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L’écroulement des falaises, un phénomène naturel et nécessaire

À Étretat sur la côte normande. Cristian Bortes/Flickr, CC BY

L’écroulement des falaises, un phénomène naturel et nécessaire

À Étretat sur la côte normande. Cristian Bortes/Flickr, CC BY

Cet article est publié dans le cadre du Festival Ciné Salé, un événement organisé du 28 septembre au 2 octobre 2016 au Havre et dont The Conversation est partenaire. Y sera diffusé le film Contre vent et marées sur le recul du littoral.

L’érosion côtière s’observe partout dans le monde. En Europe, le programme Eurosion estime ainsi que 20 % des côtes, soit quelque 20 000 km, sont particulièrement affectées par ce phénomène. En France, selon le dernier état des lieux, 25 % des côtes sont en recul, 45 % des rivages sont stables et 11 % sont en progression (les 20 % restants regroupant les côtes figées artificiellement).

Cet été, le recul des falaises crayeuses normandes a fait les gros titres de la presse. Dans cette zone, des écroulements se produisent toute l’année, et davantage en hiver qu’en été. Mais les plages étant plus fréquentées en période estivale, le risque d’accident y est plus important.

Fin août, deux écroulements successifs ont eu lieu aux Petites Dalles à Saint-Martin-aux-Buneaux. Le dernier, survenu le 25 août, avait un volume de 50 000 m3, correspondant à un recul sur une centaine de mètres de long… soit l’équivalent du contenu de 550 semi-remorques !

Recul par écroulement sur la plage de Saint-Martin-aux-Buneaux en août dernier (France 3 Haute-Normandie).

Un équilibre dynamique

Phénomène naturel, l’érosion correspond à une perte de matériel. Dans tout système côtier, il y a des gains et des pertes, cela constitue un équilibre dynamique. Les pertes se traduisent, par exemple, par un recul des dunes, une diminution du stock de sables ou de galets sur la plage. Les gains s’expliquent par des apports de la dérive littorale. Celle-ci peut être alimentée en matériaux par l’érosion des falaises ou par les sédiments d’origine fluviale par exemple. Ces évolutions sont engendrées par le vent, la mer, les pluies, etc. C’est donc un système qu’il faut appréhender à long terme tout en acceptant aussi d’observer de manière ponctuelle des évènements d’érosion après des épisodes tempétueux par exemple.

Pour les accumulations sédimentaires littorales (plages, dunes, flèches…), l’érosion de la côte n’est pas nécessairement irréversible. Des périodes d’accumulation peuvent suivre des périodes d’érosion et vice-versa. En revanche, les côtes rocheuses et à falaises sont des formes littorales qui ne peuvent que reculer. Le recul s’opère par à-coups : rien ne se passe pendant un certain temps (mois, années, décennies en fonction des matériaux et des agents d’érosion en présence) et puis, soudainement, plusieurs milliers de mètres cubes peuvent tomber en quelques secondes.

Le recul des falaises

Les côtes rocheuses et à falaises représentent près de 80 % du linéaire côtier mondial. Ces dernières sont souvent spectaculaires, on pense à celles d’Étretat qui ont inspiré les grands impressionnistes comme Monet, Manet ou Boudin.

Le géographe André Guilcher définissait la falaise comme « un ressaut non couvert de végétation, en forte pente […], au contact de la mer et de la terre et qui est dû à l’action ou à la présence marine ». Une telle forme ne peut que reculer et ce recul sera d’autant plus rapide que les matériaux qui la composent sont peu résistants (une falaise de granite reculera ainsi bien moins vite qu’une falaise de craie).

Quelques exemples de vitesses de recul des falaises en fonction de la résistance de la roche (Woodroffe, 2002). Author provided

Est-il possible de prévoir les écroulements ?

Jusqu’à récemment, la grande majorité des travaux effectués en géographie portaient sur les plages, les marais littoraux et d’autres types de côtes économiquement importantes et potentiellement vulnérables, notamment face à l’élévation du niveau moyen de la mer.

La relative faiblesse de la production scientifique sur l’évolution actuelle des côtes à falaises est probablement le résultat d’une forte complexité : une érosion continue des formes – parfois peu visible – qui contraste avec la soudaineté du recul (écroulement).

De plus, les agents responsables du déclenchement des écroulements se combinent et se relaient dans le temps et l’espace. Lors d’une tempête, par exemple, la mer est forte et les précipitations abondantes ; il y a combinaison de facteurs. Le rôle de chaque agent est donc difficile à déterminer. Et nous sommes incapables, pour l’instant, de prédire où et quand se déclencheront les écroulements.

La recherche actuelle vise donc à la quantification de plusieurs éléments sur des dizaines d’années : les vitesses de recul (taux d’ablation par an) ; les rythmes et les modalités de recul (fréquence, intensité et répartition spatiale des écroulements) ; les facteurs et les processus responsables du déclenchement des écroulements.

Les travaux ont également une vocation appliquée, puisqu’ils visent à améliorer la prévention, notamment le zonage des sites à risques. La multiplication des sites urbanisés rattrapés par le recul des falaises est en effet sans précédent et menace les populations et les biens.

Le recul rattrape l’urbanisation : le territoire à risques de Criel-sur-Mer (S. Costa). Author provided

Localiser et dater sans relâche

Les falaises normandes font l’objet d’un suivi récurrent grâce au soutien de la région Normandie, des universités de Caen Basse-Normandie et de Bretagne occidentale ainsi que de l’association ESTRAN-Cité de la Mer.

Chaque semaine, depuis 2002, cette association recense les écroulements sur plusieurs kilomètres autour de Dieppe. Associés à ce travail, les enseignants-chercheurs de Normandie et de Bretagne y effectuent des levés communs au scanner laser terrestre depuis 2010.

Ces levés, réalisés tous les 4 mois, fournissent des images 3D des falaises. En comparant avec les images 3D acquises précédemment, il est possible de quantifier les vitesses de recul ; d’identifier, de mesurer, de localiser les zones de départs de matériel (modalités et rythmes de recul). La localisation et la datation précise de ces écroulements, et leur croisement avec les données météo-marines, permettent de participer au débat sur les facteurs responsables du déclenchement des écroulements.

Mettre l’accent sur la prévention

Les collectivités territoriales en France ont tenté de lutter contre l’érosion des falaises. Pour essayer de l’arrêter, des digues et des épis ont, par exemple, été construits. Il s’agit d’investissements très coûteux qui ne peuvent stopper le phénomène, mais juste le ralentir quelque temps…

L’une des solutions efficaces pour protéger les populations reste la prévention. À ce titre, il apparaît essentiel d’informer les promeneurs que se rendre à proximité du pied de falaise est dangereux, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Pour en profiter en toute sécurité, mieux vaut se tenir à distance !

Il faut également souligner que l’arrêt du recul des falaises ne serait pas forcément une bonne chose. Quand ces dernières s’écroulent, elles libèrent des sédiments qui vont être transportés par la mer pour alimenter les plages. Ces sédiments provenant de l’érosion des falaises vont ainsi renforcer le cordon littoral. Or, ce cordon, s’il est bien alimenté en sédiments, constitue un véritable « tampon » protecteur contre l’assaut des tempêtes. Ainsi, à trop vouloir empêcher les falaises de tomber, nous serions exposés à d’autres dangers, comme les submersions marines.