Le Guyana, nouvelle victime de la « malédiction des ressources naturelles » ?

Un échantillon de pétrole brut. Shannon Stapleton/Reuters

C’est une superpuissance énergétique en devenir. Le Guyana, ancienne colonie britannique située dans la partie nord de l’Amérique du Sud, détiendrait au large de ses côtes de grandes quantités de pétrole et de gaz. C’est du moins l’avis d’ExxonMobil. En mai dernier, la compagnie pétrolière américaine annonçait avoir découvert d’impressionnantes réserves d’or noir dans le Stabroek Block, une zone maritime située à quelques kilomètres des côtes vénézuéliennes.

Selon les estimations d’ExxonMobil, ce sont quelque 700 millions de barils de pétrole qui pourraient être récupérés, une manne évaluée à 40 milliards de dollars par les analystes, alors même que les prix du baril sont au plus bas. Avec sa population de moins d’un million d’habitants, une telle somme pourrait permettre de voir venir : en la répartissant équitablement entre les Guyaniens, chacun d’entre eux pourrait se voir doté de 60 000 dollars, une fortune dans un pays où le revenu national brut par habitant plafonne à 4 170 dollars annuels.

Les régions hachurées sont revendiquées par le Venezuela. Kmusser, CC BY-SA

Mais la richesse pétrolière soudaine se trouve rarement redistribuée de cette manière et les Guyaniens ont toutes les raisons de s’inquiéter que leur pays ne subisse la « malédiction des ressources ». Le Guyana connaît en effet un différend frontalier de longue date avec son plus grand et plus riche voisin, le Venezuela. Peu de temps après la découverte du pétrole par ExxonMobil, le président vénézuélien Nicolas Maduro a publié un décret réitérant une revendication historique de Caracas sur l’ouest du Guyana, de même que sur une large part – dont une partie du Stabroek Block – de ses eaux territoriales en Atlantique.

Le autorités guyaniennes se montrent néanmoins optimistes, Raphaël Trotman, le ministre de la gouvernance a ainsi qualifié cette découverte de « transformationnelle ». C’est généralement ce qui arrive à l’annonce de ce type de nouvelles qui alimentent le rêve d’un modèle économique mêlant exploitation des hydrocarbures et développement. On a entendu à peu près le même son de cloche par le passé au sujet des Malouines, décrites alors le « Koweït de l’Atlantique Sud », ou encore à propos de la Guinée équatoriale à laquelle on avait prédit un « un boom économique ».

Le président du Guyana, David Granger, a tenu à rassurer ExxonMobil au sujet de ces tensions avec le Venezuela, indiquant qu’elles ne perturberaient en rien l’exploitation du pétrole.

Problèmes de voisinage

La frontière internationale entre le Guyana et le Venezuela est régulièrement remise en cause par Caracas. Les limites territoriales actuelles ont été réglées par une sentence arbitrale rendue en 1899 à Paris, mais comme tout visiteur du Venezuela pourra en témoigner, il est aisé de trouver des cartes montrant une frontière vénézuélienne débordant nettement à l’est vers le Guyana et englobant la région de l’Essequibo (environ 70 % de la surface du petit pays). La polémique a même connu de récents développements sur Internet : les autorités guyaniennes ont protesté contre le choix de Google de reporter sur ses cartes du Guyana les noms en espagnol (utilisés par les Vénézuéliens).

Entre Nicolas Maduro et David Ranger, Ban Ki-Moon, le secrétaire général des Nations unies, joue les arbitres. AFP

Depuis 1899, le droit international, dont la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, a accordé des droits souverains supplémentaires pour les États côtiers. Ces frontières maritimes internationales ont une importance accrue puisqu’il s’agit de milliers de kilomètres carrés de ressources et de fonds marins.

Le gouvernement guyanien, désireux d’assurer la continuité de l’exploration des ressources pétrolières et gazières au large de ses côtes, a lancé des initiatives sur le plan diplomatique dans le but de recueillir des soutiens pour un statu quo. Après une réunion à l’ONU le 29 septembre dernier à New York, les dirigeants des deux pays ont convenu de reprendre leurs relations diplomatiques.

Les deux nations se connaissent bien et le gouvernement guyanien a certainement encore en mémoire l’incident de 2013 au cours duquel la marine vénézuélienne arraisonna un navire malaisien exploité par une société américaine qui opérait dans ce qu’elle considérait être des eaux contestées au large de la région de l’Essequibo.

À l’approche des élections législatives de décembre prochain et face à une opinion de plus en plus mécontente des pénuries alimentaires chroniques et de l’inflation, le président vénézuélien Maduro doit montrer qu’il sait défendre la « patrie ».

Toute cette situation conduit à un nationalisme « chaud » : les dirigeants politiques parlent d’un air grave des dangers auxquels sont confrontés leurs pays, ou à l’inverse des opportunités historiques qui se présentent à lui. Mais que ce soit dans l’un ou l’autre cas, quand les discussions tournent autour du pétrole, les passions s’enflamment, et encore davantage quand certains pensent que le brut en question a été découvert dans des eaux situées en zones contestées.

This article was originally published in English