Le retour des objets pillés pendant la période coloniale, un enjeu de taille au Nigeria

Plaques de bronze de Benin City, dans la collection du British Museum. Wikipedia

En octobre 2018, peu avant la publication du rapport par Bénédicte Savoy et Felwine Sarr sur la restitution du patrimoine culturel africain, j’ai assisté à l’annonce officielle à Benin City des résultats d’une négociation pour le prêt à long terme d’un certain nombre d’objets spoliés en 1897. Résultat de huit années de discussions, cet accord reçoit une réception très contrastée en Europe. Il s’agit ici d’évoquer le contexte de sa réception à l’endroit même où ces objets ont été pris.

Le gouverneur Godwin Obaseki le 20 octobre 2018, lors d’une cérémonie au palais royal à Benin City marquant le deuxième anniversaire du couronnement d’Oba Eware II. Felicity Bodenstein., Author provided

Le rapport préconise entre autre de restituer cinq pièces à Benin City au Nigeria, objets qui se trouvent aujourd’hui dans la collection du musée du quai Branly – bien modeste à côté de celles de Berlin ou de Londres en ce qui concerne ce type d’objets. En 1897, lors d’un raid dit punitif mené par les forces du protectorat et de l’amirauté britannique, le palais royal de l’Oba (roi) Ovonramwen fut pillé de plusieurs milliers d’objets – dont quelques-uns ont atterri à Paris, pour la plupart acquis après l’indépendance du Nigeria en 1960.

Le gouvernement nigérian n’a pas déposé de demande officielle auprès de l’état français pour la restitution de ces objets. D’une façon générale, refroidi par les refus des prêts réclamés dès les années 1970, les campagnes pour le retour des objets de Benin City, émanent plutôt de la cour royale et des membres de la diaspora que directement du gouvernement fédéral. Depuis les années 1980, à Benin City, les représentants de la cour et descendants directs de l’Oba exilé en 1897 jouent d’une « diplomatie douce » pour récupérer des éléments d’un trésor royal, un effort qui a donc tout récemment porté ses fruits.

L’engagement de prêts à moyen terme proposé par les musées Européens membres du « Benin Dialogue Group », annoncé au mois d’octobre, nous offre l’opportunité de comprendre les enjeux politiques et les attentes associées à la perspective d’un retour des objets.

Rendre, mais à qui ?

En effet, les négociations « d’état à état », n’ont rien d’évident dans le contexte des patrimoines en Afrique et le partage équilibré des responsabilités entre des instances nationales et des communautés d’origine dans des pays où l’identité nationale souffre encore de divisions très profondes est sans doute un enjeu central pour l’avenir des patrimoines, y compris hors de la question de la restitution.

Dans les débats récents, on a beaucoup mis l’accent sur les conflits que les restitutions pourraient provoquer, car la question de savoir « à qui rendre ? » comporte le risque de renforcer des politiques identitaires internes. Il s’agit là d’un problème à aborder avec soin et sans aucun doute, Benin City ne peut pas et ne doit pas faire figure de cas général. Toutefois, on peut y observer un exemple du résultat d’une longue histoire de rapprochements et de collaborations entre différents acteurs de la politique patrimoniale à l’échelle des institutions traditionnelles, locales et fédérales tel que le musée national de Benin City, ouvert en 1973 à quelques pas du palais royal, sur la base de la collection de l’Oba (roi) Akenzua II offerte à la ville dans les années 1940. Ce musée propose par ailleurs la visite de l’« unity gallery » dont l’objectif idéologique est justement d’adresser le problème de la diversité culturelle au sein de la nation.

Depuis les années 1930, il est question de la gestion des absences et des négociations autour d’un patrimoine dispersé. Toutefois, la négociation de ces prêts à long terme en 2018 a été, en grande partie, rendue possible par la collaboration nouvellement renforcée entre la cour royale et le gouvernement fédéral local. Godwin Obaseki, élu en 2016 gouverneur de l’État Edo (dont la capitale est la ville de Benin City) est un grand collectionneur et mécène des arts. Pour les employés du musée national, son soutien au musée, sa récente rénovation et d’une façon générale son action pour la culture contrastent très fortement avec celui de son prédécesseur.

Un enjeu fondamental : Retenir et faire revenir ce qui est précieux

Le 20 octobre 2018, lors d’une cérémonie au palais royal à Benin City marquant le deuxième anniversaire du couronnement d’Oba Eware II, le gouverneur Godwin Obaseki a énuméré les qualités de l’Oba (ou roi), détenteur d’un pouvoir dit traditionnel et avant tout représentatif.

