Les enjeux politiques cachés de la loi autorisant l’abdication de l’empereur du Japon

L'abdication de l'empereur devrait avoir lieu soit fin décembre 2018, soit fin mars 2019. MIKI Yoshihito/Flickr, CC BY

Au Japon, la Chambre des conseillers vient de voter à l’unanimité une loi d’exception qui autorise l’abdication, dans un délai de trois ans, de l’empereur régnant. Cette abdication devrait avoir lieu soit fin décembre 2018, soit fin mars 2019.

C’est une véritable révolution car depuis la Restauration Meiji (1868), qui avait mis fin au shogunat et replacé l’empereur au centre de la vie politique de l’archipel, aucun d’entre eux n’a abdiqué.

Cette situation s’explique tout d’abord par le fait que le code de la maison impériale ne prévoit pas un tel acte. Ce code prévoit tout au plus que, si l’empereur régnant n’était plus en mesure (physiquement ou intellectuellement) d’exercer ses fonctions, celui-ci pourrait alors être remplacé par un régent.

Un empereur âgé et fatigué

Pour quelles raisons cette abdication a-t-elle aujourd’hui été acceptée ?

Le 8 août 2016, la télévision japonaise diffusa un enregistrement vidéo dans lequel l’empereur Akihito appelle à ce que l’on tienne compte de son grand âge (82 ans) et de ses problèmes de santé afin de lui permettre d’abdiquer.

La Constitution lui interdisant toute prise de position à caractère politique, cet appel fut fait à mots couverts mais suffisamment clairs pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés sur les souhaits du souverain.

Dans son allocution, l’empereur Akihito justifia notamment sa demande en expliquant que, par le passé, le décès de l’empereur régnant avait été précédé d’une agonie de plusieurs mois qui avait affecté l’activité du pays. Or, il ne souhaitait pas à sa mort d’être la cause de quelque chose de semblable.

Sans le nommer, il faisait dans ce passage référence au décès de son père et prédécesseur, Hirohito. L’empereur aurait également été influencé par la renonciation du pape Benoît XVI, en février 2013, à 85 ans.

Ce dernier avait quitté ses fonctions après moins de huit années de pontificat. En fait, cette volonté d’abdication ne surprend pas vraiment de la part d’un empereur connu pour ses positions progressistes et qui, ainsi, souhaite vraisemblablement moderniser le fonctionnement de l’institution impériale.

Des ultra-conservateurs hostiles à l’abdication de l’empereur

Si l’on en croit les sondages, en août 2016, une écrasante majorité de Japonais est favorable à l’abdication. Cependant, le premier ministre Shinzô Abe et son gouvernement de manière générale, se retrouvent fort embarrassés par ce souhait impérial.

Les soutiens ultraconservateurs du premier ministre y sont même hostiles. Ainsi, le principal lobby de cette tendance politique, la Conférence du Japon (Nippon Kaigi), mettra plus de deux mois pour annoncer… que l’organisation n’avait pas encore arrêté de position officielle sur la question.

Pour comprendre cette gêne, la célèbre théorie des deux corps du roi paraît utile. En effet, les ultraconservateurs japonais se considèrent comme les gardiens de l’orthodoxie impériale.

Or, selon leur point de vue, il arrive parfois que l’empereur régnant adopte, par faiblesse, une attitude qui ne soit pas en adéquation avec ce que l’on est en droit d’attendre de lui. Ce souhait d’abdiquer constitue vraisemblablement une telle attitude.

L’empereur reste une figure particulièrement populaire au Japon, ici lors du jour de son anniversaire, à Tokyo, le 23 décembre 2012. Alessandro Baffa/Flickr, CC BY-NC-ND

Cependant, les milieux ultraconservateurs sont conscients qu’Akihito est extrêmement populaire et que l’opinion japonaise est loin de les suivre dans leurs positions intransigeantes. Ainsi hésitent-ils, aujourd’hui encore, à critiquer de manière frontale l’attitude de l’empereur.

En fait, dans la conception idéale des ultraconservateurs japonais, imprégnés de la culture du sacrifice individuel au profit du groupe (messhi hôkô, poussée à son extrême durant la période militariste d’avant-guerre), l’empereur est censé rester sur le trône, et ceci quel que soit son état physique.

Ce système de valeurs se retrouve d’ailleurs dans le terme qui est aujourd’hui encore utilisé pour parler du décès de l’empereur, hôgyo, soit « auguste écroulement ». Ainsi, tant qu’il ne défaille pas complètement, le souverain doit se consacrer à sa tâche et constituer un exemple d’abnégation de soi pour le peuple japonais.

