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Le jeune Karl Marx et la longue genèse du « Capital »

Une scène du film de Raoul Peck, avec August Diehl dans le rôle-titre. Allociné

Le jeune Karl Marx et la longue genèse du « Capital »

A l’occasion de la sortie en salle du dernier film de Raoul Peck, Le jeune Karl Marx, qui coïncide avec les 150 ans de la publication du premier livre du Capital (1867), revenons sur la genèse tourmentée d’un des ouvrages d’économie politique les plus influents du siècle dernier.

Si Marx commença à écrire jeune, il y eut une longue période pendant laquelle il publia peu et fut encore moins lu. Avant l’édition du Capital en 1867, Karl Marx (1818-1883) n’est véritablement connu que pour des articles, quelques pamphlets, un manifeste et une aventure associative, celle de l’Association Internationale du Travail (AIT) fondée en 1864.

Entre sa thèse de doctorat (1841) et le Capital (1867), les écrits les plus lus du « Maure » (l’un de ses surnoms, donné en raison de son teint mat) sont des articles de journaux : il s’agit de la Rheinische Zeitung ou Anekdota (1842-1843), des Annales franco-allemandes (1843-1844), du Vorwärts (1844), de la Deutsche-Brüssseler Zeitung (1847), ou de la Neue Rheinische Zeitung (1848-1850). Cependant, la plupart de ces journaux n’ont qu’une audience très faible et une durée de vie très limitée.

Comme ses articles de journaux ne se vendent pas en Europe, il devient le « collaborateur permanent » du New York Daily Tribune. Concrètement, les articles et autres interviews rédigés pour ce journal constituent sa principale source de revenus entre août 1851 et mars 1862. Hélas, la guerre civile américaine interrompt brutalement cette collaboration et les revenus qu’il en dégageait.

Le jeune Karl Marx, anonyme. Flickr

Aux yeux de ses lecteurs, Marx est donc considéré jusqu’en 1867 d’abord comme un journaliste, philosophe de formation. Toutefois, de ce qu’il publie, c’est véritablement le « Manifeste du Parti communiste » qui lui confère, non en 1848 lors de sa publication, mais au fil des ans, l’aura de penseur politique qu’il gardera ensuite.

Le contrat d’édition de 1845

Historiquement, Karl Marx signe, le 1er février 1845 à Paris, avec Carl Wilhelm Leske, libraire et éditeur de Darmstadt, un contrat d’édition pour un ouvrage intitulé Critique de la politique et de l’économie politique. Dans le contrat, aucune date n’est fixée pour la remise du manuscrit. C’est une erreur de la part du jeune éditeur (lui et Marx ont respectivement 24 et 27 ans en 1845), car son auteur est rapidement accaparé par d’autres projets.

À cette époque, le jeune philosophe fait état de sa « santé défaillante » pour expliquer son retard. En outre, il justifie de l’obligation qu’il a de prendre en compte tous les ouvrages récents publiés en Angleterre et en France qui peuvent l’aider à enrichir toujours plus cette Critique. Toutefois, sa boulimie de lecture et le besoin d’écrire d’autres livres empêchent le philosophe allemand d’avancer sur ce projet. De fait, à partir de fin 1849, on ne retrouve plus trace du moindre échange avec son éditeur Leske.

Petit à petit, l’accumulation de notes et de brouillons permet à Marx de rédiger une « Introduction générale à la critique de l’économie politique » (1857) d’une trentaine de pages. Marx ne la publie pourtant pas car il pense qu’elle anticipe « sur des résultats non encore établis ».

La première publication de la Critique : 1859

Ce n’est qu’en 1859 que Marx précise son ambition. Dans l’avant-propos de la Critique de l’économie politique, le philosophe indique son projet général de diviser en six « rubriques » la présentation du « système de l’économie bourgeoise », à savoir :

  • Le capital

  • La propriété foncière

  • Le travail salarié

  • L’État

  • Le commerce extérieur

  • Le marché mondial.

Long d’un développement de plus de 150 pages, l’avant-propos ne reçoit que très peu d’écho dans les milieux scientifiques de l’époque. Mais Marx n’abandonne pas son travail et continue ses recherches.