Il joue selon lui, un rôle phare dans la « redéfinition, la régénération et le repositionnement de la gloire et de l’essence du royaume » (propos recueillis et traduis par l’auteur) qu’il considère comme également applicable aux contours de son état. Les frontières de l’état Edo ont été déterminées en 1991 pour s’accorder à des revendications locales et sont en grande partie imputable à l’implication du grand-père et du père de l’Oba actuel. Obaseki a poursuivi son discours en louant le rôle de l’Oba, ce « compas moral », dans la lutte contre la migration illégale et le trafic d’êtres humains, puis a terminé son discours par l’annonce des résultats de la réunion tenue la veille des membres du groupe « Benin Dialogue » à Leiden : « un cadeau d’anniversaire digne de sa majesté », la promesse du retour des « reliques » de Benin City qui se trouvent aujourd’hui dans les musées européens.

La politique de l’Oba, telle que la présente le gouverneur actuel, se distingue par deux champs d’action. D’abord par sa volonté de maîtriser l’exode qui touche particulièrement les jeunes femmes de la région : Benin City est la principale ville d’origine des prostituées nigérianes présents en Europe aujourd’hui. Puis à travers son soutien du projet pour un nouveau musée royal, condition sine qua non au retour partiel des objets selon les termes des négociations du « Benin Dialogue Group ». Ce musée se veut aussi la réponse à un argument qui remonte aux premiers efforts pour le prêt de certains objets conservés au British Museum et à la Wallace collection dans les années 1970, celle de la mise en doute de la capacité des autorités nigérianes à conserver et retenir sur leur territoire leurs objets les plus précieux.

La cérémonie a également marqué la sortie d’un ouvrage : The Benin Monarchy. An Anthology of Benin History, présenté comme « sept kilos d’histoire ».

Le livre est à la fois une somme de savoirs historiques et un objet précieux. Comprenant les contributions de dix-sept chercheurs dont la plupart sont originaires de la région, il témoigne de la volonté très forte des éditeurs de se réapproprier l’écriture de l’histoire de Benin City. Il s’agit d’une histoire officielle, sanctionnée et vendue par et pour le profit de la maison royale et sa fondation, ainsi que d’un objet de diplomatie culturelle.

Dans cet ouvrage les travaux de l’anthropologue Kokunre Agbontaen-Eghafona, professeure à l’université de Benin City incarnent le lien entre le départ des objets et la diaspora des jeunes femmes de la ville. Formée au Metropolitan Museum à New York où elle inventoria la Perls collection des objets de Benin City, elle a dédié sa thèse aux objets que son père collectionnait, les sauvant ainsi de la vente ou de la destruction. Aujourd’hui toutefois, elle cherche surtout à comprendre le destin de ces filles qui partent pour l’Europe.

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Vus de loin, les deux enjeux semblent a priori sans liens directs, mais sur place ils sont vécus comme deux rapports parallèles et critiques au monde extérieur : quelque part, à l’étranger, se trouvent les « reliques » et les enfants du pays.

Une forte mobilisation en Europe et à Benin City

Avec le lancement de cet ouvrage monumental par sa taille et par ses ambitions, l’annonce du gouverneur tombe à un moment de très forte mobilisation politique de l’histoire du royaume. Et dans ce contexte, la nature temporaire des retours proposés était peu, voire pas de tout mise en avant dans son discours public du 20 octobre 2018.

Si on célèbre ces retours, c’est en faisant largement abstraction du fait qu’il s’agisse de facto de prêts à moyen terme. L’annonce se référait en effet aux résultats de l’association « Benin Dialogue » qui réunit des conservateurs de musées européens et nigérians ainsi que des membres de la cour, des membres de la Commission nationale des musées et des monuments (NCMM) et depuis cette année seulement des représentants du gouvernement fédéral local.

Initié il y a près de dix par Barbara Plankensteiner, commissaire de l’exposition « Bénin. Cinq siècles d’art royal », montrée au musée du quai Branly en 2007, ce groupe s’est depuis réuni à Berlin, à Benin City, à Cambridge et cette année à Leiden. Il s’est établi à un moment où la pression politique qui existe actuellement autour des questions de restitution (en France avec l’annonce d’Emmanuel Macron du retour des objets au Bénin (et non pas à Benin City) et en Allemagne avec l’ouverture imminente du Humboldt Forum était parfaitement absente. Ainsi, ce groupe a été pensé au départ comme un forum de discussion entre des acteurs du patrimoine désireux de trouver une entente autour de ces objets qui sont les joyaux de toutes les collections africaines en Europe et en Amérique du Nord.

