« Les artistes doivent-ils s’effondrer quand les temps changent ? » Pour saluer Jonas Mekas (1922-2018)

Capture d'écran du « diary » de Jonas Mekas. Jonas Mekas (États-Unis, 2010-2018)

Rodolphe Olcèse est co-responsable du séminaire L’Art tout contre la machine du Collège des Bernardins.


Cinéaste et poète lithuanien exilé aux États-Unis en 1949, Jonas Mekas rayonne comme une figure qui aura révélé la dimension amicale et conviviale du cinéma expérimental. C’est non seulement son immense talent, mais aussi son engagement constant auprès des cinéastes de son temps qui font que bien des réalisateurs, de part et d’autre de l’atlantique, pleurent aujourd’hui sa disparition.

L’art du journal filmé

Jonas Mekas s’est littéralement emparé du cinéma, sans doute le jour où, comme il le dit en introduction à son Ciné-journal, il envoya promener son poste aux Studios Graphic, lui préférant un travail moins chronophage mais qui allait lui laisser tout le loisir de se jeter pleinement dans la pratique et l’analyse du cinéma d’avant-garde. À cet égard, il n’est pas anodin que Jonas Mekas présente ce livre phare, qui est une collection de textes écrits pour l’hebdomadaire le Village Voice, dans la continuité de son journal intime, qu’il évoque à plusieurs reprises dans son introduction. Jonas Mekas parle des films à la première personne et il envisage le cinéma comme un territoire à explorer corps et âme. La pratique du 16 mm est un versant – sensible et immédiat – de cette exploration que la langue et l’intelligence doivent continuer de creuser sur un mode discursif et critique.

Le cinéma de Mekas permet d'interroger notre présence au monde et aux autres ; le chemin qui s’ouvre alors est celui du journal filmé, qui est précisément un cinéma de la saisie, du rapt et de la capture, mais qui se fait sans violence, puisqu’à travers ce geste, c’est essentiellement à soi-même qu’il s’agit d’arracher quelque chose.

L’art comme nécessité

Comme tout grand artiste, Jonas Mekas considérait son rapport à l’art, celui qu’il fabriquait comme celui qu’il accueillait, comme une nécessité. L’œuvre d’art, écrivait-il,

« réveille en vous toutes sortes d’énergies qui sont en sommeil ou presque en sommeil. Quelques-unes de nos meilleures énergies, des zones délicates de nos corps vivants, sont remuées, ravivées par des couleurs, des sonorités, par des nuances disséminées par l’artiste dans son œuvre ».

Les artistes nous donnent matière à vivre par un geste dont leurs œuvres sont le résultat et que pourtant elles prolongent. Ce que le geste de création produit le rend efficace bien au-delà de l’existence empirique de l’artiste qui commence par le déployer.

Il ne s’agit pas seulement de dire, pour se consoler, que les films survivent à leurs auteurs, mais d’être attentif aux relations vivantes qui peuvent continuer de se nouer au contact de leurs images. Le cinéma en effet a toujours déjà pris acte de la disparition des vivants qui survient toujours brutalement. Et dans le même temps, il ne cesse d’ajourner cet instant. C’est même sa puissance propre. À cet égard, c’est sans doute un acte caractéristique du film de famille que de donner corps et d’inscrire dans le présent de la projection les formes de ce que, devant ou derrière la caméra, nous aurons été provisoirement les uns pour les autres.

Réalisé en 1969, Walden est une œuvre de tout premier ordre. L’un des premiers films à se présenter intégralement sous la forme du journal filmé, Walden dresse un portrait sans équivalent de la ville de New York. Pendant presque trois heures, l’œil sauvage de la caméra documente intensités brèves et émotions sensibles : un rayon de lumière qui traverse une chevelure, une ombre qui passe sur un visage, un sourire adressé à l’objectif, une silhouette qui s’éloigne dans le tremblement de la caméra qui cherche à la suivre. Ce dont ce journal prend note se joue entre les amis, l’espace qu’ils habitent et la caméra elle-même qui retient les silhouettes des proches pour exprimer des dimensions inédites du monde sur lequel elles se dessinent.

Un cinéma d’exploration intime

Jonas Mekas envisage le cinéma comme une manière d’articuler notre présence au monde et c’est bien à ce titre que c’est un outil dont il faut se saisir, sans souci des formes sociales ou techniques de légitimation. La pratique du 8mm ou du 16mm, qui étaient des formats très populaires jusqu’à la fin des années 70 et bien au-delà dans les cercles du cinéma indépendant, a ouvert un vaste sillon qui n’en finit pas d’être creusé par nos appareils domestiques, petites caméras vidéo ou téléphones portables. À cet égard, rappelons qu’une part importante du journal filmé de Jonas Mekas a été tournée en vidéo et publiée sur son site Internet, témoignant jusqu’au dernier souffle de son auteur que vivre, ce n’est pas seulement laisser des traces, comme le voulait Benjamin, mais aussi les capter et les préserver. À cette tâche, nous sommes tous conviés de manière fraternelle et amicale par ce passeur infatigable.

Jonas Mekas, Walden (États-Unis, 1969).

« Les artistes doivent-ils s’effondrer quand les temps changent ? » demandait Jonas Mekas en 1967. Cette question résonne aujourd’hui d’un accent bien singulier. Elle invite à déchiffrer le présent au moyen de ce qui le quitte, non pas pour s’en inquiéter, mais pour y trouver une source paradoxale d’encouragement. Car en effet, c’est de courage dont nous avons besoin aujourd’hui, comme le soulignait Mekas dans son livre Ciné-journal :

« Il faut tellement de courage aujourd’hui pour croire en l’avenir et que le bien l’emportera ! Car tout semble si morne, si l’on en juge par la politique et la morale. Mais un petit nombre d’entre nous sentent que rien n’arrêtera l’avènement de l’Êre du Verseau, l’ère spirituelle dont on peut voir les premiers signes dans la génération des fleurs ; que les actions des gouvernements et des hommes politiques, sans considération pour la souffrance et la violence qu’ils produisent aujourd’hui, sont seulement les derniers mouvements désespérés des vieux gouvernements et des vieux hommes politiques – un monstre de Frankenstein qui n’a plus rien d’humain et se déplace le long d’un paysage ensanglanté ».


Le Collège des Bernardins est un lieu de formation et de recherche interdisciplinaire. Acteurs de la société civile et religieuse entrent en dialogue autour des grands défis contemporains, qui touchent l’homme et son avenir.