pour des publicités télévisées montrant combien ils sont, au fond, des gens sympas.

Le coût élevé de la prospérité

Bien sûr, les marchés libres peuvent conduire à la prospérité, mais ils produisent également beaucoup plus que les avantages sans mélange qui leur sont attribués. Le refus de reconnaître leur face obscure structure la manière de penser de bien des économistes et conduit à de mauvais choix politiques. Or une vision adulte de l’économie, intégrant tous les inconvénients du capitalisme, est la condition fondatrice d'une politique économique saine.

Si le système économique fonctionne aussi bien ce n’est pas seulement en raison des motivations individuelles, mais aussi parce que toute une série de héros individuels, d’organismes sociaux et de réglementations gouvernementales limitent les inconvénients des marchés qui nous hameçonnent, nous autres pigeons. Ces structures politiques de rééquilibrage filtrent les mauvais sédiments pour ne laisser passer que les vrais avantages de marchés libres.

Selon nous, la prise en compte de cet « équilibre de phishing » remet en cause la pensée économique actuelle d’une manière nouvelle. On aurait le plus grand intérêt à l’intégrer dans notre vision de l’économie. Tout comme nous aimons nos enfants, nous devons aimer les marchés libres; mais comme pour nos enfants, ce serait une erreur de penser qu’ils ne peuvent pas faire de mal.

This article was originally published in English