L’accord trouvé ce 19 octobre reste dans la ligne d’une voie diplomatique qui contourne des cadres juridiques qui excluent à l’heure actuelle dans la plupart des pays, et notamment en France, la possibilité d’une restitution de bien culturels pris dans des contextes coloniaux. À ce titre, cette solution se rapproche de celle trouvée entre la France et la Nouvelle Calédonie pour le prêt à long terme d’un certain nombre d’objets Kanaks au Centre Tjiibaou à Nouméa – à cette différence près, que le Nigéria est un état souverain. Toutefois, il faut ajouter que la déclaration officielle du groupe précise bien que cette solution n’est à considérer ni comme définitive, ni comme un moyen d’empêcher d’autres demandes de la part des représentants nigérians ou d’autres propositions de la part des musées européens.

Pour Osaze Osemwegie-Ero, le commissaire actuel de la culture d’Edo State, qui cumule aussi bien les affaires du tourisme et de la diaspora, il s’agit maintenant d’éduquer les citoyens sur les objets « volés » qui se trouvent ailleurs. Dans la brochure du « Edo Fest » prévu pour coïncider avec la fête royale traditionnelle de l’Igue au mois de décembre 2018, on annonce « une exposition photo des artefacts volés originaux, là où ils se trouvent partout dans le monde ».

Prévue au sein du palais royal, la tenue de cet événement dépendra en partie de la réussite de négociations pour le droit des images que les musées détenteurs des objets devront accorder. Lors de notre rencontre il m’a fait remarquer que la plupart des citoyens de la ville ne connaissent pas l’ampleur des collections étrangères et n’auront très probablement jamais la chance ou l’opportunité de les voir. D’une façon générale, on me rappelle souvent à l’ordre quant à mes privilèges, en tant que chercheure, capable de voyager et de voir les choses là où elles sont, mais aussi quant à mon vocabulaire ; quand je parle des objets « pris » on me suggère fermement d’utiliser le verbe « voler » ; en effet, à Benin City on emploie la notion de « vol » plus volontairement que celui de « spoliation » (en anglais, « stolen objects » et « spoils ») ou de « looting », plus souvent employé dans des contextes plus militants de la diaspora nigériane. Et nombreux sont les personnes qui expriment l’idée qu’on ne peut pas « prêter » ce qu’on vous a volé.

Au-delà de l’annonce officielle, il y a une insatisfaction par rapport à la perspective des prêts, surtout chez ceux et celles qui ont pu voyager en Europe et se rendre compte de l’ampleur des collections à l’étranger. À Benin City, pas plus qu’à Paris, Berlin ou Londres, on ne trouve de consensus sur les solutions à apporter à cette dispersion globale des objets du patrimoine royal et la diversité des points de vue et des groupes d’intérêt qui se forment autour de ces questions est un sujet à part entière.

Toutefois, on rencontre parmi les élites et chez tous les acteurs du patrimoine une forte conscience de leur absence et de l’injustice que cela représente. Si dans les débats européens nous nous demandons ce que le départ des objets pourrait faire à aux musées détenteurs de ces objets, il faut aussi se demander comment l’identité d’une ville comme Benin City s’accommode de l’idée d’une si grande perte. Instinctivement, l’association constante observée sur place entre les objets et les êtres déplacés est troublante et pose la question du fort désir de l’ailleurs, et du lointain, que des circonstances d’ordre économiques imposent à la jeune génération actuelle.

Bien sûr, il est toujours difficile de préciser l’impact de l’ordre symbolique des choses. Or, lors des visites au musée national où des copies en plâtre d’objets emportés en 1897 sont présentées au public, les écoliers entre sept et dix ans, apprennent à répéter en passant par le circuit obligatoire des guides, que les maîtres blanc (« the white masters ») ont volé leurs plus beaux objets.

Il est impossible de quantifier ce qui pourrait changer pour eux si à partir de 2020, ils apprennent que « les maîtres blancs » les ont rendus, prêtés, restitués… Les « maîtres blancs » resteront ils « les maîtres blancs » ? L’image de l’ailleurs comme le lieu où se trouvent les objets précieux de leur culture changera-t-elle ?

Le régime de retour reste à déterminer et de cela dépendra sans doute notre appréciation d’un geste qui peut paraître autant décolonial, postcolonial que néo-colonial, selon les interlocuteurs et les intérêts qu’ils défendent. Pour l’instant, l’idée d’un retour des objets à Benin City amplifie la perception de l’importance d’un patrimoine diasporique qui est déjà très largement compris comme le levier d’une identité locale forte et intégrée, bien que parfois de façon poussive, à des institutions nationales.