Le rêve britannique devenu réalité pour le premier maire musulman de Londres

Sadiq Khan, le nouveau visage de Londres. Stefan Rousseau/PA Images

Au Pakistan, les chances pour un fils de chauffeur de bus ou de rickshaw d’accéder à un poste politique de premier plan dans la capitale sont infimes. Mais pas à Londres, où la population a choisi comme maire Sadiq Khan – le fils d’un immigré pakistanais, chauffeur de bus de profession. Il est le premier musulman à occuper un tel poste dans la capitale britannique.

Même s’il n’aura que peu d’influence sur la politique étrangère au économique du pays, Khan disposera à Londres de responsabilités éminentes dans des secteurs clés : les transports, le logement, l’environnement. Son élection au suffrage direct confère par ailleurs au maire de Londres une autorité personnelle à nulle autre pareille parmi les parlementaires à Westminster, y compris ceux qui font partie du gouvernement.

Le père de Sadiq Khan fait partie de ces milliers de Pakistanais qui ont immigré en Grande-Bretagne dans les années 50 et 60, en quête de la version britannique du rêve américain : un emploi stable, de la mobilité sociale et de réelles opportunités pour un avenir meilleur pour eux-mêmes et pour leur famille. Sadiq Khan a grandi dans une famille de huit enfants installée dans un logement social de la capitale. Il a étudié le droit à l’Université, avant de devenir un avocat spécialisé dans la défense des droits de l’Homme, puis d’être élu au Parlement.

À 45 ans, il devient aujourd’hui le maire de Londres – le cœur économique et culturel du Royaume-Uni, la ville la plus peuplée d’Europe occidentale et l’une des plus importantes au monde. Il incarne à lui seul la success-story de l’immigration dans ce pays. Pour lui, le rêve britannique est bien devenu réalité.

Race et religion

Au moment où les musulmans font face à une hostilité grandissante en Occident, l’appartenance religieuse de Sadiq Khan a braqué les projecteurs du monde entier sur le scrutin municipal à Londres. Aux États-Unis, le candidat républicain Donald Trump a déclaré qu’il interdirait aux musulmans d’entre dans le pays ; tandis qu’en Europe l’extrême droite marque des points en tenant un discours ouvertement anti-musulman.

Le rival : battu. Nick Ansell/PA Images

L’appartenance religieuse de Khan a fait débat durant les municipales, jusque dans les rangs de son propre parti. Son rival conservateur, Zac Goldsmith, l’a aussi accusé de partager certaines des idées défendues par des courants islamistes. L’objectif était clair : alerter les électeurs sur les prétendues convictions « radicales » du candidat. Mais la campagne très controversée de Goldsmith a elle-même suscité de sévères critiques dans les rangs conservateurs, notamment de la part du respecté Andrew Boff.

À l’inverse, la victoire de Sadiq Khan est accueillie très favorablement par ces nombreux éditorialistes de confession musulmane qui assurent que l’élection d’un maire musulman aidera à vaincre l’idéologie islamiste. Elle montre en effet que l’Occident n’est pas hostile en soi à l’islam et que les musulmans peuvent réussir « là-bas ». Khan s’est lui-même exprimé sur la dimension très symbolique de sa victoire dans une ville qui a subi des attaques terroristes en 2005 perpétrées au nom de l’islam.

Pouvoir et privilège

Cette victoire est symbolique à plus d’un titre, tant sur le plan social que sur celui des appartenances ethnique et religieuse. Si son père était demeuré au Pakistan, Sadiq Khan n’aurait sans doute pas eu la même réussite au sein d’un système politique dans lequel les relations et les privilèges sont des conditions sine qua non pour espérer gagner aux élections. Là-bas, les postes de responsabilité sont vus comme un droit naturel réservé aux élites. Plusieurs des principaux dirigeants pakistanais ont d’ailleurs été formés au Royaume-Uni : c’est le cas de Mohammed Ali Jinnah – le père du Pakistan moderne – qui a étudié en Angleterre à la fin du XIXe siècle. Zulfikar Ali Bhutto a pour sa part été formé à Oxford avant de devenir premiers ministre, puis président de son pays.

Par contraste, nombre de Pakistanais qui se sont installés au Royaume-Uni au lendemain de la Seconde Guerre mondiale étaient des modestes fermiers ou de simples ouvriers agricoles, très souvent illettrés. Ils ont trouvé du travail dans les industries de service du sud de l’Angleterre, ou dans les fonderies des Midlands et dans les usines du nord de l’Angleterre. Et si certains sont parvenus à s’extraire de la pauvreté, la communauté pakistanaise compte aujourd’hui encore l’un des plus forts taux de chômage du Royaume. Et nombre d’immigrés d’origine pakistanaise vivent dans les zones les plus déshéritées du pays.

Cameron et Osborne : la confrérie des ex. Lynne Cameron/PA Images

Par ailleurs, la politique britannique est toujours dominée par le réseau des « ex » : la clique des membres du club des anciens d’Eton ou de Bullingdon, incarnée par le premier ministre David Cameron ou le Chancelier de l’Échiquier, George Osborne, sans oublier le maire sortant de Londres, Boris Johnson. Et pourtant Sadiq Khan, un homme issu des classes modestes, est parvenu à l’emporter contre un conservateur muni d’un pedigree familial, bien doté financièrement et bien connecté dans les influents cercles politiques, médiatiques et financiers.

Pour beaucoup, il incarne le triomphe de la méritocratie sur les privilèges. Sa victoire est en tout cas le signe que les élites politiques sont désormais plus inclusives et reflètent davantage la diversité ethnique, religieuse et socio-économique du pays. A cet égard, il faut souligner que le nouveau maire de Londres n’est pas le seul de sa génération dans ce cas : Sajid Javid, l’actuel secrétaire d’État au Commerce et à l’Innovation, est le fils d’un immigré pakistanais qui a travaillé dans les usines du nord du pays, avant de devenir lui aussi chauffeur de bus.

Tout comme le père de la baronne Sayeeda Warsi, qui fut membre du gouvernement de David Cameron, devenant ainsi la première femme de confession musulmane à atteindre un tel niveau de responsabilité au Royaume-Uni. Enfin, rien que lors des dernières élections législatives, ce sont pas moins de dix députés d’origine pakistanaise qui ont été élus.

Aujourd’hui, c’est donc le fils d’un chauffeur de bus d’origine pakistanaise qui prend les commandes à Londres. Il devient du même coup le dirigeant politique musulman le plus puissant d’Europe.

This article was originally published in English