Le sort de l’empereur : un enjeu de politique nationale

Le Parti démocrate du Japon, principal parti d’opposition plutôt situé sur une ligne progressiste, souhaitait que la loi concerne tous les empereurs à venir et pas seulement l’empereur régnant. Mais le gouvernement Abe s’y est opposé. À l’issue de débats, le gouvernement a trouvé un compromis avec son adversaire politique, en précisant que cette loi d’exception pourrait constituer un précédent à l’avenir.

Mais pour quelles raisons le problème a-t-il été résolu par une loi d’exception et non par une réforme du code de la maison impériale ?

Hirohito, désigné empereur Shōwa (Shōwa Tennō), depuis son décès en 1989. Personnage majeur de la Seconde Guerre mondiale, il est le père d’Akihito.

Abe et les conservateurs au pouvoir, malgré la confortable majorité qu’ils détiennent au parlement, voulaient éviter de prendre le risque de s’engager dans une réforme à l’issue incertaine. En effet, un débat national sur la réforme du code de la maison impériale pourrait bien aboutir à une modification des règles de succession.

C’est-à-dire, éventuellement, permettre à une personne de sexe féminin de monter sur le trône, ou – pire encore (de leur point de vue) – que la descendance de cette éventuelle impératrice accède au trône.

Les ultraconservateurs justifient leur ferme opposition à cette éventualité par le fait qu’en plus de 2 500 ans d’histoire, si une poignée de femmes ont effectivement accédé au rang d’impératrice, jamais celles-ci n’ont engendré leur successeur.

De la « pureté » de la royauté japonaise

Concrètement, cela signifie qu’il n’y aurait jamais eu d’entorse au principe de la patrilinéarité et que jamais, jusqu’à aujourd’hui, la lignée impériale japonaise n’aurait « été polluée » par le sperme d’un roturier. Or, cette « pureté » dynastique constitue pour les ultraconservateurs un aspect fondamental de la royauté japonaise.

Le Kōkyo, palais impérial de Tokyo, abrite la résidence de l’empereur du Japon (ici en août 2012). Warren Antiola/Flickr, CC BY-NC-ND

Cette opposition à la réforme du code de la maison impériale doit aussi être mise en rapport avec un autre problème qui agite depuis quelques années le monde politique japonais : la crise engendrée par la réduction progressive du nombre des membres de la maison impériale.

À l’heure actuelle, le code de la maison impériale stipule que dès qu’un membre féminin se marie, il ne fait plus partie de la noblesse et devient un citoyen ordinaire. Or, mis à part le fils du cadet de l’empereur, Hisahito, toute la jeune génération est féminine.

Pour remédier à cette pénurie d’effectifs à venir, certains suggèrent de permettre aux femmes de rester dans la maison impériale, ceci même après leur mariage. Il s’agit ainsi de mettre en place ce qu’on a appelé des « branches féminines de la maison impériale (josei miyake) ».

Cependant, la majeure partie des ultraconservateurs craint que cette réforme ouvre la voie à une féminisation du trône : si les femmes peuvent désormais rester dans la maison impériale après leur mariage, il pourrait s’avérer difficile d’empêcher les femmes de devenir impératrices. Le principe de la patrilinéarité pourrait à terme être remis en cause.

La famille impériale ; au centre, l’empereur Akihito, à sa gauche, le prince héritier, Naruhito (novembre 2013). Ministry of Foreign Affairs of Japan, CC BY

Un patriarcat sociétal toujours puissant

Sur cette question, un compromis avec l’opposition progressiste a également été trouvé. Dans une résolution additionnelle, le gouvernement a en effet été sommé d’examiner la possibilité de la mise en place de branches féminines de la maison impériale. Toutefois, aucune date butoir n’a été indiquée.

Dans le même temps, pour rassurer les ultraconservateurs, le porte-parole du gouvernement, Suga, a pris soin de préciser qu’il n’avait pas l’intention de remettre en cause le principe de la masculinité et de la patrilinéarité en ce qui concerne la succession sur le trône.

Notons qu’afin de résoudre le problème de la pénurie des membres de la maison impériale les ultraconservateurs, fidèles à leur opposition farouche à la matrilinéarité, proposent de réintégrer dans la noblesse des individus masculins descendant en ligne paternelle directe de branches déchues de la maison impériale (sur les quinze branches qui existaient après la guerre, quatre d’entre elles seulement furent maintenues par l’occupant américain).

Ainsi, derrière cette loi d’exception autorisant l’empereur régnant à abdiquer se dissimulent d’autres enjeux politiques qui sont étroitement liés à une certaine vision de ce qu’est ou doit être l’empereur et la maison impériale, et plus généralement, avec une conception ultraconservatrice de l’État japonais.