Fin 1862, il change son plan et son « mode d’exposition ». Il estime que le sujet était traité trop abstraitement dans l’avant-propos. Pour le prochain volume, il souhaite rédiger un document plus concret et « plus facilement intelligible ». Marx s’inscrit donc toujours dans son plan d’origine établi en 1859 en se consacrant à la première « rubrique » (le Capital). À cette époque, il considère que tout son travail est bientôt terminé…

Fin 1866, en raison de la masse d’informations traitées dans son ouvrage, il doit pourtant séparer et scinder la rubrique consacrée au Capital. Dorénavant, et ce plan ne bougera plus jusqu’à après la disparition de l’auteur, il y aura quatre livres :

  • Livre I : Procès de production du capital

  • Livre II : Procès de circulation du capital

  • Livre III : Formes du procès d’ensemble

  • Livre IV : Contribution à l’histoire de la théorie

Il décide de publier uniquement le Livre I et préfère continuer à travailler pour le Livre II. Parallèlement, l’AIT puis la Commune de Paris – « les Parisiens se lançant à l’assaut du ciel » – forcent son admiration et lui donnent matière à occupation (et diversion) intellectuelle et professionnelle. Finalement, jusqu’à sa mort en 1883, le philosophe allemand n’aura de cesse d’accumuler des informations et de remplir des cahiers de notes. Il n’achèvera jamais son œuvre et laissera Engels finir le Livre II et réunir ses notes et brouillons pour le Livre III. À la mort de ce dernier en 1895, Kautsky collectera à son tour les notes marxiennes pour le Livre IV en les publiant sous le titre de Théories sur la plus-value (quatre volumes).

Les raisons d’une si longue genèse

D’abord, il faut invoquer la raison même que donne l’auteur dans la préface au Capital : « une maladie de plusieurs années ». Cette raison sert quasiment d’incipit à l’œuvre, comme si Marx souhaitait s’excuser. Il est vrai que sa correspondance se fait l’écho, sur des centaines de pages, des attentes de ses proches.

Car le « Maure » a une santé fragile dont on retrouve la trace dans sa riche correspondance (12 volumes, parus aux Éditions sociales) dès 1845. Cela est dû à un travail harassant qui le pousse à lire et écrire « douze heures par jour », mais aussi à des conditions de vie très difficiles qui l’amènent à négliger sa santé et certainement son hygiène. En conséquence, les épisodes de maladies chroniques se multiplient jusqu’au début des années 1870. L’anthrax succède, entre autres, à la furonculose, Marx devenant un expert dans l’art de distinguer les deux.

Page de grand titre de la traduction de J. Roy revue par Marx. Wikipédia

Ensuite, il faut évoquer les différentes expulsions que subissent Marx et sa famille entre 1843 et 1849 qu’illustre le film de R. Peck. Il est tour à tour expulsé de Prusse, puis de France. En 1848, le gouvernement provisoire de la République française l’invite à revenir s’installer à Paris. Mais Marx ne reste pas en France et préfère participer à la révolution qu’il croit venir outre-Rhin. Hélas, c’est un échec et un an après, en 1849, il est de nouveau expulsé de Prusse. Il s’installe alors définitivement à Londres.

Pendant toutes ces années, son fidèle ami Engels est d’un soutien financier sans faille. Sa correspondance regorge en effet de demandes d’avance et de remboursements. Finalement, les héritages successifs, du coté de Jenny Marx, son épouse, puis de sa propre famille, et enfin le « settlement » dont il bénéficie grâce à la vente par Engels des parts de son entreprise familiale lui permettent de « travailler en toute tranquillité » à son œuvre comme il l’écrit.

Au final, sur les six rubriques avancées dans l’avant-propos de 1859, seul un quart du Capital est publié par son auteur, laissant les cinq autres rubriques à l’état de projet. Malgré son ambition et son énergie, Marx ne peut donc faire mieux que publier une partie de la première rubrique de son projet initial. Il laisse en outre à l’état de brouillons les autres livres du Capital qui constituent, en quantité de notes, une matière encore plus importante que le premier Livre.

Karl Marx l’année de la sortie du « Capital », en 1867. Wikimédia/Friedrich Karl Wunder

« Dans toutes les sciences, le commencement est ardu ». Cette citation tirée du Capital s’applique parfaitement à l’histoire de l’œuvre qu’elle préface. Cette gestation fut en effet entrecoupée de nombreuses « contractions » qui ont donné lieu à divers travaux, quelquefois à des publications intermédiaires. Publiée au bout de 22 ans, l’œuvre fut autant attendue par son auteur que par ses lecteurs et ses éditeurs. S’arrêter sur cette genèse permet aussi de mieux comprendre les méandres de la création scientifique, en particulier à l’aune de la correspondance des jeunes Karl Marx et Friedrich Engels, qui a servi de source au film de Raoul Peck.

Comme le rocher de Sisyphe, l’Economie de Marx se révélera l’histoire d’une longue obsession, d’une tâche incessante qui, après presque quarante ans d’efforts toujours recommencés (1845-1883), s’avérera non aboutie, à défaut d’être réalisable. La genèse du Capital est ainsi à l’image de l’œuvre du philosophe allemand : figée, sans être close, elle demeure un projet scientifique encore ouvert.


Cet article est la synthèse d’un article publié en espagnol dans le numéro 31 (Aout 2017) de l’édition en ligne de la Revista Argentina de Ciencia Politica. Les références et les citations de Karl Marx (tirées de son œuvre et de sa Correspondance) sont disponibles en bibliographie de l’article sus-cité.